Où est la croix de guerre de Saint-Loup ?

Où est la croix de guerre de Saint-Loup ?

 

Héros de 14-18, Saint-Loup meurt en héros mais en ignorant où se trouve la décoration que sa bravoure lui a valu.

C’est un de ces épisodes microscopiques que Proust raconte l’air de ne pas y toucher pour révéler une information d’importance. Non content d’être homosexuel, le plus séduisant des Guermantes fréquente le Temple de l’Impudeur qu’est l’hôtel de Jupien. L’ami Marcel pourrait l’annoncer ainsi, mais il ne serait alors plus le génial Proust. Non, il ne fait qu’effleurer le sujet, par la bande, pour mieux nous plonger dedans.

Premier acte : dans le sulfureux établissement, les marlous trouvent par terre une croix de guerre. Ils en discutent mais passent vite à un autre sujet.

Deuxième acte : Françoise raconte à son maître que Saint-Loup est passé pour vérifier s’il n’avait pas égaré chez lui cette médaille. C’est encore indirectement que l’épisode est rapporté. Et c’est incidemment que le Héros montre qu’il a fait le rapprochement avec la découverte chez Jupien.

Troisième et quatrième actes : la mort héroïque de Saint-Loup au front est annoncée et commentée sans un mot sur la croix.

Dernier acte : ultime référence à la décoration sans un mot sur les mœurs qu’elle révèle. Du grand art…

 

La croix de guerre 1914-1918 récompense une conduite exceptionnelle. Dessinée par le sculpteur Paul-Albert Bartholomé elle est en bronze florentin avec quatre branches et deux épées croisées. 
Le centre représente à l’avers une tête de République au bonnet phrygien ornée d’une couronne de lauriers avec en exergue « République française ».
 Elle est accrochée à un ruban vert rompu par de fines rayures rouges, associant le symbole du sang versé à celui de l’espérance.

*Croix de guerre 1914-1918 (recto-verso)

 

L’histoire ne dit pas ce qu’est devenue la croix de Saint-Loup après sa mort.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 

Les extraits :

*Je descendis et rentrai dans la petite antichambre où Maurice, incertain si on le rappellerait et à qui Jupien avait à tout hasard dit d’attendre, était en train de faire une partie de cartes avec un de ses camarades. On était très agité d’une croix de guerre qui avait été trouvée par terre et on ne savait pas qui l’avait perdue, à qui la renvoyer pour éviter au titulaire un ennui. Puis on parla de la bonté d’un officier qui s’était fait tuer pour tâcher de sauver son ordonnance. VII, 93

 

*Enfin la berloque sonna comme j’arrivais à la maison. Le bruit des pompiers était commenté par un gamin. Je rencontrai Françoise remontant de la cave avec le maître d’hôtel. Elle me croyait mort. Elle me dit que Saint-Loup était passé en s’excusant pour voir s’il n’avait pas dans la visite qu’il m’avait faite le matin, laissé tomber sa croix de guerre. Car il venait de s’apercevoir qu’il l’avait perdue et devant rejoindre son corps le lendemain matin, avait voulu à tout hasard voir si ce n’était pas chez moi. Il avait cherché partout avec Françoise et n’avait rien trouvé. Françoise croyait qu’il avait dû la perdre avant de venir me voir, car disait-elle, il lui semblait bien, elle aurait pu jurer qu’il ne l’avait pas quand elle l’avait vu. En quoi elle se trompait. Et voilà la valeur des témoignages et des souvenirs ! Du reste cela n’avait pas grande importance. Saint-Loup était aussi estimé de ses officiers qu’il était aimé de ses hommes, et la chose s’arrangerait aisément. D’ailleurs, je sentis tout de suite, à la façon peu enthousiaste dont ils parlèrent de lui, que Saint-Loup avait produit une médiocre impression sur Françoise et sur le maître d’hôtel. Sans doute tous les efforts que le fils du maître d’hôtel et le neveu de Françoise avaient faits pour s’embusquer, Saint-Loup les avait faits en sens inverse et avec succès, pour être en plein danger. Mais cela, jugeant d’après eux-mêmes, Françoise et le maître d’hôtel ne pouvaient pas le croire. Ils étaient convaincus que les riches sont toujours mis à l’abri. Du reste eussent-ils su la vérité relativement au courage héroïque de Robert, qu’elle ne les eût pas touchés. Il ne disait pas « Boches », il leur avait fait l’éloge de la bravoure des Allemands, il n’attribuait pas à la trahison que nous n’eussions pas été vainqueurs dès le premier jour. Or, c’est cela qu’ils eussent voulu entendre, c’est cela qui leur eût semblé le signe du courage. Aussi, bien qu’ils continuassent à chercher la croix de guerre, les trouvai-je froids au sujet de Robert, moi qui me doutais de l’endroit où cette croix avait été oubliée. Cependant si Saint-Loup s’était distrait ce soir-là de cette manière, ce n’était qu’en attendant, car repris du désir de revoir Morel, il avait usé de toutes ses relations pour savoir dans quel corps Morel se trouvait, croyant qu’il s’était engagé, afin de l’aller voir et n’avait reçu jusqu’ici que des centaines de réponses contradictoires. Je conseillai à Françoise et au maître d’hôtel d’aller se coucher. VII, 107-108

 

*Mon départ de Paris se trouva retardé par une nouvelle qui, par le chagrin qu’elle me causa, me rendit pour quelque temps incapable de me mettre en route. J’appris en effet la mort de Robert de Saint-Loup, tué le surlendemain de son retour au front, en protégeant la retraite de ses hommes. VII, 111

 

*Il avait dû être bien beau en ces dernières heures, lui qui toujours dans cette vie avait semblé même assis, même marchant dans un salon, contenir l’élan d’une charge, en dissimulant d’un sourire la volonté indomptable qu’il y avait dans sa tête triangulaire, enfin il avait chargé. Débarrassée de ses livres, la tourelle féodale était redevenue militaire. Et ce Guermantes était mort plus lui-même, ou plutôt plus de sa race, en laquelle il se fondait, en laquelle il n’était plus qu’un Guermantes, comme ce fut symboliquement visible à son enterrement dans l’église Saint-Hilaire de Combray, toute tendue de tentures noires où se détachait en rouge sous la couronne fermée, sans initiales de prénoms ni titres, le G du Guermantes que par la mort il était redevenu. VII, 114-115

 

*J’ai souvent pensé depuis, en me rappelant cette croix de guerre égarée chez Jupien, que si Saint-Loup avait survécu, il eût pu facilement se faire élire député dans les élections qui suivirent la guerre, grâce à l’écume de niaiserie et au rayonnement de gloire qu’elle laissa après elle, et où, si un doigt de moins, abolissant des siècles de préjugés, permettait d’entrer par un brillant mariage dans une famille aristocratique, la croix de guerre, eût-elle été gagnée dans les bureaux, tenait lieu de profession de foi pour entrer dans une élection triomphale, à la Chambre des Députés, presque à l’Académie française. VII, 116

 

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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