Ils s’en foutent !

Ils s’en foutent !

 

Tous les personnages d’À la recherche du temps perdu n’ont pas une expression nécessairement châtiée… Il arrive à certains de se lâcher.

 

Mes recherches sur le mot « fou » (voir la chronique d’hier) m’ont fait découvrir que Rachel, Basin et Morel (deux fois) ont en commun l’usage de l’expression « Je m’en fous ».

 

*[Robert à Rachel :] — Écoute, tu sais, je t’ai promis le collier si tu étais gentille, mais du moment que tu me traites comme cela….

— Ah ! voilà une chose qui ne m’étonne pas de toi. Tu m’avais fait une promesse, j’aurais bien dû penser que tu ne la tiendrais pas. Tu veux faire sonner que tu as de l’argent, mais je ne suis pas intéressée comme toi. Je m’en fous de ton collier. J’ai quelqu’un qui me le donnera.

*[Le duc de Guermantes à Swann lui montrant un tableau :] — Qu’est-ce que vous croyez que c’est ?

— Eh bien, si c’était chez Gilbert, c’est probablement un de vos ancêtres, dit Swann avec un mélange d’ironie et de déférence envers une grandeur qu’il eût trouvé impoli et ridicule de méconnaître, mais dont il ne voulait, par bon goût, parler qu’en « se jouant ».

— Mais bien sûr, dit rudement le duc. C’est Boson, je ne sais plus quel numéro, de Guermantes. Mais ça, je m’en fous. Vous savez que je ne suis pas aussi féodal que mon cousin. III

*— Mais est-ce qu’il n’y a pas un duel demain ? demandai-je à Morel, que je supposais aussi au courant. — Un duel ? me dit-il d’un air stupéfait. Je ne sais pas un mot de ça. Après tout, je m’en fous, ce vieux dégoûtant peut bien se faire zigouiller si ça lui plaît. Mais tenez, vous m’intriguez, je vais tout de même voir sa lettre. Vous lui direz que vous l’avez laissée à tout hasard pour le cas où je rentrerais. » IV

*Morel parut entièrement de mon avis quant à un apaisement désirable, mais il n’en refusa pas moins catégoriquement de faire même une seule visite à M. de Charlus. « Vous avez tort, lui dis-je. Est-ce par entêtement, par paresse, par méchanceté, par amour-propre mal placé, par vertu (soyez sûr qu’elle ne sera pas attaquée), par coquetterie ? » Alors le violoniste, tordant son visage pour un aveu qui lui coûtait sans doute extrêmement, me répondit en frissonnant : « Non, ce n’est pour rien de tout cela ; la vertu, je m’en fous ; la méchanceté, au contraire, je commence à le plaindre; ce n’est pas par coquetterie, elle serait inutile ; ce n’est pas par paresse, il y a des journées entières où je reste à me tourner les pouces. Non, ce n’est à cause de rien de tout cela ; c’est, ne le dites jamais à personne et je suis fou de vous le dire, c’est, c’est… c’est… par peur ! » VII

 

Très en verve, Marcel Proust invente même une divinité asiatique qui s’associe à ces indifférents :

*[Brichot à Mme Verdurin :] Mais à vrai dire, Madame, Mécène m’intéresse surtout parce qu’il est le premier apôtre de marque de ce Dieu chinois qui compte aujourd’hui en France plus de sectateurs que Brahma, que le Christ lui-même, le très puissant Dieu Je-Men-Fou. » IV

 

Ces « fous »-là viennent du verbe « foutre » qui joue les hapax dans la Recherche à l’hôtel de Jupien dans le sens de « mettre ».

*Voilà le 7 qui sonne encore. Ils disent qu’ils sont malades. Malades je t’en fiche, c’est des gens à prendre de la coco, ils ont l’air à moitié piqués, il faut les foutre dehors. VII

 

Il y est aussi sous le forme d’un impératif :

*Le jeune homme eut beau, comprenant trop tard son erreur, dire qu’il ne blairait pas les flics et pousser l’audace jusqu’à dire au baron : « Fous-moi un rancart » (un rendez-vous) le charme était dissipé. VII

 

Pour être complet, il est encore un « fous » dans « fous le camp », soit « va-t-en » :

*[À Doncières] Plusieurs fois entrèrent l’un ou l’autre des camarades de Saint-Loup. Il les jetait à la porte.

— Allons, fous le camp.

Je lui demandais de les laisser rester. III

 

Et « foutu » se présente deux fois :

*[Lettre de Robert au front au Héros :] Enfin, et c’est pour cela qu’il faut se dire qu’« ils ne passeront pas », tous ces gens-là, comme mon pauvre valet de chambre, comme Vaugoubert, ont empêché les Allemands de passer. Tu trouves peut-être que nous n’avançons pas beaucoup, mais il ne faut pas raisonner, une armée se sent victorieuse par une impression intime, comme un mourant se sent foutu. Or nous savons que nous aurons la victoire et nous la voulons pour dicter la paix juste, je ne veux pas dire seulement pour nous, vraiment juste, juste pour les Français, juste pour les Allemands. » II

*[À l’hôtel de Jupien] Quelqu’un proposa une partie de dés et à la hâte fébrile avec laquelle le jeune homme de vingt-deux ans retournait les dés et criait les résultats, les yeux hors de la tête, il était aisé de voir qu’il avait un tempérament de joueur. Je ne saisis pas bien ce que quelqu’un lui dit ensuite, mais il s’écria d’un ton de profonde pitié : « Julot un maquereau ! C’est-à-dire qu’il dit qu’il est un maquereau. Mais il n’est pas foutu de l’être. Moi je l’ai vu payer sa femme, oui, la payer. II

Je n’ai pas voulu vous en foutre plein la vue et je vous fous la paix !

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 

 

 

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

3 comments to “Ils s’en foutent !”

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  1. Avec la même acception, Patrice, et nettement plus élégamment dit que « Je m’en fous », avez-vous croisé des « Peu me chaut » chez Proust ?

  2. Merci pour votre réponse … et la vélocité avec laquelle vous l’avez proposée.

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