Jeffrey, Barack, sa baraque et Combray

Jeffrey, Barack, sa baraque et Combray

 

Marcel Proust se glisse dans les textes les plus inattendus… Ça fait de lui, décidément, le plus étonnant des totems.

 

Prenez Jeffrey Eugenides. Ce romancier américain est des plus prometteurs — auteur notamment de Virgin Suicides (adapté au cinéma par Sofia Copolla), Middlesex (prix Pullitzer) et The Mariage Plot. Sa fiche Wikipédia nous dit qu’il est né à Detroit en 1960 et qu’il est marié. Il faudra la réviser si l’on en croit le texte qu’il a confié à Libération et que le quotidien français publie aujourd’hui.

C’est le premier d’une série de témoignages d’écrivains sur les mandats du premier président noir des États-Unis. L’extrait qui suit est assez long mais vous allez comprendre pourquoi.

 

« J’ai regardé [le soir de son élection, lorsqu’il apparut sur la scène du Millennium Park de Chicago] à la télévision, dans le salon de la maison que ma femme et moi venions d’acheter, à Princeton, dans le New Jersey. Quatre mois plus tôt, en juillet, quand la vente avait été officialisée, nous avions eu l’impression d’avoir fait une bonne affaire. A présent, en novembre, avec la chute de l’immobilier, la maison avait perdu un quart de sa valeur. Pire, tout ce qui nous avait séduits en elle — sa raideur du Vieux Continent, la cuisine antédiluvienne avec son office suranné, les bibliothèques bourrées de livres reliés – était devenu, depuis que nous l’habitions, beaucoup moins charmant. Le sous-sol était sujet aux inondations. L’électricité avait besoin d’être remplacée, tout comme les moquettes et une bonne partie de la plomberie. Les colombages étaient pourris, le stuc se fissurait.

On pouvait également se demander pourquoi nous avions acheté cette maison tout court. Il n’est pas rare que les couples englués dans les habitudes de la vie conjugale tentent de se redonner un nouveau souffle en déménageant ou en rénovant une vieille maison. Parfois les deux à la fois. Durant le premier mandat d’Obama, tandis que le Président consolidait les fondations du pays, ma femme et moi fîmes de même avec notre maison. Barack Obama renfloua les constructeurs automobiles le même mois où nous fîmes refaire la toiture. Le plan de relance qu’il fit approuver par le Congrès coïncida avec celui, local, que nous mîmes en place avec les entrepreneurs, poseurs de papier peint et peintres locaux que nous engageâmes, pour beaucoup au chômage à cause de la récession. La participation à un lent rétablissement collectif, qui, à cette époque, motivait tout le pays, devint la nôtre également.

Mais ce qui fonctionne au niveau national ne fonctionne pas toujours au niveau familial. Fut-ce l’immensité de la maison qui nous éloigna encore, ma femme et moi ? Fut-ce le sentiment, que j’avais souvent, d’être là en imposteur, comme si j’avais sauté par-dessus la clôture pour me baigner dans la piscine pendant l’absence des propriétaires ? Toujours est-il que j’ai commencé à considérer que cette maison et ma vie en son sein étaient une erreur. Pour oublier, je me suis mis à voyager et à faire la fête, à vivre comme si je n’étais pas un homme marié, propriétaire d’une maison en banlieue, comme si, et c’est le plus significatif, le vieillissement et l’inévitabilité de la mort ne me concernaient pas.

La suite, on la devine. En juillet 2013, six mois après la réélection d’Obama, j’ai déménagé. Je pensais que mon départ ne serait que temporaire. Mais quelques semaines plus tard, ma femme faisait remplacer les serrures. Je ne fus plus jamais autorisé à mettre les pieds chez moi.

Depuis mon exil, j’essaie de ne pas trop penser à cette maison. La beauté de ses parquets, d’une qualité qu’on ne retrouve plus, pour aucun prix ; le magnifique salon surbaissé menant à une terrasse couverte ; le jardin extravagant, dessiné par le même paysagiste qui a conçu le jardin botanique de New York, et qui comportait des « pièces » où on pouvait entrer, ainsi que des passages secrets, parmi les fleurs et les arbustes, entraînant le promeneur dans un voyage méditatif jusqu’à un kiosque pittoresque un peu délabré au fond de la propriété, où, les jours où j’avais du mal à écrire, je fumais des cigares dans l’espoir d’encourager mon cerveau à créer quelques phrases de plus ; la salle audio où nous avions nos vinyles et notre équipement hi-fi haut de gamme ; l’élégante salle à manger avec ses nombreuses fenêtres, les escaliers tarabiscotés, la baignoire du grenier, d’un ascétisme digne d’un camp de pionniers — ce sont là des souvenirs trop douloureux. Tout comme l’argent que nous avons dépensé dans les travaux, le temps et les efforts que ma femme a consacrés à la tâche, toute cette aventure par laquelle on cherche à améliorer son existence en contrôlant son environnement immédiat, la folle tentative de faire de notre jardin une tranche du Combray que décrit Proust dans Du côté de chez Swann, où, comme Marcel, je presserais les aubépines sur mon cœur — tout cela, je l’ai perdu, je l’avais déjà perdu alors même que je l’avais, car il ne s’agissait pas pour moi d’être entouré par la beauté en tant qu’élément naturel de la vie, mais de tenter perversement de me l’approprier en signe de réussite personnelle. Autrement dit, c’était corrompu dès le début, les aubépines malades comme l’était ma façon de penser.

En mai dernier, selon les termes du jugement de divorce, nous avons mis notre maison en vente. En janvier, peu de temps après que le président Obama a prononcé son dernier discours sur l’état de l’Union, la maison s’est vendue. L’économie s’était alors suffisamment redressée pour que nous en obtenions le prix qu’elle nous avait coûté, sans pour autant couvrir les sommes colossales englouties dans les réparations. Mais nous aurions pu y laisser plus de plumes. Pour cela aussi, nous devons remercier Obama.

Je me souviendrai toujours des années Obama comme d’une période où ma vie, comme l’économie, a déraillé avant de se remettre lentement sur le droit chemin. Pendant tout ce temps, pendant que je me débattais, Obama était là, démontrant, jour après jour, son sang-froid, sa discipline, sa fidélité, sa constance. Il n’a commis aucune de mes erreurs. »

 

Bouleversant.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 


CATEGORIES : Chronique/ AUTHOR : patricelouis

2 comments to “Jeffrey, Barack, sa baraque et Combray”

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  1. et très « american way of life », aussi, non ?

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