Une faute s’est glissée…

 

 

 

Une faute s’est glissée…

 

Il est rare que Proust écrive mal… Mais ça arrive. Ce fut l’objet d’une des premières chroniques de ce blogue (voir Quand Proust écrit mal…). J’avais oublié une faute dans ma liste. Corrigeons cette omission. Trouverez-vous la faute dans ces deux extraits  de Du côté de chez Swann ? Attention, la réponse est juste en-dessous.

 

*je portai à mes lèvres une cuillerée du thé où j’avais laissé s’amollir un morceau de madeleine. Mais à l’instant même où la gorgée mêlée des miettes du gâteau toucha mon palais, je tressaillis, attentif à ce qui se passait d’extraordinaire en moi. Un plaisir délicieux m’avait envahi, isolé, sans la notion de sa cause. Il m’avait aussitôt rendu les vicissitudes de la vie indifférentes, ses désastres inoffensifs, sa brièveté illusoire, de la même façon qu’opère l’amour, en me remplissant d’une essence précieuse : ou plutôt cette essence n’était pas en moi, elle était moi. J’avais cessé de me sentir médiocre, contingent, mortel. D’où avait pu me venir cette puissante joie ? Je sentais qu’elle était liée au goût du thé et du gâteau, mais qu’elle le dépassait infiniment, ne devait pas être de même nature. D’où venait-elle ? Que signifiait-elle ? Où l’appréhender ? Je bois une seconde gorgée où je ne trouve rien de plus que dans la première, une troisième qui m’apporte un peu moins que la seconde. Il est temps que je m’arrête, la vertu du breuvage semble diminuer. Il est clair que la vérité que je cherche n’est pas en lui, mais en moi.

 

*Heureusement le journaliste qui, trébuchant sous la violence du coup, avait pâli et hésité un instant ne riposta pas. Quant à ses amis, l’un avait aussitôt détourné la tête en regardant avec attention du côté des coulisses quelqu’un qui évidemment ne s’y trouvait pas ; le second fit semblant qu’un grain de poussière lui était entré dans l’œil et se mit à pincer sa paupière en faisant des grimaces de souffrance ; pour le troisième, il s’était élancé en s’écriant :

— Mon Dieu, je crois qu’on va lever le rideau, nous n’aurons pas nos places.

 

Réponse :

La correction à faire est souhaitable sans être obligatoire : il est préférable de réserver l’emploi de second aux énoncés où l’on ne considère que deux éléments, et n’employer deuxième que lorsque l’énumération va au-delà de deux. Ce n’est pas moi qui le dis mais l’Académie française qui invoque un « souci de précision et d’élégance ».

Or, s’il est bien deux adjectifs qui correspondent au choix des mots proustiens, ce sont ceux-là.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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  1. Ah mais justement ! « seconde » est tellement plus euphonique que « deuxième », ce mot scande tout de suite la phrase, lui donne un rythme encore accentué par cette « gorgée » si gutturale… franchement, le mot « seconde » (et songez à l’homonyme qui signifie une durée infime…) est ici particulièrement bien choisi. tant pis pour la « faute » : ici, ce n’est pas une erreur, mais un « plus ».

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