La bougie et l’électricité

La bougie et l’électricité

 

Quelle est la norme en matière d’éclairage dans À la recherche du temps perdu ? Accordons notre confiance au poids de l’une et l’autre sources : quatorze occurrences pour la bougie, treize pour l’électricité.

La cire et la mèche l’emportent sur les électrons et le courant.

Les contemporains de Proust s’éclairent encore majoritairement à la bougie, l’électricité n’entrant dans les foyers qu’après son utilisation industrielle.

 

Merveille de la recherche par occurrences : Les trois premières bougies de la Recherche appartiennent au Héros, à sa mère et à son père. La dernière, dans l’ultime tome va s’éteindre répondant à la première qui vient de s’éteindre.

Pour l’électricité, on en est encore à s’étonner de la voir apparaître, comme Mme Cottard sur son installation dans la nouvelle demeure de Mme Verdurin.

 

Lumineux !

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 

Les extraits

Bougie

*Longtemps, je me suis couché de bonne heure. Parfois, à peine ma bougie éteinte, mes yeux se fermaient si vite que je n’avais pas le temps de me dire : « Je m’endors. » I

*Je vis dans la cage de l’escalier la lumière projetée par la bougie de maman. Puis je la vis elle-même ; je m’élançai. À la première seconde, elle me regarda avec étonnement, ne comprenant pas ce qui était arrivé. Puis sa figure prit une expression de colère, elle ne me disait même pas un mot, et en effet pour bien moins que cela on ne m’adressait plus la parole pendant plusieurs jours. Si maman m’avait dit un mot, ç’aurait été admettre qu’on pouvait me reparler et d’ailleurs cela peut-être m’eût paru plus terrible encore, comme un signe que devant la gravité du châtiment qui allait se préparer, le silence, la brouille, eussent été puérils. Une parole, c’eût été le calme avec lequel on répond à un domestique quand on vient de décider de le renvoyer ; le baiser qu’on donne à un fils qu’on envoie s’engager alors qu’on le lui aurait refusé si on devait se contenter d’être fâché deux jours avec lui. Mais elle entendit mon père qui montait du cabinet de toilette où il était allé se déshabiller et pour éviter la scène qu’il me ferait, elle me dit d’une voix entrecoupée par la colère : « Sauve-toi, sauve-toi, qu’au moins ton père ne t’ait vu ainsi attendant comme un fou ! » Mais je lui répétais : « Viens me dire bonsoir », terrifié en voyant que le reflet de la bougie de mon père s’élevait déjà sur le mur, mais aussi usant de son approche comme d’un moyen de chantage et espérant que maman, pour éviter que mon père me trouvât encore là si elle continuait à refuser, allait me dire : « Rentre dans ta chambre, je vais venir. » Il était trop tard, mon père était devant nous. Sans le vouloir, je murmurai ces mots que personne n’entendit : « Je suis perdu ! » I

*On ne pouvait pas remercier mon père ; on l’eût agacé par ce qu’il appelait des sensibleries. Je restai sans oser faire un mouvement ; il était encore devant nous, grand, dans sa robe de nuit blanche sous le cachemire de l’Inde violet et rose qu’il nouait autour de sa tête depuis qu’il avait des névralgies, avec le geste d’Abraham dans la gravure d’après Benozzo Gozzoli que m’avait donnée M. Swann, disant à Sarah qu’elle a à se départir du côté d’Isaac. Il y a bien des années de cela. La muraille de l’escalier, où je vis monter le reflet de sa bougie n’existe plus depuis longtemps. I

*[À l’église de Combray] s’enfonçant avec sa crypte dans une nuit mérovingienne où, nous guidant à tâtons sous la voûte obscure et puissamment nervurée comme la membrane d’une immense chauve-souris de pierre, Théodore et sa sœur nous éclairaient d’une bougie le tombeau de la petite fille de Sigebert I

*[Swann] rentra chez lui en quittant la poste, mais il avait gardé sur lui cette dernière lettre. Il alluma une bougie et en approcha l’enveloppe qu’il n’avait pas osé ouvrir. D’abord il ne put rien lire, mais l’enveloppe était mince, et en la faisant adhérer à la carte dure qui y était incluse, il put à travers sa transparence, lire les derniers mots. I

*[Chez Mme de Saint-Euverte] Une nouvelle mariée, à qui on avait appris qu’une jeune femme ne doit pas avoir l’air blasé, souriait de plaisir, et cherchait des yeux la maîtresse de maison pour lui témoigner par son regard sa reconnaissance d’avoir «pensé à elle» pour un pareil régal. Pourtant, quoique avec plus de calme que Mme de Franquetot, ce n’est pas sans inquiétude qu’elle suivait le morceau ; mais la sienne avait pour objet, au lieu du pianiste, le piano sur lequel une bougie tressautant à chaque fortissimo, risquait, sinon de mettre le feu à l’abat-jour, du moins de faire des taches sur le palissandre. À la fin elle n’y tint plus et, escaladant les deux marches de l’estrade, sur laquelle était placé le piano, se précipita pour enlever la bobèche. Mais à peine ses mains allaient-elles la toucher que sur un dernier accord, le morceau finit et le pianiste se leva. Néanmoins l’initiative hardie de cette jeune femme, la courte promiscuité qui en résulta entre elle et l’instrumentiste, produisirent une impression généralement favorable. I

*Quand je fus couché, les bruits de la rue, qui se prolongeaient plus tard ce soir de fête, me tinrent éveillé. Je pensais à tous les gens qui finiraient leur nuit dans les plaisirs, à l’amant, à la troupe de débauchés peut-être, qui avaient dû aller chercher la Berma à la fin de cette représentation que j’avais vue annoncée pour le soir. Je ne pouvais même pas, pour calmer l’agitation que cette idée faisait naître en moi dans cette nuit d’insomnie, me dire que la Berma ne pensait peut-être pas à l’amour, puisque les vers qu’elle récitait, qu’elle avait longuement étudiés, lui rappelaient à tous moments qu’il est délicieux, comme elle le savait d’ailleurs si bien qu’elle en faisait apparaître les troubles bien connus — mais doués d’une violence nouvelle et d’une douceur insoupçonnée — à des spectateurs émerveillés dont chacun pourtant les avait ressentis par soi-même. Je rallumai ma bougie éteinte pour regarder encore une fois son visage. II

*[À Doncières] Dans un petit magasin de bric-à-brac, une bougie à demi consumée, en projetant sa lueur rouge sur une gravure, la transformait en sanguine, pendant que, luttant contre l’ombre, la clarté de la grosse lampe basanait un morceau de cuir, niellait un poignard de paillettes étincelantes, sur des tableaux qui n’étaient que de mauvaises copies déposait une dorure précieuse comme la patine du passé ou le vernis d’un maître, et faisait enfin de ce taudis où il n’y avait que du toc et des croûtes, un inestimable Rembrandt. III

*[À Doncières] On m’apporta les plats, en haut, dans une petite pièce toute en bois. La lampe s’éteignit pendant le dîner, la servante m’alluma deux bougies. Moi, feignant de ne pas voir très clair en lui tendant mon assiette, pendant qu’elle y mettait des pommes de terre, je pris dans ma main son avant-bras nu comme pour la guider. Voyant qu’elle ne le retirait pas, je le caressai, puis, sans prononcer un mot, l’attirai tout entière à moi, soufflai la bougie et alors lui dis de me fouiller, pour qu’elle eût un peu d’argent. Pendant les jours qui suivirent, le plaisir physique me parut exiger, pour être goûté, non seulement cette servante mais la salle à manger de bois, si isolée. III

*Même, quand peu à peu Albertine cessa d’être présente à ma pensée et toute-puissante sur mon cœur, je souffrais tout d’un coup s’il me fallait, comme au temps où elle était là, entrer dans sa chambre, chercher de la lumière, m’asseoir près du pianola. Divisée en petits dieux familiers, elle habita longtemps la flamme de la bougie, le bouton de la porte, le dossier d’une chaise ; et d’autres domaines plus immatériels, comme une nuit d’insomnie ou l’émoi que me donnait la première visite d’une femme qui m’avait plu. VI

*Ma gondole suivait les petits canaux ; comme la main mystérieuse d’un génie qui m’aurait conduit dans les détours de cette ville d’Orient, ils semblaient, au fur et à mesure que j’avançais, me pratiquer un chemin creusé en plein cœur d’un quartier qu’ils divisaient en écartant à peine d’un mince sillon arbitrairement tracé les hautes maisons aux petites fenêtres mauresques ; et, comme si le guide magique avait tenu une bougie entre ses doigts et m’eût éclairé au passage, ils faisaient briller devant eux un rayon de soleil à qui ils frayaient sa route. VI

*J’étais triste ce dernier soir en remontant dans ma chambre de penser que je n’avais pas été une seule fois revoir l’église de Combray qui semblait m’attendre au milieu des verdures dans une fenêtre toute violacée. Je me disais : « Tant pis, ce sera pour une autre année si je ne meurs pas d’ici là », ne voyant pas d’autre obstacle que ma mort et n’imaginant pas celle de l’église qui me semblait devoir durer longtemps après ma mort comme elle avait duré longtemps avant ma naissance. Quand, avant d’éteindre ma bougie, je lus le passage que je transcris plus bas, mon absence de disposition pour les lettres, pressentie jadis du côté de Guermantes, confirmée durant ce séjour dont c’était le dernier soir – ce soir des veilles de départ où l’engourdissement des habitudes qui vont finir cessant, on essaie de se juger – me parut quelque chose de moins regrettable, comme si la littérature ne révélait pas de vérité profonde, et en même temps il me semblait triste que la littérature ne fût pas ce que j’avais cru. VII

 

Électricité

*[Swann et l’idée d’Odette « femme entretenue »] ». Il ne put approfondir cette idée, car un accès d’une paresse d’esprit, qui était chez lui congénitale, intermittente et providentielle, vint à ce moment éteindre toute lumière dans son intelligence, aussi brusquement que, plus tard, quand on eut installé partout l’éclairage électrique, on put couper l’électricité dans une maison. Sa pensée tâtonna un instant dans l’obscurité, il retira ses lunettes, en essuya les verres, se passa la main sur les yeux, et ne revit la lumière que quand il se retrouva en présence d’une idée toute différente, à savoir qu’il faudrait tâcher d’envoyer le mois prochain six ou sept mille francs à Odette au lieu de cinq, à cause de la surprise et de la joie que cela lui causerait. I

*la même sensation d’étouffement que peut causer aujourd’hui à des gens habitués à vingt ans d’électricité l’odeur d’une lampe qui charbonne ou d’une veilleuse qui file. I

*[Chez les Swann] Dans ce quartier, considéré alors comme éloigné, d’un Paris plus sombre qu’aujourd’hui, et qui, même dans le centre, n’avait pas d’électricité sur la voie publique et bien peu dans les maisons, les lampes d’un salon situé au rez-de-chaussée ou à un entresol très bas (tel qu’était celui de ses appartements où recevait habituellement Mme Swann), suffisaient à illuminer la rue et à faire lever les yeux au passant qui rattachait à leur clarté comme à sa cause apparente et voilée la présence devant la porte de quelques coupés bien attelés. II

*[Mme Cottard :] À propos de vue, vous a-t-on dit que l’hôtel particulier que vient d’acheter Mme Verdurin sera éclairé à l’électricité ? Je ne le tiens pas de ma petite police particulière, mais d’une autre source : c’est l’électricien lui-même, Mildé, qui me l’a dit. Vous voyez que je cite mes auteurs ! Jusqu’aux chambres qui auront leurs lampes électriques avec un abat-jour qui tamisera la lumière. C’est évidemment un luxe charmant. D’ailleurs, nos contemporaines veulent absolument du nouveau, n’en fût-il plus au monde. Il y a la belle-sœur d’une de mes amies qui a le téléphone posé chez elle ! Elle peut faire une commande à un fournisseur sans sortir de son appartement ! II

*la parole humaine, changée en électricité dans le téléphone, se refait parole pour être entendue. II

*il est telles circonstances où il n’est pas indifférent pour le bonheur que la personne qu’on a aimée pour ce qu’elle paraissait avoir de sain, ne fût en réalité qu’une de ces malades qui ne reçoivent leur santé que d’autres, comme les planètes empruntent leur lumière, comme certains corps ne font que laisser passer l’électricité. II

*[Le Héros et la Berma] Saturé par ces rêveries sur la perfection dans l’art dramatique desquelles on eût pu extraire alors une dose importante, si l’on avait dans ces temps-là analysé mon esprit à quelque minute du jour et peut-être de la nuit que ce fût, j’étais comme une pile qui développe son électricité. III

*[Charlus au Héros :] vous serez peut-être ce qu’eut pu être un homme éminent du passé si un génie bienfaisant lui avait dévoilé, au milieu d’une humanité qui les ignorait, les lois de la vapeur et de l’électricité. III

*Que l’électricité vienne à s’éteindre dans notre salon et qu’on doive la remplacer par des lampes à huile, tout nous paraît changé. IV

*[Charlus :] il faut éviter les gaffes quand nous donnons une fête qui doit être digne de Vinteuil, de son génial interprète, de vous, et, j’ose le dire, de moi. Vous auriez invité la Molé que tout était raté. C’était la petite goutte contraire, neutralisante, qui rend une potion sans vertu. L’électricité se serait éteinte, les petits fours ne seraient pas arrivés à temps, l’orangeade aurait donné la colique à tout le monde. C’était la personne à ne pas avoir. V

*[Saint-Loup au Héros :] « Pour commencer par où ma dernière dépêche t’a laissé, après avoir passé par une espèce de hangar, j’entrai dans la maison, et au bout d’un long couloir on me fit entrer dans un salon. » À ces mots de hangar, de couloir, de salon, et avant même qu’ils eussent fini d’être prononcés, mon cœur fut bouleversé avec plus de rapidité que par un courant électrique, car la force qui fait le plus de fois le tour de la terre en une seconde, ce n’est pas l’électricité, c’est la douleur. VI

*puisque les forces peuvent se changer en d’autres forces, puisque l’ardeur qui dure devient lumière et que l’électricité de la foudre peut photographier, puisque notre sourde douleur au cœur peut élever au-dessus d’elle comme un pavillon, la permanence visible d’une image à chaque nouveau chagrin, acceptons le mal physique qu’il nous donne pour la connaissance spirituelle qu’il nous apporte ; VII

*Le rire cessa ; j’aurais bien voulu reconnaître mon ami, mais, comme dans l’Odyssée Ulysse s’élançant sur sa mère morte, comme un spirite essayant en vain d’obtenir d’une apparition une réponse qui l’identifie, comme le visiteur d’une exposition d’électricité qui ne peut croire que la voix que le phonographe restitue inaltérée, ne soit tout de même spontanément émise par une personne, je cessai de reconnaître mon ami. VII

 

 

 

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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