Les bleuets et bluets de Marcel

Les bleuets et bluets de Marcel

 

Inattendu intérêt d’À la recherche du temps perdu : je vais devenir incollable sur la flore d’Illiers-Combray.

Grâce à sa lecture, moi, l’indécrottable citadin, je sais désormais reconnaître l’aubépine et le lilas, la fleur de pommier et le coquelicot.

Ma dernière découverte est bleue, croisée au seuil d’une maison du bord du Loir.

 

J’ai appris qu’il s’agissait d’une centaurée. Proust l’appelle indifféremment bleuet et bluet. Il fait pousser ces fleurs à Combray, du côté de chez Swann ; il en crible une toilette d’Odette ; il en met dans un tableau d’Elstir et sur un chapeau d’Oriane de Guermantes.

 

Je lis que, jadis commun, le bleuet se fait rare. Dommage.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

PS : Les aubépines éclosent lentement.

(Photos PL)

 

 

 

Les extraits

*[À Combray] Je poursuivais jusque sur le talus qui, derrière la haie, montait en pente raide vers les champs, quelque coquelicot perdu, quelques bluets restés paresseusement en arrière, qui le décoraient çà et là de leurs fleurs comme la bordure d’une tapisserie où apparaît clairsemé le motif agreste qui triomphera sur le panneau ; rares encore, espacés comme les maisons isolées qui annoncent déjà l’approche d’un village, ils m’annonçaient l’immense étendue où déferlent les blés, où moutonnent les nuages, et la vue d’un seul coquelicot hissant au bout de son cordage et faisant cingler au vent sa flamme rouge, au-dessus de sa bouée graisseuse et noire, me faisait battre le cœur, comme au voyageur qui aperçoit sur une terre basse une première barque échouée que répare un calfat, et s’écrie, avant de l’avoir encore vue : « La Mer ! » I

*Le côté de Méséglise avec ses lilas, ses aubépines, ses bluets, ses coquelicots, ses pommiers, le côté de Guermantes avec sa rivière à têtards, ses nymphéas et ses boutons d’or, ont constitué à tout jamais pour moi la figure des pays où j’aimerais vivre, où j’exige avant tout qu’on puisse aller à la pêche, se promener en canot, voir des ruines de fortifications gothiques et trouver au milieu des blés, ainsi qu’était Saint-André-des-Champs, une église monumentale, rustique et dorée comme une meule ; et les bluets, les aubépines, les pommiers qu’il m’arrive quand je voyage de rencontrer encore dans les champs, parce qu’ils sont situés à la même profondeur, au niveau de mon passé, sont immédiatement en communication avec mon cœur. I

*Swann possédait une merveilleuse écharpe orientale, bleue et rose, qu’il avait achetée parce que c’était exactement celle de la vierge du Magnificat. Mais Mme Swann ne voulait pas la porter. Une fois seulement elle laissa son mari lui commander une toilette toute criblée de pâquerettes, de bluets, de myosotis et de campanules d’après la Primavera du Printemps. II

*[Du côté de Balbec] Parfois, comme la voiture gravissait une route montante entre des terres labourées, rendant les champs plus réels, leur ajoutant une marque d’authenticité, comme la précieuse fleurette dont certains maîtres anciens signaient leurs tableaux, quelques bleuets hésitants pareils à ceux de Combray suivaient notre voiture. II

*Elstir me causa une joie mêlée de torture en me disant qu’il ferait quelques pas avec moi, mais qu’il était obligé de terminer d’abord le morceau qu’il était en train de peindre. C’était des fleurs, mais pas de celles dont j’eusse mieux aimé lui commander le portrait que celui d’une personne, afin d’apprendre par la révélation de son génie ce que j’avais si souvent cherché en vain devant elles — aubépines, épines roses, bluets, fleurs de pommiers. II

*Mme de Guermantes était coiffée d’un canotier fleuri de bleuets ; III

*[Le Héros à la duchesse de Guermantes :] « Vous aviez une robe jaune avec de grandes fleurs noires. — Mais, mon petit, c’est la même chose, ce sont des robes de soirée. — Et votre chapeau de bleuets, que j’ai tant aimé ! Mais enfin tout cela c’est du rétrospectif. V

*cette odeur de pétrole [d’une automobile] qui, avec la fumée s’échappant de la machine, s’était tant de fois évanouie dans le pâle azur, par ces jours brûlants où j’allais de Saint-Jean-de-la-Haise à Gourville, comme elle m’avait suivi dans mes promenades pendant ces après-midi d’été où Albertine était à peindre, faisait fleurir maintenant, de chaque côté de moi, bien que je fusse dans ma chambre obscure, les bleuets, les coquelicots et les trèfles incarnats, m’enivrait comme une odeur de campagne, V

*Comme autrefois le côté de Méséglise et celui de Guermantes avaient établi les assises de mon goût pour la campagne et m’eussent empêché de trouver un charme profond dans un pays où il n’y aurait pas eu de vieille église, de bleuets, de boutons d’or, c’est de même en les rattachant en moi à un passé plein de charme que mon amour pour Albertine me faisait exclusivement rechercher un certain genre de femmes ; VI

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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