Cabinets en tous genres

Cabinets en tous genres

 

Le roi, dit-on y va seul et c’est peut-être pourquoi le siège qui s’y trouve est appelé trône…

Je ne sais trop par quel bout prendre ce sujet a priori pas follement attirant — d’où cette entrée en matière qui vaut ce qu’elle vaut.

 

Il est soixante-seize occurrences de « cabinet » dans À la recherche du temps perdu, mais seules cinq nous intéressent ici.

Le cabinet le plus cité est celui « de toilette » — douze fois — suivi, de loi, par le cabinet de travail. Il y a ceux des médecins (le docteur du Boulbon, le professeur E…, Cottard), et un, d’attente, d’un chirurgien.

Des cabinets divers il y en a chez l’oncle Adolphe, chez le père du Héros, chez Odette, Swann, Eltsir, Charlus, les Guermantes. Ajoutez cabinet de lecture, de verdure, noir, particulier de restaurant, secret au Grand-Hôtel de Balbec, de douche.

Il est fait allusion au Cabinet des Antiques de Balzac. Quant au mot dans le sens d’ensemble de collaborateurs d’un dirigeant politique, il y en a une flopée : ministres divers — comme ceux des Postes et des Travaux publics —, de Saint-James, du Vatican, de Rome. On croise des sous-chefs, chefs et directeurs de cabinet…

 

Mais ne tournons pas autour du pot ! Poussons la porte de ce lieu dont Proust nous dit qu’il est appelé « lavabo » en Angleterre et « water-closets » en France. Il est encore désigné comme le « petit endroit » ou « le n° 100 ». Il est aussi question de « chalet de nécessité » d’« édicule Rambuteau », de « pissotière » (réduite en « pistière » par le maître d’hôtel des Guermantes). Dans son « petit pavillon treillissé de vert », une « marquise » gère des cabines ou cabinets. Elle en parle au singulier. Dans toute la Recherche, il n’y a que deux occurrences de « cabinets » au pluriel (au Grand-Hôtel et dans l’établissement de Jupien). L’écrivain ne va pas jusqu’à écrire la désolante formule « Il faut que j’aille aux cabinets » mais parle d’« aller jusqu’aux cabinets » — l’adverbe le sauve.

 

Le cabinet proustien le plus célèbre est sous les combles de la maison de tante Léonie. Nous le visitons ensemble demain — avec des photos exclusives !

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

Les extraits

Cabinet au singulier…

*À ce moment une femme mal vêtue entra précipitamment qui semblait précisément les éprouver. Mais elle ne faisait pas partie du monde de la « marquise », car celle-ci, avec une férocité de snob, lui dit sèchement :

— Il n’y a rien de libre, Madame.

— Est-ce que ce sera long ? demanda la pauvre dame, rouge sous ses fleurs jaunes.

— Ah ! Madame, je vous conseille d’aller ailleurs, car, vous voyez, il y a encore ces deux messieurs qui attendent, dit-elle en nous montrant moi et le garde, et je n’ai qu’un cabinet, les autres sont en réparation. III

 

… et au pluriel

*Mais d’habitude, car mon zèle et ma timidité du premier jour étaient loin, je ne parlais plus au lift. C’était lui maintenant qui restait sans recevoir de réponses dans la courte traversée dont il filait les nœuds à travers l’hôtel, évidé comme un jouet et qui déployait autour de nous, étage par étage, ses ramifications de couloirs dans les profondeurs desquels la lumière se veloutait, se dégradait, amincissait les portes de communication ou les degrés des escaliers intérieurs qu’elle convertissait en cette ambre dorée, inconsistante et mystérieuse comme un crépuscule, où Rembrandt découpe tantôt l’appui d’une fenêtre ou la manivelle d’un puits. Et à chaque étage une lueur d’or reflétée sur le tapis annonçait le coucher du soleil et la fenêtre des cabinets. II

*Ah ! un maquereau Julot ? Il y en a beaucoup qui pourraient se dire maquereaux à ce compte-là. Non seulement ce n’est pas un maquereau mais à mon avis c’est même un imbécile ». Le plus vieux de la bande et que le patron avait sans doute à cause de son âge chargé de lui faire garder une certaine tenue, n’entendit, étant allé un moment jusqu’aux cabinets, que la fin de la conversation. Mais il ne put s’empêcher de me regarder et parut visiblement contrarié de l’effet qu’elle avait dû produire sur moi. Sans s’adresser spécialement au jeune homme de vingt-deux ans qui venait pourtant d’exposer cette théorie de l’amour vénal, il dit, d’une façon générale : « Vous causez trop et trop fort, la fenêtre est ouverte, il y a des gens qui dorment à cette heure-ci. Vous savez bien que si le patron rentrait et vous entendait causer comme ça, il ne serait pas content. » VII

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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