Prenez l’ascenseur

Prenez l’ascenseur

 

Comme le téléphone, c’est une invention assez récente quand Marcel Proust écrit À la recherche du temps perdu. Le mot est créé par Léon Edoux, qui invente l’élévateur hydraulique en 1864, onze ans après le monte-charge à parachute d’Elisha Graves Otis. Le premier ascenseur électrique français apparaît à l’Exposition universelle de Paris en 1889 et l’ascenseur sans machiniste — le liftier — est installé deux ans après la mort de l’écrivain.

Andrew Lounsbury, liftier de l'Hôtel del Coronado pendant 32 ans.

Andrew Lounsbury, liftier de l’Hôtel del Coronado pendant 32 ans.

Un ascenseur Art Déco

Un ascenseur Art Déco

Au "Grand Budapest Hôtel" (film de Wes Anserson, 2014)

Au « Grand Budapest Hôtel » (film de Wes Anserson, 2014)

L'ascenseur du Grand-Hôtel de Cabourg au XXIe siècle (Photo PL)

L’ascenseur du Grand-Hôtel de Cabourg au XXIe siècle (Photo PL)

 

Proust écrit « ascenseur » à trente reprises, plus une sous la forme « accenseur ». L’engin est souvent associé au « lift » qui l’actionne au Grand-Hôtel de Balbec.

C’est d’ailleurs en ce lieu qu’il est le plus souvent évoqué. Parmi les personnages de la Recherche, ceux qui bénéficient de cette invention, sont, tous à Paris, les Swann, le Héros et ses parents et le professeur E…

 

Si le romancier adopte « téléphonage », il n’est pas tenté par « ascensionnage ».

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 

Les extraits

*[Chez les Swann à Paris] Cet escalier, d’ailleurs, tout en bois, comme on faisait alors dans certaines maisons de rapport de ce style Henri II qui avait été si longtemps l’idéal d’Odette et dont elle devait bientôt se déprendre et pourvu d’une pancarte sans équivalent chez nous, sur laquelle on lisait ces mots : « Défense de se servir de l’ascenseur pour descendre », me semblait quelque chose de tellement prestigieux que je dis à mes parents que c’était un escalier ancien rapporté de très loin par M. Swann. II

*[Au Grand-Hôtel de Balbec] le directeur vint lui-même pousser un bouton : et un personnage encore inconnu de moi, qu’on appelait « lift » (et qui à ce point le plus haut de l’hôtel où serait le lanternon d’une église normande, était installé comme un photographe derrière son vitrage ou comme un organiste dans sa chambre), se mit à descendre vers moi avec l’agilité d’un écureuil domestique, industrieux et captif. Puis en glissant de nouveau le long d’un pilier il m’entraîna à sa suite vers le dôme de la nef commerciale. À chaque étage, des deux côtés de petits escaliers de communication, se dépliaient en éventails de sombres galeries, dans lesquelles portant un traversin, passait une femme de chambre. J’appliquais à son visage rendu indécis par le crépuscule, le masque de mes rêves les plus passionnés, mais lisais dans son regard tourné vers moi l’horreur de mon néant. Cependant pour dissiper, au cours de l’interminable ascension, l’angoisse mortelle que j’éprouvais à traverser en silence le mystère de ce clair-obscur sans poésie, éclairé d’une seule rangée verticale de verrières que faisait l’unique water-closet de chaque étage, j’adressai la parole au jeune organiste, artisan de mon voyage et compagnon de ma captivité, lequel continuait à tirer les registres de son instrument et à pousser les tuyaux. II

*[Au Grand-Hôtel de Balbec] À cette heure-là on apercevait les trois hommes en smoking attendant la femme en retard laquelle bientôt, en une robe presque chaque fois nouvelle et des écharpes, choisies selon un goût particulier à son amant, après avoir de son étage, sonné le lift, sortait de l’ascenseur comme d’une boîte de joujoux. II

*Aussi les grandes fenêtres vitrées et à coulisses restaient-elles ouvertes de plain-pied avec la digue. Je n’avais qu’à enjamber un mince cadre de bois pour me trouver dans la salle à manger que je quittais aussitôt pour prendre l’ascenseur. […]

Sans la timidité ni la tristesse du soir de mon arrivée, je sonnai le lift qui ne restait plus silencieux pendant que je m’élevais à côté de lui dans l’ascenseur, comme dans une cage thoracique mobile qui se fût déplacée le long de la colonne montante, mais me répétait : « Il n’y a plus autant de monde comme il y a un mois. On va commencer à s’en aller, les jours baissent. » […]

Je sortis de l’ascenseur, mais au lieu d’aller vers ma chambre je m’engageai plus avant dans le couloir, car à cette heure-là le valet de chambre de l’étage, quoiqu’il craignît les courants d’air, avait ouvert la fenêtre du bout, laquelle regardait, au lieu de la mer, le côté de la colline et de la vallée, mais ne les laissait jamais voir, car ses vitres, d’un verre opaque, étaient le plus souvent fermées. II

*En tous cas, le Grand-Hôtel, la soirée, ne me semblaient plus vides ; ils contenaient mon bonheur. Je sonnai le lift pour monter à la chambre qu’Albertine avait prise, du côté de la vallée. Les moindres mouvements comme m’asseoir sur la banquette de l’ascenseur, m’étaient doux, parce qu’ils étaient en relation immédiate avec mon cœur, je ne voyais dans les cordes à l’aide desquelles l’appareil s’élevait, dans les quelques marches qui me restaient à monter, que les rouages, que les degrés matérialisés de ma joie. II

*Si je voulais sortir ou rentrer sans prendre l’ascenseur ni être vu dans le grand escalier, un plus petit, privé, qui ne servait plus, me tendait ses marches si adroitement posées l’une tout près de l’autre, qu’il semblait exister dans leur gradation une proportion parfaite du genre de celles qui dans les couleurs, dans les parfums, dans les saveurs, viennent souvent émouvoir en nous une sensualité particulière. III

*[Chez le professeur E…, à Paris] Au moment où je faisais signe à un fiacre, j’avais rencontré le fameux professeur E…, presque ami de mon père et de mon grand-père, en tous cas en relations avec eux, lequel demeurait avenue Gabriel, et, pris d’une inspiration subite, je l’avais arrêté au moment où il rentrait, pensant qu’il serait peut-être d’un excellent conseil pour ma grand’mère. Mais, pressé, après avoir pris ses lettres, il voulait m’éconduire, et je ne pus lui parler qu’en montant avec lui dans l’ascenseur, dont il me pria de le laisser manœuvrer les boutons, c’était chez lui une manie.

— Mais, Monsieur, je ne demande pas que vous receviez ma grand’mère, vous comprendrez après ce que je vais vous dire, qu’elle est peu en état, je vous demande au contraire de passer d’ici une demi-heure chez nous, où elle sera rentrée.

— Passer chez vous ? mais, Monsieur, vous n’y pensez pas. Je dîne chez le Ministre du Commerce, il faut que je fasse une visite avant, je vais m’habiller tout de suite ; pour comble de malheur mon habit a été déchiré et l’autre n’a pas de boutonnière pour passer les décorations. Je vous en prie, faites-moi le plaisir de ne pas toucher les boutons de l’ascenseur, vous ne savez pas le manœuvrer, il faut être prudent en tout. Cette boutonnière va me retarder encore. Enfin, par amitié pour les vôtres, si votre grand’mère vient tout de suite je la recevrai. Mais je vous préviens que je n’aurai qu’un quart d’heure bien juste à lui donner.

J’étais reparti aussitôt, n’étant même pas sorti de l’ascenseur que le professeur E… avait mis lui-même en marche pour me faire descendre, non sans me regarder avec méfiance. […]

Je mis ma grand’mère dans l’ascenseur du professeur E…, et au bout d’un instant il vint à nous et nous fit passer dans son cabinet. [….]

Nous repartîmes vers la maison.

Le soleil déclinait ; il enflammait un interminable mur que notre fiacre avait à longer avant d’arriver à la rue que nous habitions, mur sur lequel l’ombre, projetée par le couchant, du cheval et de la voiture, se détachait en noir sur le fond rougeâtre, comme un char funèbre dans une terre cuite de Pompéi. Enfin nous arrivâmes. Je fis asseoir la malade en bas de l’escalier dans le vestibule, et je montai prévenir ma mère. Je lui dis que ma grand’mère rentrait un peu souffrante, ayant eu un étourdissement. Dès mes premiers mots, le visage de ma mère atteignit au paroxysme d’un désespoir pourtant déjà si résigné, que je compris que depuis bien des années elle le tenait tout prêt en elle pour un jour incertain et fatal. Elle ne me demanda rien ; il semblait, de même que la méchanceté aime à exagérer les souffrances des autres, que par tendresse elle ne voulût pas admettre que sa mère fût très atteinte, surtout d’une maladie qui peut toucher l’intelligence. Maman frissonnait, son visage pleurait sans larmes, elle courut dire qu’on allât chercher le médecin, mais comme Françoise demandait qui était malade, elle ne put répondre, sa voix s’arrêta dans sa gorge. Elle descendit en courant avec moi, effaçant de sa figure le sanglot qui la plissait. Ma grand’mère attendait en bas sur le canapé du vestibule, mais dès qu’elle nous entendit, se redressa, se tint debout, fit à maman des signes gais de la main. Je lui avais enveloppé à demi la tête avec une mantille en dentelle blanche, lui disant que c’était pour qu’elle n’eût pas froid dans l’escalier. Je ne voulais pas que ma mère remarquât trop l’altération du visage, la déviation de la bouche ; ma précaution était inutile : ma mère s’approcha de grand’mère, embrassa sa main comme celle de son Dieu, la soutint, la souleva jusqu’à l’ascenseur, avec des précautions infinies où il y avait, avec la peur d’être maladroite et de lui faire mal, l’humilité de qui se sent indigne de toucher ce qu’il connaît de plus précieux, mais pas une fois elle ne leva les yeux et ne regarda le visage de la malade. III

*[Chez le Héros et ses parents à Paris] Par moments, j’entendais le bruit de l’ascenseur qui montait, mais il était suivi d’un second bruit, non celui que j’espérais : l’arrêt à mon étage, mais d’un autre fort différent que l’ascenseur faisait pour continuer sa route élancée vers les étages supérieurs et qui, parce qu’il signifia si souvent la désertion du mien quand j’attendais une visite, est resté pour moi plus tard, même quand je n’en désirais plus aucune, un bruit par lui-même douloureux, où résonnait comme une sentence d’abandon. III

*[Le directeur du Grand-Hôtel sur le liftier :] Je reconnais qu’il a une bonne aptitude (pour attitude) devant son ascenseur.IV

*Le même lift, silencieux, cette fois, par respect, non par dédain, et rouge de plaisir, avait mis en marche l’ascenseur. M’élevant le long de la colonne montante, j’avais retraversé ce qui avait été autrefois pour moi le mystère d’un hôtel inconnu, IV

*Le joueur de tennis pouvait rentrer en veston de flanelle blanche, le concierge s’était mis en habit bleu galonné d’argent pour lui donner ses lettres. Si ce joueur de tennis ne voulait pas monter à pied, il n’était pas moins mêlé aux acteurs en ayant à côté de lui pour faire monter l’ascenseur le lift aussi richement costumé. IV

*Quant au langage du liftier, il est curieux que quelqu’un qui entendait cinquante fois par jour un client appeler : « Ascenseur », ne dît jamais lui-même qu’« accenseur ». IV

*[Le Héros à Albertine :] — Montons dans ma chambre », lui dis-je, quand ses amies se furent éloignées. Nous prîmes l’ascenseur ; elle garda le silence devant le lift. L’habitude d’être obligé de recourir à l’observation personnelle et à la déduction pour connaître les petites affaires des maîtres, ces gens étranges qui causent entre eux et ne leur parlent pas, développe chez les « employés » (comme le lift appelait les domestiques) un plus grand pouvoir de divination que chez les « patrons ». Les organes s’atrophient ou deviennent plus forts ou plus subtils selon que le besoin qu’on a d’eux croît ou diminue. Depuis qu’il existe des chemins de fer, la nécessité de ne pas manquer le train nous a appris à tenir compte des minutes, alors que chez les anciens Romains, dont l’astronomie n’était pas seulement plus sommaire mais aussi la vie moins pressée, la notion, non pas de minutes, mais même d’heures fixes, existait à peine. Aussi le lift avait-il compris et comptait-il raconter à ses camarades que nous étions préoccupés, Albertine et moi. Mais il nous parlait sans arrêter parce qu’il n’avait pas de tact. Cependant je voyais se peindre sur son visage, substitué à l’impression habituelle d’amitié et de joie de me faire monter dans son ascenseur, un air d’abattement et d’inquiétude extraordinaires. […]

Tout à coup, comme je venais de quitter l’ascenseur, je compris la détresse, l’air atterré du lift. À cause de la présence d’Albertine je ne lui avais pas donné les cent sous que j’avais l’habitude de lui remettre en montant. […]

En voyant le liftier prêt, dans son désespoir, à se jeter des cinq étages, je me demandais si, nos conditions sociales se trouvant respectivement changées, du fait par exemple d’une révolution, au lieu de manœuvrer gentiment pour moi l’ascenseur, le lift, devenu bourgeois, ne m’en eût pas précipité, et s’il n’y a pas, dans certaines classes du peuple, plus de duplicité que dans le monde où, sans doute, l’on réserve pour notre absence les propos désobligeants, mais où l’attitude à notre égard ne serait pas insultante si nous étions malheureux. IV

*Je tombais de sommeil. Je fus monté en ascenseur jusqu’à mon étage non par le liftier, mais par le chasseur louche, qui engagea la conversation pour me raconter que sa sœur était toujours avec le monsieur si riche, et qu’une fois, comme elle avait envie de retourner chez elle au lieu de rester sérieuse, son monsieur avait été trouver la mère du chasseur louche et des autres enfants plus fortunés, laquelle avait ramené au plus vite l’insensée chez son ami. « Vous savez, Monsieur, c’est une grande dame que ma sœur. Elle touche du piano, cause l’espagnol. Et vous ne le croiriez pas, pour la sœur du simple employé qui vous fait monter l’ascenseur, elle ne se refuse rien ; Madame a sa femme de chambre à elle, je ne serais pas épaté qu’elle ait un jour sa voiture. IV

*Ainsi se succédaient quotidiennement ces promenades en automobile. Mais une fois, au moment où je remontais par l’ascenseur, le lift me dit : « Ce monsieur est venu, il m’a laissé une commission pour vous. » Le lift me dit ces mots d’une voix absolument cassée et en me toussant et crachant à la figure. « Quel rhume que je tiens ! » ajouta-t-il, comme si je n’étais pas capable de m’en apercevoir tout seul. « Le docteur dit que c’est la coqueluche », et il recommença à tousser et à cracher sur moi. « Ne vous fatiguez pas à parler », lui dis-je d’un air de bonté, lequel était feint. Je craignais de prendre la coqueluche qui, avec ma disposition aux étouffements, m’eût été fort pénible. Mais il mit sa gloire, comme un virtuose qui ne veut pas se faire porter malade, à parler et à cracher tout le temps. « Non, ça ne fait rien, dit-il (pour vous peut-être, pensai-je, mais pas pour moi). Du reste, je vais bientôt rentrer à Paris (tant mieux, pourvu qu’il ne me la passe pas avant). Il paraît, reprit-il, que Paris c’est très superbe. Cela doit être encore plus superbe qu’ici et qu’à Monte-Carlo, quoique des chasseurs, même des clients, et jusqu’à des maîtres d’hôtel qui allaient à Monte-Carlo pour la saison, m’aient souvent dit que Paris était moins superbe que Monte-Carlo. Ils se gouraient peut-être, et pourtant, pour être maître d’hôtel il ne faut pas être un imbécile ; pour prendre toutes les commandes, retenir les tables, il en faut une tête! On m’a dit que c’était encore plus terrible que d’écrire des pièces et des livres. » Nous étions presque arrivés à mon étage quand le lift me fit redescendre jusqu’en bas parce qu’il trouvait que le bouton fonctionnait mal, et en un clin d’œil il l’arrangea. Je lui dis que je préférais remonter à pied, ce qui voulait dire et cacher que je préférais ne pas prendre la coqueluche. Mais d’un accès de toux cordial et contagieux, le lift me rejeta dans l’ascenseur. « Ça ne risque plus rien, maintenant, j’ai arrangé le bouton. » IV

*Je courus à l’ascenseur, malgré l’heure indue, sonner le lift qui faisait fonction de veilleur de nuit, et je lui demandai d’aller à la chambre d’Albertine, lui dire que j’avais quelque chose d’important à lui communiquer, si elle pourrait me recevoir. « Mademoiselle aime mieux que ce soit elle qui vienne, vint-il me répondre. Elle sera ici dans un instant. » IV

*Puis c’était ma tristesse qui renaissait, je venais d’entendre, comme une condamnation à l’exil, le bruit de l’ascenseur qui, au lieu de s’arrêter à mon étage, montait au-dessus. Pourtant la seule personne dont j’eusse pu souhaiter la visite ne viendrait plus jamais, elle était morte. Et malgré cela, quand l’ascenseur s’arrêtait à mon étage mon cœur battait, un instant je me disais : « Si tout de même cela n’était qu’un rêve ! C’est peut-être elle, elle va sonner, elle revient, Françoise va entrer me dire avec plus d’effroi que de colère — car elle est plus superstitieuse encore que vindicative et craindrait moins la vivante que ce qu’elle croira peut-être un revenant : — « Monsieur ne devinera jamais qui est là. » VI

*[Robert au Héros :] – « À propos de Balbec, te rappelles-tu l’ancien liftier de l’hôtel ? » me dit en me quittant Saint-Loup sur le ton de quelqu’un qui n’avait pas trop l’air de savoir qui c’était et qui comptait sur moi pour l’éclairer. « Il s’engage et m’a écrit pour le faire rentrer dans l’aviation ». Sans doute le liftier était-il las de monter dans la cage captive de l’ascenseur, et les hauteurs de l’escalier du Grand-Hôtel ne lui suffisaient plus. VII

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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