Sports : furet

Furet

 

Le jeu porte le nom d’un mustélidé chasseur de rongeurs.

5 Furet

 

Vedette d’une comptine — « Il court il court, le furet… Il est passé par ici, il repassera par là — c’est un jeu en vogue déjà sous Louis XIV : un anneau est enfilé sur une corde, tenue par les joueurs assis en rond. Ils le font circuler 
en chantant. Au milieu du cercle, un joueur doit découvrir sous quelle main se trouve le furet.

 

Qui y joue ? Le Héros et ses amies de Balbec. Dans À l’ombre des jeunes filles en fleurs, l’anneau est une bague.

 

Les extraits :

*Ce n’était pas seulement une matinée mondaine, une promenade avec Mme de Villeparisis que j’eusse sacrifiées au « furet » ou aux « devinettes » de mes amies. À plusieurs reprises Robert de Saint-Loup me fit dire que puisque je n’allais pas le voir à Doncières, il avait demandé une permission de vingt-quatre heures et la passerait à Balbec. Chaque fois je lui écrivis de n’en rien faire, en invoquant l’excuse d’être obligé de m’absenter justement ce jour-là pour aller remplir dans le voisinage un devoir de famille avec ma grand’mère. Sans doute me jugea-t-il mal en apprenant par sa tante en quoi consistait le devoir de famille et quelles personnes tenaient en l’espèce le rôle de grand’mère. Et pourtant je n’avais peut-être pas tort de sacrifier les plaisirs non seulement de la mondanité, mais de l’amitié à celui de passer tout le jour dans ce jardin. II

*Quant à l’harmonieuse cohésion où se neutralisaient depuis quelque temps, par la résistance que chacune apportait à l’expansion des autres, les diverses ondes sentimentales propagées en moi par ces jeunes filles, elle fut rompue en faveur d’Albertine, une après-midi que nous jouions au furet. C’était dans un petit bois sur la falaise. Placé entre deux jeunes filles étrangères à la petite bande et que celle-ci avait emmenées parce que nous devions être ce jour-là fort nombreux, je regardais avec envie le voisin d’Albertine, un jeune homme, en me disant que si j’avais eu sa place j’aurais pu toucher les mains de mon amie pendant ces minutes inespérées qui ne reviendraient peut-être pas, et eussent pu me conduire très loin. Déjà à lui seul et même sans les conséquences qu’il eût entraînées sans doute, le contact des mains d’Albertine m’eût été délicieux. Non que je n’eusse jamais vu de plus belles mains que les siennes. Même dans le groupe de ses amies, celles d’Andrée, maigres et bien plus fines, avaient comme une vie particulière, docile au commandement de la jeune fille, mais indépendante, et elles s’allongeaient souvent devant elle comme de nobles lévriers, avec des paresses, de longs rêves, de brusques étirements d’une phalange, à cause desquels Elstir avait fait plusieurs études de ces mains. Et dans l’une où on voyait Andrée les chauffer devant le feu, elles avaient sous l’éclairage la diaphanéité dorée de deux feuilles d’automne. Mais, plus grasses, les mains d’Albertine cédaient un instant, puis résistaient à la pression de la main qui les serrait, donnant une sensation toute particulière. La pression de la main d’Albertine avait une douceur sensuelle qui était comme en harmonie avec la coloration rose, légèrement mauve de sa peau. Cette pression semblait vous faire pénétrer dans la jeune fille, dans la profondeur de ses sens, comme la sonorité de son rire, indécent à la façon d’un roucoulement ou de certains cris. Elle était de ces femmes à qui c’est un si grand plaisir de serrer la main qu’on est reconnaissant à la civilisation d’avoir fait du shake-hand un acte permis entre jeunes gens et jeunes filles qui s’abordent. Si les habitudes arbitraires de la politesse avaient remplacé la poignée de mains par un autre geste, j’eusse tous les jours regardé les mains intangibles d’Albertine avec une curiosité de connaître leur contact aussi ardente qu’était celle de savoir la saveur de ses joues. Mais dans le plaisir de tenir longtemps ses mains entre les miennes, si j’avais été son voisin au furet, je n’envisageais pas que ce plaisir même ; que d’aveux, de déclarations tus jusqu’ici par timidité, j’aurais pu confier à certaines pressions de mains ; de son côté, comme il lui eût été facile en répondant par d’autres pressions de me montrer qu’elle acceptait ; quelle complicité, quel commencement de volupté ! Mon amour pouvait faire plus de progrès en quelques minutes passées ainsi à côté d’elle qu’il n’avait fait depuis que je la connaissais. Sentant qu’elles dureraient peu, étaient bientôt à leur fin, car on ne continuerait sans doute pas longtemps ce petit jeu, et qu’une fois qu’il serait fini, ce serait trop tard, je ne tenais pas en place. Je me laissai exprès prendre la bague et une fois au milieu, quand elle passa je fis semblant de ne pas m’en apercevoir et la suivis des yeux attendant le moment où elle arriverait dans les mains du voisin d’Albertine, laquelle riant de toutes ses forces, et dans l’animation et la joie du jeu, était toute rose. « Nous sommes justement dans le bois joli », me dit Andrée en me désignant les arbres qui nous entouraient avec un sourire du regard qui n’était que pour moi et semblait passer par-dessus les joueurs, comme si nous deux étions seuls assez intelligents pour nous dédoubler et faire à propos du jeu une remarque d’un caractère poétique. Elle poussa même la délicatesse d’esprit jusqu’à chanter sans en avoir envie : « Il a passé par ici le furet du Bois, Mesdames, il a passé par ici le furet du Bois joli », comme les personnes qui ne peuvent aller à Trianon sans y donner une fête Louis XVI ou qui trouvent piquant de faire chanter un air dans le cadre pour lequel il fut écrit. J’eusse sans doute été au contraire attristé de ne pas trouver du charme à cette réalisation, si j’avais eu le loisir d’y penser. Mais mon esprit était bien ailleurs. Joueurs et joueuses commençaient à s’étonner de ma stupidité et que je ne prisse pas la bague. Je regardais Albertine si belle, si indifférente, si gaie, qui, sans le prévoir, allait devenir ma voisine quand enfin j’arrêterais la bague dans les mains qu’il faudrait, grâce à un manège qu’elle ne soupçonnait pas et dont sans cela elle se fût irritée. Dans la fièvre du jeu, les longs cheveux d’Albertine s’étaient à demi défaits et, en mèches bouclées, tombaient sur ses joues dont ils faisaient encore mieux ressortir par leur brune sécheresse, la rose carnation. « Vous avez les tresses de Laura Dianti, d’Éléonore de Guyenne, et de sa descendante si aimée de Châteaubriand. Vous devriez porter toujours les cheveux un peu tombants », lui dis-je à l’oreille pour me rapprocher d’elle. Tout d’un coup la bague passa au voisin d’Albertine. Aussitôt je m’élançai, lui ouvris brutalement les mains, saisis la bague, il fut obligé d’aller à ma place au milieu du cercle et je pris la sienne à côté d’Albertine. Peu de minutes auparavant, j’enviais ce jeune homme quand je voyais ses mains, en glissant sur la ficelle, rencontrer à tout moment celles d’Albertine. Maintenant que mon tour était venu, trop timide pour rechercher, trop ému pour goûter ce contact, je ne sentais plus rien que le battement rapide et douloureux de mon cœur. À un moment, Albertine pencha vers moi d’un air d’intelligence sa figure pleine et rose, faisant semblant d’avoir la bague, afin de tromper le furet et de l’empêcher de regarder du côté où celle-ci était en train de passer. Je compris tout de suite que c’était à cette ruse que s’appliquaient les sous-entendus du regard d’Albertine, mais je fus troublé en voyant ainsi passer dans ses yeux l’image purement simulée pour les besoins du jeu, d’un secret, d’une entente qui n’existaient pas entre elle et moi, mais qui dès lors me semblèrent possibles et m’eussent été divinement doux. Comme cette pensée m’exaltait, je sentis une légère pression de la main d’Albertine contre la mienne, et son doigt caressant qui se glissait sous mon doigt, et je vis qu’elle m’adressait en même temps un clin d’œil qu’elle cherchait à rendre imperceptible. D’un seul coup, une foule d’espoirs jusque-là invisibles à moi-même cristallisèrent : « Elle profite du jeu pour me faire sentir qu’elle m’aime bien », pensai-je au comble d’une joie d’où je retombai aussitôt quand j’entendis Albertine me dire avec rage : « Mais prenez-là donc, voilà une heure que je vous la passe. » Étourdi de chagrin, je lâchai la ficelle, le furet aperçut la bague, se jeta sur elle, je dus me remettre au milieu, désespéré, regardant la ronde effrénée qui continuait autour de moi, interpellé par les moqueries de toutes les joueuses, obligé, pour y répondre, de rire quand j’en avais si peu envie, tandis qu’Albertine ne cessait de dire : « On ne joue pas quand on ne veut pas faire attention et pour faire perdre les autres. On ne l’invitera plus les jours où on jouera, Andrée, ou bien moi je ne viendrai pas. » Andrée, supérieure au jeu et qui chantait son « Bois joli » que par esprit d’imitation reprenait sans conviction Rosemonde, voulut faire diversion aux reproches d’Albertine en me disant : « Nous sommes à deux pas de ces Creuniers que vous vouliez tant voir. Tenez, je vais vous mener jusque-là par un joli petit chemin pendant que ces folles font les enfants de huit ans. » Comme Andrée était extrêmement gentille avec moi, en route je lui dis d’Albertine tout ce qui me semblait propre à me faire aimer de celle-ci. Elle me répondit qu’elle aussi l’aimait beaucoup, la trouvait charmante, pourtant mes compliments à l’adresse de son amie n’avaient pas l’air de lui faire plaisir. II

*Nous étions sortis du petit bois et avions suivi un lacis de chemins assez peu fréquentés où Andrée se retrouvait fort bien. « Tenez, me dit-elle tout à coup, voici vos fameux Creuniers, et encore vous avez de la chance, juste par le temps, dans la lumière où Elstir les a peints. » Mais j’étais encore trop triste d’être tombé pendant le jeu du furet d’un tel faîte d’espérances. Aussi ne fût-ce pas avec le plaisir que j’aurais sans doute éprouvé sans cela que je pus distinguer tout d’un coup à mes pieds, tapies entre les roches où elles se protégeaient contre la chaleur, les Déesses marines qu’Elstir avait guettées et surprises, sous un sombre glacis aussi beau qu’eût été celui d’un Léonard, les merveilleuses Ombres abritées et furtives, agiles et silencieuses, prêtes au premier remous de lumière à se glisser sous la pierre, à se cacher dans un trou et promptes, la menace du rayon passée, à revenir auprès de la roche ou de l’algue, sous le soleil émietteur des falaises et de l’Océan décoloré, dont elles semblent veiller l’assoupissement, gardiennes immobiles et légères, laissant paraître à fleur d’eau leur corps gluant et le regard attentif de leurs yeux foncés. II

*Quelques jours après la partie de furet, comme, nous étant laissés entraîner trop loin dans une promenade nous avions été fort heureux de trouver à Maineville deux petits « tonneaux » à deux places qui nous permettraient de revenir pour l’heure du dîner, la vivacité déjà grande de mon amour pour Albertine eut pour effet que ce fut successivement à Rosemonde et à Andrée que je proposai de monter avec moi, et pas une fois à Albertine, ensuite que tout en invitant de préférence Andrée ou Rosemonde, j’amenai tout le monde, par des considérations secondaires d’heure, de chemin et de manteaux, à décider comme contre mon gré que le plus pratique était que je prisse avec moi Albertine à la compagnie de laquelle je feignis de me résigner tant bien que mal. II

*Environ un mois après le jour où nous avions joué au furet, on me dit qu’Albertine devait partir le lendemain matin pour aller passer quarante-huit heures chez Mme Bontemps et, obligée de prendre le train de bonne heure, viendrait coucher la veille au Grand-Hôtel, d’où avec l’omnibus elle pourrait, sans déranger les amies chez qui elle habitait, prendre le premier train. J’en parlai à Andrée. « Je ne le crois pas du tout, me répondit Andrée d’un air mécontent. D’ailleurs, cela ne vous avancerait à rien, car je suis bien certaine qu’Albertine ne voudra pas vous voir, si elle vient seule à l’hôtel. Ce ne serait pas protocolaire, ajouta-t-elle en usant d’un adjectif qu’elle aimait beaucoup, depuis peu, dans le sens de « ce qui se fait ». Je vous dis cela parce que je connais les idées d’Albertine. Moi, qu’est-ce que vous voulez que cela me fasse que vous la voyiez ou non ? Cela m’est bien égal. » II

*Mais derrière la plage de Balbec, la mer, le lever du soleil, que maman me montrait, je voyais, avec des mouvements de désespoir qui ne lui échappaient pas, la chambre de Montjouvain où Albertine, rose, pelotonnée comme une grosse chatte, le nez mutin, avait pris la place de l’amie de Mlle Vinteuil et disait avec des éclats de son rire voluptueux : « Eh bien ! si on nous voit, ce n’en sera que meilleur. Moi ! je n’oserais pas cracher sur ce vieux singe ? » C’est cette scène que je voyais derrière celle qui s’étendait dans la fenêtre et qui n’était sur l’autre qu’un voile morne, superposé comme un reflet. Elle semblait elle-même, en effet, presque irréelle, comme une vue peinte. En face de nous, à la saillie de la falaise de Parville, le petit bois où nous avions joué au furet inclinait en pente jusqu’à la mer, sous le vernis encore tout doré de l’eau, le tableau de ses feuillages, comme à l’heure où souvent, à la fin du jour, quand j’étais allé y faire une sieste avec Albertine, nous nous étions levés en voyant le soleil descendre. IV

*Mais bien vite, le motif triomphant des cloches ayant été chassé, dispersé par d’autres, je fus repris par cette musique ; et je me rendais compte que, si, au sein de ce septuor, des éléments différents s’exposaient tour à tour pour se combiner à la fin, de même, la sonate de Vinteuil et, comme je le sus plus tard, ses autres œuvres n’avaient toutes été, par rapport à ce septuor, que de timides essais, délicieux mais bien frêles, auprès du chef-d’œuvre triomphal et complet qui m’était en ce moment révélé. Et de même encore, je ne pouvais m’empêcher, par comparaison, de me rappeler que j’avais pensé aux autres mondes qu’avait pu créer Vinteuil comme à des univers aussi complètement clos qu’avait été chacun de mes amours ; mais, en réalité, je devais bien m’avouer que, comme au sein de ce dernier amour — celui pour Albertine — mes premières velléités de l’aimer (à Balbec tout au début, puis après la partie de furet, puis la nuit où elle avait couché à l’hôtel, puis à Paris le dimanche de brume, puis le soir de la fête Guermantes, puis de nouveau à Balbec, et enfin à Paris où ma vie était étroitement unie à la sienne) n’avaient été que des appels ; de même, si je considérais maintenant, non plus mon amour pour Albertine, mais toute ma vie, mes autres amours eux aussi n’y avaient été que de minces et timides essais, des appels, qui préparaient ce plus vaste amour : l’amour pour Albertine. V

*Quelqu’un a cru lui faire plaisir en lui disant : « Nous admirons beaucoup votre ami Morel. » Savez-vous ce qu’il a répondu, avec cet air insolent que vous connaissez : « Mais comment voulez-vous qu’il soit mon ami, nous ne sommes pas de la même classe, dites qu’il est ma créature, mon protégé. » À ce moment s’agitait sous le front bombé de la Déesse musicienne la seule chose que certaines personnes ne peuvent pas conserver pour elles, un mot qu’il est non seulement abject, mais imprudent de répéter. Mais le besoin de le répéter est plus fort que l’honneur, que la prudence. C’est à ce besoin que, après quelques mouvements convulsifs du front sphérique et chagrin, céda la Patronne : « On a même répété à mon mari qu’il avait dit : « mon domestique », mais cela je ne peux pas l’affirmer », ajouta-t-elle. C’est un besoin pareil qui avait contraint M. de Charlus, peu après avoir juré à Morel que personne ne saurait jamais d’où il était sorti, à dire à Mme Verdurin : « C’est le fils d’un valet de chambre. » Un besoin pareil encore, maintenant que le mot était lâché, le ferait circuler de personnes en personnes, qui se le confieraient sous le sceau d’un secret qui serait promis et non gardé comme elles avaient fait elles-mêmes. Ces mots finissaient, comme au jeu du furet, par revenir à Mme Verdurin, la brouillant avec l’intéressé, qui aurait fini par l’apprendre. Elle le savait, mais ne pouvait retenir le mot qui lui brûlait la langue. « Domestique » ne pouvait, d’ailleurs, que froisser Morel. Elle dit pourtant « domestique », et si elle ajouta qu’elle ne pouvait l’affirmer, ce fut à la fois pour paraître certaine du reste, grâce à cette nuance, et pour montrer de l’impartialité. V

 

Demain, le volant.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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