Faux cheveux, faux sourcils, fausses dents (et autres)

Faux cheveux, faux sourcils, fausses dents (et autres)

 

Tante Léonie, la « marquise », Mme de Villeparisis, Mme de Cambremer, une « sous-maîtresse » portent une perruque ; Mme Verdurin, un râtelier (comme l’impératrice d’Autriche) ; Sosthène de Guermantes se peignait de faux sourcils (maquillage qu’Odette remarque chez les femmes) et Odette un faux ventre…

Ils sont rares, mais pas inexistants, ces faux-semblants, ces artifices dans À la recherche du temps perdu.

 

Sur le crâne

*Je n’étais pas avec ma tante depuis cinq minutes, qu’elle me renvoyait par peur que je la fatigue. Elle tendait à mes lèvres son triste front pâle et fade sur lequel, à cette heure matinale, elle n’avait pas encore arrangé ses faux cheveux, et où les vertèbres transparaissaient comme les pointes d’une couronne d’épines ou les grains d’un rosaire, et elle me disait : « Allons, mon pauvre enfant, va-t’en, va te préparer pour la messe ; et si en bas tu rencontres Françoise, dis-lui de ne pas s’amuser trop longtemps avec vous, qu’elle monte bientôt voir si je n’ai besoin de rien. » I

*Elle se plaisait à supposer tout d’un coup que Françoise la volait, qu’elle recourait à la ruse pour s’en assurer, la prenait sur le fait ; habituée, quand elle faisait seule des parties de cartes, à jouer à la fois son jeu et le jeu de son adversaire, elle se prononçait à elle-même les excuses embarrassées de Françoise et y répondait avec tant de feu et d’indignation que l’un de nous, entrant à ces moments-là, la trouvait en nage, les yeux étincelants, ses faux cheveux déplacés laissant voir son front chauve. I

*la tenancière de l’établissement [dame pipi des Champs-Élysées], vieille dame à joues plâtrées, et à perruque rousse, se mit à me parler. II

*au bout d’un instant on reconnaissait en Gilberte bien des traits — par exemple le nez arrêté avec une brusque et infaillible décision par le sculpteur invisible qui travaille de son ciseau pour plusieurs générations —, l’expression, les mouvements de sa mère ; pour prendre une comparaison dans un autre art, elle avait l’air d’un portrait peu ressemblant encore de Mme Swann que le peintre par un caprice de coloriste, eût fait poser à demi-déguisée, prête à se rendre à un dîner de « têtes », en vénitienne. Et comme elle n’avait pas qu’une perruque blonde, mais que tout atome sombre avait été expulsé de sa chair laquelle dévêtue de ses voiles bruns, semblait plus nue, recouverte seulement des rayons dégagés par un soleil intérieur, le grimage n’était pas que superficiel, mais incarné ; Gilberte avait l’air de figurer quelque animal fabuleux, ou de porter un travesti mythologique. II

*Les jeunes gens se le figurent d’autant moins qu’ils ont sous les yeux une vieille et respectable marquise de Villeparisis et n’ont pas l’idée que la grave mémorialiste d’aujourd’hui, si digne sous sa perruque blanche, ait pu être jadis une gaie soupeuse qui fit peut-être alors les délices, mangea peut-être la fortune d’hommes couchés depuis dans la tombe ; III

*Je n’avais pas songé que, si une époque a des traits particuliers et généraux plus forts qu’une nationalité, de sorte que, dans un dictionnaire illustré où l’on donne jusqu’au portrait authentique de Minerve, Leibniz avec sa perruque et sa fraise diffère peu de Marivaux ou de Samuel Bernard, une nationalité a des traits particuliers plus forts qu’une caste. III

*la « marquise » [tenancière des cabines des Champs-Élysées] percevant les entrées, était toujours là avec son museau énorme et irrégulier enduit de plâtre grossier, et son petit bonnet de rieurs rouges et de dentelle noire surmontant sa perruque rousse. III

*Un chapeau à plumes, surmonté lui-même d’une épingle de saphir, était posé n’importe comment sur la perruque de Mme de Cambremer, comme un insigne dont l’exhibition est nécessaire, mais suffisante, la place indifférente, l’élégance conventionnelle, et l’immobilité inutile. IV

*[Dans une maison de prostitution] leur voix [des soubrettes] même était couverte par le bruit de criées et d’adjudications que faisait une vieille « sous-maîtresse » à la perruque fort brune, au visage où craquelait la gravité d’un notaire ou d’un prêtre espagnol, et qui lançait à toutes minutes, avec un bruit de tonnerre, en laissant alternativement ouvrir et refermer les portes, comme on règle la circulation des voitures : « Mettez Monsieur au vingt-huit, dans la chambre espagnole. » « On ne passe plus. » « Rouvrez la porte, ces Messieurs demandent Mademoiselle Noémie. Elle les attend dans le salon persan. » IV

*Or l’impression que j’éprouvais ne prouvait-elle pas un changement aussi profond, une mort aussi totale du moi ancien et la substitution aussi complète d’un moi nouveau à ce moi ancien, que la vue d’un visage ridé surmonté d’une perruque blanche remplaçant le visage de jadis ? VI

*J’avais beau raccrocher désespérément ma pensée à la belle coudée caractéristique du Rialto, il m’apparaissait, avec la médiocrité de l’évidence, comme un pont non seulement inférieur, mais aussi étranger à l’idée que j’avais de lui qu’un acteur dont, malgré sa perruque blonde et son vêtement noir, nous savons bien qu’en son essence il n’est pas Hamlet. VI

*Les costumiers de théâtre savent qu’il suffit d’une perruque poudrée pour déguiser très suffisamment quelqu’un et le rendre méconnaissable. VII

*En général le degré de blancheur des cheveux semblait comme un signe de la profondeur du temps vécu, comme ces sommets montagneux qui, même apparaissant aux yeux sur la même ligne que d’autres, révèlent pourtant le niveau de leur altitude par l’éclat de leur neigeuse blancheur. Et ce n’était pourtant pas toujours exact, surtout pour les femmes. Ainsi les mèches de la princesse de Guermantes qui, lorsqu’elles étaient grises et brillantes comme de la soie, semblaient d’argent autour de son front bombé, ayant pris à force de devenir blanches une matité de laine et d’étoupe, semblaient au contraire, à cause de cela, être grises comme une neige salie qui a perdu son éclat. Et souvent de blondes danseuses ne s’étaient pas seulement annexé, avec une perruque de cheveux blancs, l’amitié de duchesses qu’elles ne connaissaient pas autrefois. VII

*

Sur le front

*Mme Swann préférait la société des hommes à celle des femmes. Mais quand elle critiquait celles-ci c’était toujours en cocotte, signalant en elles les défauts qui pouvaient leur nuire auprès des hommes, de grosses attaches, un vilain teint, pas d’orthographe, des poils aux jambes, une odeur pestilentielle, de faux sourcils. II

*Pour peu que la lave de quelque Vésuve allemand (leurs pièces de marine ne sont pas moins terribles qu’un volcan) vienne les surprendre à leur toilette et éternise leur geste en l’interrompant, les enfants s’instruiront plus tard en regardant dans des livres de classes illustrés Mme Molé qui allait mettre une dernière couche de fard avant d’aller dîner chez une belle-sœur, ou Sosthène de Guermantes finissait de peindre ses faux sourcils ; VII

Sur le menton

*Si M. d’Argencourt venait faire cet extraordinaire « numéro » qui était certainement la vision la plus saisissante dans son burlesque que je garderais de lui, c’était comme un acteur qui rentre une dernière fois sur la scène avant que le rideau tombe tout à fait au milieu des éclats de rire. Si je ne lui en voulais plus c’est parce qu’en lui, qui avait retrouvé l’innocence du premier âge, il n’y avait plus aucun souvenir des notions méprisantes qu’il avait pu avoir de moi, aucun souvenir d’avoir vu M. de Charlus me lâcher brusquement le bras, soit qu’il n’y eut plus rien en lui de ces sentiments, soit qu’il fussent obligés pour arriver jusqu’à nous de passer par des réfracteurs physiques si déformants qu’ils changeassent en route absolument de sens et que M. d’Argencourt semblât bon, faute de moyens physiques, d’exprimer encore qu’il était mauvais et de refouler sa perpétuelle hilarité irritante. C’était trop de parler d’un acteur, et débarrassé qu’il était de toute âme consciente, c’est comme une poupée trépidante, à la barbe postiche de laine blanche, que je le voyais agité, promené dans ce salon, comme dans un guignol à la fois scientifique et philosophique où il servait comme dans une oraison funèbre ou un cours en Sorbonne, à la fois de rappel à la vanité de tout et d’exemple d’histoire naturelle. VII

 

Sur le ventre

*Les coussins, le « strapontin » de l’affreuse « tournure » avaient disparu ainsi que ces corsages à basques qui, dépassant la jupe et raidis par des baleines avaient ajouté si longtemps à Odette un ventre postiche et lui avaient donné l’air d’être composée de pièces disparates qu’aucune individualité ne reliait. II

 

Dans la bouche

*— Il [Robert de Saint-Loup] parle latin, enchérit le duc.

— Comment, latin ? demanda la princesse.

— Ma parole d’honneur ! que Madame demande à Oriane si j’exagère.

— Mais comment, Madame, l’autre jour il a dit dans une seule phrase, d’un seul trait : « Je ne connais pas d’exemple de Sic transit gloria mundi plus touchant » ; je dis la phrase à Votre Altesse parce qu’après vingt questions et en faisant appel à des linguistes, nous sommes arrivés à la reconstituer, mais Robert a jeté cela sans reprendre haleine, on pouvait à peine distinguer qu’il y avait du latin là-dedans, il avait l’air d’un personnage du Malade imaginaire ! Et tout ça s’appliquait à la mort de l’impératrice d’Autriche !

— Pauvre femme ! s’écria la princesse, quelle délicieuse créature c’était.

— Oui, répondit la duchesse, un peu folle, un peu insensée, mais c’était une très bonne femme, une gentille folle très aimable, je n’ai seulement jamais compris pourquoi elle n’avait jamais acheté un râtelier qui tînt, le sien se décrochait toujours avant la fin de ses phrases et elle était obligée de les interrompre pour ne pas l’avaler. III

*Pendant ce temps on entendait la princesse de Guermantes [ex Mme Verdurin] répéter d’un air exalté et d’une voix de ferraille que lui faisait son râtelier : « Oui, c’est cela, nous ferons clan ! nous ferons clan ! J’aime cette jeunesse si intelligente, si participante, ah ! quelle mugichienne vous êtes ! » VII

 

Proust n’a pas poussé la cruauté jusqu’à attribuer l’ensemble des ces handicaps à un seul personnage !

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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