Il y a coco et coco

Il y a coco et coco

 

Qui dit mieux ? Il y a neuf occurrences de ces quatre lettres — c, o, c, o — dans À la recherche du temps perdu recouvrant cinq mots différents.

 

Par ordre d’apparition :

Le coco une boisson rafraîchissante préparée par macération de bâtons de réglisse dans de l’eau citronnée que la fille du jardinier de tante Léonie sert dans une carafe.

Coco désigne une personne traitée soit affectueusement — Bergotte (coco subtil) et Villiers ou Catulle  (grands bonshommes) — soit dédaigneusement — Musset (coco malfaisant).

La noix de coco est le fruit du cocotier. Utilisé dans l’expression « à la noix de coco », par un militaire de Doncières et par Françoise, il faut comprendre « toc », « bidon ».

Édouard Coco est le plus sage des La Rochefoucauld, selon le duc de Guermantes.

Au féminin, coco est le diminutif de cocaïne, que consomment les clients de la chambre 7 de l’hôtel de Jupien.

 

Heureusement que Marcel Proust n’a pas songé à écrire à propos du coco de Paimpol, un haricot blanc, ni des communistes appelés cocos de façon peu amène, ni de la créatrice de mode Coco Chanel — pensionnaire encore plus que lui du Ritz, mais c’est une autre histoire, tout comme le mot « cocotte », sur lequel nous nous sommes penchés après avoir abordé « rococo ».

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 

Les extraits

*Le jardinier aurait voulu savoir s’il y en avait encore beaucoup à passer, et il avait soif, car le soleil tapait. Alors tout d’un coup, sa fille s’élançant comme d’une place assiégée, faisait une sortie, atteignait l’angle de la rue, et après avoir bravé cent fois la mort, venait nous rapporter, avec une carafe de coco, la nouvelle qu’ils étaient bien un mille qui venaient sans arrêter, du côté de Thiberzy et de Méséglise. I

*J’avais entendu parler de Bergotte pour la première fois par un de mes camarades plus âgé que moi et pour qui j’avais une grande admiration, Bloch. En m’entendant lui avouer mon admiration pour la Nuit d’Octobre, il avait fait éclater un rire bruyant comme une trompette et m’avait dit : « Défie-toi de ta dilection assez basse pour le sieur de Musset. C’est un coco des plus malfaisants et une assez sinistre brute. Je dois confesser, d’ailleurs, que lui et même le nommé Racine, ont fait chacun dans leur vie un vers assez bien rythmé, et qui a pour lui, ce qui est selon moi le mérite suprême, de ne signifier absolument rien. C’est : « La blanche Oloossone et la blanche Camire » et « La fille de Minos et de Pasiphaë ». Ils m’ont été signalés à la décharge de ces deux malandrins par un article de mon très cher maître, le père Leconte, agréable aux Dieux Immortels. À propos voici un livre que je n’ai pas le temps de lire en ce moment qui est recommandé, paraît-il, par cet immense bonhomme. Il tient, m’a-t-on dit, l’auteur, le sieur Bergotte, pour un coco des plus subtils ; et bien qu’il fasse preuve, des fois, de mansuétudes assez mal explicables, sa parole est pour moi oracle delphique. Lis donc ces proses lyriques, et si le gigantesque assembleur de rythmes qui a écrit Bhagavat et le Levrier de Magnus a dit vrai, par Apollon, tu goûteras, cher maître, les joies nectaréennes de l’Olympos. » I

*Les demoiselles Bloch furent plus intéressées par Bergotte et revenant à lui au lieu de poursuivre sur les « Ganaches », la cadette demanda à son frère du ton le plus sérieux du monde car elle croyait qu’il n’existait pas au monde pour désigner les gens de talent d’autres expressions que celles qu’il employait : « Est-ce un coco vraiment étonnant, ce Bergotte ? Est-il de la catégorie des grands bonshommes, des cocos comme Villiers ou Catulle ? » — Je l’ai rencontré à plusieurs générales, dit M. Nissim Bernard. Il est gauche, c’est une espèce de Schlemihl. Cette allusion au comte de Chamisso n’avait rien de bien grave, mais l’épithète de Schlemihl faisait partie de ce dialecte mi-allemand, mi-juif, dont l’emploi ravissait M. Bloch dans l’intimité, mais qu’il trouvait vulgaire et déplacé devant des étrangers. Aussi jeta-t-il un regard sévère sur son oncle. « Il a du talent, dit Bloch. II

*Il était indigné que le jeune bachelier mît en doute que ce phalzard fût en drap d’officier, mais, Breton, né dans un village qui s’appelle Penguern-Stereden, ayant appris le français aussi difficilement que s’il eût été Anglais ou Allemand, quand il se sentait possédé par une émotion, il disait deux ou trois fois « Monsieur » pour se donner le temps de trouver ses paroles, puis après cette préparation il se livrait à son éloquence, se contentant de répéter quelques mots qu’il connaissait mieux que les autres, mais sans hâte, en prenant ses précautions contre son manque d’habitude de la prononciation.

— Ah ! c’est du drap comme ça ? reprit-il, avec une colère dont s’accroissaient progressivement Villiers ou Catulle  l’intensité et la lenteur de son débit. Ah ! c’est du drap comme ça ? quand je te dis que c’est du drap d’officier, quand je-te-le-dis, puisque je-te-le-dis, c’est que je le sais, je pense. C’est pas à nous qu’il faut faire des boniments à la noix de coco.

— Ah ! alors, dit le jeune bachelier vaincu par cette argumentation. III

*— Écoutez, Basin ce n’est pas la peine de se moquer de Gilbert pour parler comme lui, dit Mme de Guermantes pour qui la « bonté » d’une naissance, non moins que celle d’un vin, consistait exactement, comme pour le prince et pour le duc de Guermantes, dans son ancienneté. Mais moins franche que son cousin et plus fine que son mari, elle tenait à ne pas démentir en causant l’esprit des Guermantes et méprisait le rang dans ses paroles quitte à l’honorer par ses actions.

— Mais est-ce que vous n’êtes même pas un peu cousins ? demanda le général de Saint-Joseph. Il me semble que Norpois avait épousé une La Rochefoucauld.

— Pas du tout de cette manière-là, elle était de la branche des ducs de La Rochefoucauld, ma grand’mère est des ducs de Doudeauville. C’est la propre grand’mère d’Édouard Coco, l’homme le plus sage de la famille, répondit le duc qui avait, sur la sagesse, des vues un peu superficielles, et les deux rameaux ne se sont pas réunis depuis Louis XIV ; ce serait un peu éloigné.

— Tiens, c’est intéressant, je ne le savais pas, dit le général. III

*La fille de Françoise, au contraire, parlait, se croyant une femme d’aujourd’hui et sortie des sentiers trop anciens, l’argot parisien et ne manquait aucune des plaisanteries adjointes. Françoise lui ayant dit que je venais de chez une princesse : « Ah ! sans doute une princesse à la noix de coco. » IV

*[Le Héros à l’hôtel de Jupien :] Je lui dis que je demandais une chambre. « Pour quelques heures seulement, je n’ai pas trouvé de voiture et je suis un peu malade. Mais je voudrais qu’on me monte à boire. – Pierrot, va à la cave chercher du cassis et dis qu’on mette en état le numéro 43. Voilà le 7 qui sonne encore. Ils disent qu’ils sont malades. Malades je t’en fiche, c’est des gens à prendre de la coco, ils ont l’air à moitié piqués, il faut les foutre dehors. A-t-on mis une paire de draps au 22 ? Bon, voilà le 7 qui sonne encore, cours-y voir. Allons, Maurice, qu’est-ce que tu fais là, tu sais bien qu’on t’attend, monte au 14 bis. Et plus vite que ça». VII

 

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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