Leurs premiers mots (bis — et dernière reprise)

Leurs premiers mots

 

Le premier personnage d’À la Recherche du Temps perdu qui s’exprime, dans des propos entre guillemets, est la grand’mère du Héros.

 

La grand’mère

*Après le dîner, hélas, j’étais bientôt obligé de quitter maman qui restait à causer avec les autres, au jardin s’il faisait beau, dans le petit salon où tout le monde se retirait s’il faisait mauvais. Tout le monde, sauf ma grand’mère qui trouvait que «c’est une pitié de rester enfermé à la campagne» et qui avait d’incessantes discussions avec mon père, les jours de trop grande pluie, parce qu’il m’envoyait lire dans ma chambre au lieu de rester dehors. « Ce n’est pas comme cela que vous le rendrez robuste et énergique, disait-elle tristement, surtout ce petit qui a tant besoin de prendre des forces et de la volonté. » (I, 6)

 

Mme de Villeparisis

Pourtant un jour que ma grand’mère était allée demander un service à une dame qu’elle avait connue au Sacré-Cœur (et avec laquelle, à cause de notre conception des castes elle n’avait pas voulu rester en relations malgré une sympathie réciproque), la marquise de Villeparisis, de la célèbre famille de Bouillon, celle-ci lui avait dit : « Je crois que vous connaissez beaucoup M. Swann qui est un grand ami de mes neveux des Laumes ». (I, 13)

 

Les parents du Héros

— Ah ! voilà M. Swann. Nous allons lui demander s’il croit qu’il fera beau demain », dit mon père. Ma mère pensait qu’un mot d’elle effacerait toute la peine que dans notre famille on avait pu faire à Swann depuis son mariage. Elle trouva le moyen de l’emmener un peu à l’écart. Mais je la suivis ; je ne pouvais me décider à la quitter d’un pas en pensant que tout à l’heure il faudrait que je la laisse dans la salle à manger et que je remonte dans ma chambre sans avoir comme les autres soirs la consolation qu’elle vînt m’embrasser. « Voyons, Monsieur Swann, lui dit-elle, parlez-moi un peu de votre fille ; je suis sûre qu’elle a déjà le goût des belles œuvres comme son papa. — Mais venez donc vous asseoir avec nous tous sous la véranda», dit mon grand-père en s’approchant. Ma mère fut obligée de s’interrompre, mais elle tira de cette contrainte même une pensée délicate de plus, comme les bons poètes que la tyrannie de la rime force à trouver leurs plus grandes beautés : « Nous reparlerons d’elle quand nous serons tous les deux, dit-elle à mi-voix à Swann. Il n’y a qu’une maman qui soit digne de vous comprendre. Je suis sûre que la sienne serait de mon avis. » (I, 15-16)

 

Swann

« Tenez, dit Swann à mon grand-père, ce que je vais vous dire a plus de rapports que cela n’en a l’air avec ce que vous me demandiez, car sur certains points les choses n’ont pas énormément changé. Je relisais ce matin dans Saint-Simon quelque chose qui vous aurait amusé. C’est dans le volume sur son ambassade d’Espagne ; ce n’est pas un des meilleurs, ce n’est guère qu’un journal, mais du moins un journal merveilleusement écrit, ce qui fait déjà une première différence avec les assommants journaux que nous nous croyons obligés de lire matin et soir. (I, 17)

 

Françoise

Ma mère ne vint pas, et sans ménagements pour mon amour-propre (engagé à ce que la fable de la recherche dont elle était censée m’avoir prié de lui dire le résultat ne fût pas démentie) me fit dire par Françoise ces mots : « Il n’y a pas de réponse » (I, 21)

Ainsi, la première fois qu’elle ouvre la bouche, c’est pour répéter les mots d’une autre. Le siens propres arrivent un peu plus tard le même soir :

Maman resta cette nuit-là dans ma chambre et, comme pour ne gâter d’aucun remords ces heures si différentes de ce que j’avais eu le droit d’espérer, quand Françoise, comprenant qu’il se passait quelque chose d’extraordinaire en voyant maman assise près de moi, qui me tenait la main et me laissait pleurer sans me gronder, lui demanda : « Mais Madame, qu’a donc Monsieur à pleurer ainsi ? » maman lui répondit : « Mais il ne sait pas lui-même, Françoise, il est énervé; préparez-moi vite le grand lit et montez vous coucher. » (I, 25-26)

 

Léonie (tante)

le matin Françoise ne venait pas « l’éveiller », mais « entrait » chez elle ; quand ma tante voulait faire un somme dans la journée, on disait qu’elle voulait « réfléchir » ou « reposer » ; et quand il lui arrivait de s’oublier en causant jusqu’à dire : « Ce qui m’a réveillée » ou « j’ai rêvé que », elle rougissait et se reprenait au plus vite).(I, 35)

Ses premiers mots au Héros

Je n’étais pas avec ma tante depuis cinq minutes, qu’elle me renvoyait par peur que je la fatigue. Elle tendait à mes lèvres son triste front pâle et fade sur lequel, à cette heure matinale, elle n’avait pas encore arrangé ses faux cheveux, et où les vertèbres transparaissaient comme les pointes d’une couronne d’épines ou les grains d’un rosaire, et elle me disait : « Allons, mon pauvre enfant, va-t’en, va te préparer pour la messe ; et si en bas tu rencontres Françoise, dis-lui de ne pas s’amuser trop longtemps avec vous, qu’elle monte bientôt voir si je n’ai besoin de rien. » (I, 36)

 

Odette de Crécy

Sur la table, il y avait la même assiette de massepains que d’habitude ; mon oncle avait sa vareuse de tous les jours, mais en face de lui, en robe de soie rose avec un grand collier de perles au cou, était assise une jeune femme qui achevait de manger une mandarine. L’incertitude où j’étais s’il fallait dire madame ou mademoiselle me fit rougir et n’osant pas trop tourner les yeux de son côté de peur d’avoir à lui parler, j’allai embrasser mon oncle. Elle me regardait en souriant, mon oncle lui dit : «  Mon neveu », sans lui dire mon nom, ni me dire le sien, sans doute parce que, depuis les difficultés qu’il avait eues avec mon grand-père, il tâchait autant que possible d’éviter tout trait d’union entre sa famille et ce genre de relations.

— Comme il ressemble à sa mère, dit-elle.

— Mais vous n’avez jamais vu ma nièce qu’en photographie, dit vivement mon oncle d’un ton bourru.

— Je vous demande pardon, mon cher ami, je l’ai croisée dans l’escalier l’année dernière quand vous avez été si malade. Il est vrai que je ne l’ai vue que le temps d’un éclair et que votre escalier est bien noir, mais cela m’a suffi pour l’admirer. Ce petit jeune homme a ses beaux yeux et aussi ça, dit-elle, en traçant avec son doigt une ligne sur le bas de son front. Est-ce que madame votre nièce porte le même nom que vous, ami ? demanda-t-elle à mon oncle.

— Il ressemble surtout à son père, grogna mon oncle qui ne se souciait pas plus de faire des présentations à distance en disant le nom de maman que d’en faire de près. C’est tout à fait son père et aussi ma pauvre mère.

— Je ne connais pas son père, dit la dame en rose avec une légère inclinaison de la tête, et je n’ai jamais connu votre pauvre mère, mon ami. Vous vous souvenez, c’est peu après votre grand chagrin que nous nous sommes connus. (I, 53)

 

Bloch

J’avais entendu parler de Bergotte pour la première fois par un de mes camarades plus âgé que moi et pour qui j’avais une grande admiration, Bloch. En m’entendant lui avouer mon admiration pour la Nuit d’Octobre, il avait fait éclater un rire bruyant comme une trompette et m’avait dit : « Défie-toi de ta dilection assez basse pour le sieur de Musset. C’est un coco des plus malfaisants et une assez sinistre brute. Je dois confesser, d’ailleurs, que lui et même le nommé Racine, ont fait chacun dans leur vie un vers assez bien rythmé, et qui a pour lui, ce qui est selon moi le mérite suprême, de ne signifier absolument rien. C’est : « La blanche Oloossone et la blanche Camire » et « La fille de Minos et de Pasiphaë ». Ils m’ont été signalés à la décharge de ces deux malandrins par un article de mon très cher maître, le père Leconte, agréable aux Dieux Immortels. À propos voici un livre que je n’ai pas le temps de lire en ce moment qui est recommandé, paraît-il, par cet immense bonhomme. Il tient, m’a-t-on dit, l’auteur, le sieur Bergotte, pour un coco des plus subtils ; et bien qu’il fasse preuve, des fois, de mansuétudes assez mal explicables, sa parole est pour moi oracle delphique. Lis donc ces proses lyriques, et si le gigantesque assembleur de rythmes qui a écrit Bhagavat et le Levrier de Magnus a dit vrai, par Apollon, tu goûteras, cher maître, les joies nectaréennes de l’Olympos. » C’est sur un ton sarcastique qu’il m’avait demandé de l’appeler « cher maître » et qu’il m’appelait lui-même ainsi. Mais en réalité nous prenions un certain plaisir à ce jeu, étant encore rapprochés de l’âge où on croit qu’on crée ce qu’on nomme. (I, 63)

 

Vinteuil

Le jour où mes parents étaient allés chez lui en visite, je les avais accompagnés, mais ils m’avaient permis de rester dehors et, comme la maison de M. Vinteuil, Montjouvain, était en contre-bas d’un monticule buissonneux, où je m’étais caché, je m’étais trouvé de plain-pied avec le salon du second étage, à cinquante centimètres de la fenêtre. Quand on était venu lui annoncer mes parents, j’avais vu M. Vinteuil se hâter de mettre en évidence sur le piano un morceau de musique. Mais une fois mes parents entrés, il l’avait retiré et mis dans un coin. Sans doute avait-il craint de leur laisser supposer qu’il n’était heureux de les voir que pour leur jouer de ses compositions. Et chaque fois que ma mère était revenue à la charge au cours de la visite, il avait répété plusieurs fois « Mais je ne sais qui a mis cela sur le piano, ce n’est pas sa place », et avait détourné la conversation sur d’autres sujets, justement parce que ceux-là l’intéressaient moins. (I, 80)

 

Odette Swann

[À Tansonville] Allons, Gilberte, viens ; qu’est-ce que tu fais ? cria d’une voix perçante et autoritaire une dame en blanc que je n’avais pas vue, (I, 100)

 

Mme Verdurin

Pour faire partie du « petit noyau », du « petit groupe », du « petit clan » des Verdurin, une condition était suffisante mais elle était nécessaire : il fallait adhérer tacitement à un Credo dont un des articles était que le jeune pianiste, protégé par Mme Verdurin cette année-là et dont elle disait : « Ça ne devrait pas être permis de savoir jouer Wagner comme ça ! », « enfonçait » à la fois Planté et Rubinstein et que le docteur Cottard avait plus de diagnostic que Potain. Toute « nouvelle recrue » à qui les Verdurin ne pouvaient pas persuader que les soirées des gens qui n’allaient pas chez eux étaient ennuyeuses comme la pluie, se voyait immédiatement exclue. (I, 133)

 

M. Verdurin

Les Verdurin n’invitaient pas à dîner : on avait chez eux « son couvert mis ». Pour la soirée, il n’y avait pas de programme. Le jeune pianiste jouait, mais seulement si « ça lui chantait », car on ne forçait personne et comme disait M. Verdurin : « Tout pour les amis, vivent les camarades ! » (I, 134)

 

Cottard

— Vous, Docteur, un savant, un esprit fort, vous venez naturellement le Vendredi saint comme un autre jour ? dit-elle à Cottard la première année, d’un ton assuré comme si elle ne pouvait douter de la réponse. Mais elle tremblait en attendant qu’il l’eût prononcée, car s’il n’était pas venu, elle risquait de se trouver seule.

— Je viendrai le Vendredi saint… vous faire mes adieux car nous allons passer les fêtes de Pâques en Auvergne.

— En Auvergne ? pour vous faire manger par les puces et la vermine, grand bien vous fasse ! (I, 134)

 

Elstir

Quant au peintre il se réjouissait de l’introduction de Swann chez Mme Verdurin, parce qu’il le supposait amoureux d’Odette et qu’il aimait à favoriser les liaisons. « Rien ne m’amuse comme de faire des mariages, confia-t-il, dans l’oreille, au docteur Cottard, j’en ai déjà réussi beaucoup, même entre femmes ! » (I, 143)

 

Brichot

Dès le commencement du repas, comme M. de Forcheville, placé à la droite de Mme Verdurin qui avait fait pour le « nouveau » de grands frais de toilette, lui disait : « C’est original, cette robe blanche », le docteur qui n’avait cessé de l’observer, tant il était curieux de savoir comment était fait ce qu’il appelait un « de », et qui cherchait une occasion d’attirer son attention et d’entrer plus en contact avec lui, saisit au vol le mot « blanche » et, sans lever le nez de son assiette, dit : « blanche ? Blanche de Castille ? », puis sans bouger la tête lança furtivement de droite et de gauche des regards incertains et souriants. Tandis que Swann, par l’effort douloureux et vain qu’il fit pour sourire, témoigna qu’il jugeait ce calembour stupide, Forcheville avait montré à la fois qu’il en goûtait la finesse et qu’il savait vivre, en contenant dans de justes limites une gaieté dont la franchise avait charmé Mme Verdurin.

— Qu’est-ce que vous dites d’un savant comme cela ? avait-elle demandé à Forcheville. Il n’y a pas moyen de causer sérieusement deux minutes avec lui. Est-ce que vous leur en dites comme cela, à votre hôpital ? avait-elle ajouté en se tournant vers le docteur, ça ne doit pas être ennuyeux tous les jours, alors. Je vois qu’il va falloir que je demande à m’y faire admettre.

— Je crois avoir entendu que le docteur parlait de cette vieille chipie de Blanche de Castille, si j’ose m’exprimer ainsi. N’est-il pas vrai, Madame ? demanda Brichot à Mme Verdurin qui, pâmant, les yeux fermés, précipita sa figure dans ses mains d’où s’échappèrent des cris étouffés. (I, 179)

 

Gilberte

Retournerait-elle seulement aux Champs-Élysées ? Le lendemain elle n’y était pas ; mais je l’y vis les jours suivants ; je tournais tout le temps autour de l’endroit où elle jouait avec ses amies, si bien qu’une fois où elles ne se trouvèrent pas en nombre pour leur partie de barres, elle me fit demander si je voulais compléter leur camp, et je jouai désormais avec elle chaque fois qu’elle était là. Mais ce n’était pas tous les jours ; il y en avait où elle était empêchée de venir par ses cours, le catéchisme, un goûter, toute cette vie séparée de la mienne que par deux fois, condensée dans le nom de Gilberte, j’avais senti passer si douloureusement près de moi, dans le raidillon de Combray et sur la pelouse des Champs-Élysées. Ces jours-là, elle annonçait d’avance qu’on ne la verrait pas ; si c’était à cause de ses études, elle disait : « C’est rasant, je ne pourrai pas venir demain ; vous allez tous vous amuser sans moi », d’un air chagrin qui me consolait un peu ; mais en revanche quand elle était invitée à une matinée, et que, ne le sachant pas je lui demandais si elle viendrait jouer, elle me répondait : « J’espère bien que non ! J’espère bien que maman me laissera aller chez mon amie. » Du moins ces jours-là, je savais que je ne la verrais pas, tandis que d’autres fois, c’était à l’improviste que sa mère l’emmenait faire des courses avec elle, et le lendemain elle disait : « Ah! oui, je suis sortie avec maman », comme une chose naturelle, et qui n’eût pas été pour quelqu’un le plus grand malheur possible. Il y avait aussi les jours de mauvais temps où son institutrice, qui pour elle-même craignait la pluie, ne voulait pas l’emmener aux Champs-Élysées. (I, 281)

 

Norpois

*[Au jeune Héros qui lui fait part de ses goûts pour la littérature :] « Précisément, me dit-il tout à coup comme si la cause était jugée et après m’avoir laissé bafouiller en face des yeux immobiles qui ne me quittaient pas un instant, j’ai le fils d’un de mes amis qui, mutatis mutandis, est comme vous (et il prit pour parler de nos dispositions communes le même ton rassurant que si elles avaient été des dispositions non pas à la littérature, mais au rhumatisme et s’il avait voulu me montrer qu’on n’en mourait pas). Aussi a-t-il préféré quitter le quai d’Orsay où la voie lui était pourtant toute tracée par son père et sans se soucier du qu’en dira-t-on, il s’est mis à produire. Il n’a certes pas lieu de s’en repentir. Il a publié il y a deux ans, — il est d’ailleurs beaucoup plus âgé que vous, naturellement, — un ouvrage relatif au sentiment de l’Infini sur la rive occidentale du lac Victoria-Nyanza et cette année un opuscule moins important, mais conduit d’une plume alerte parfois même acérée, sur le fusil à répétition dans l’armée bulgare, qui l’ont mis tout à fait hors de pair. Il a déjà fait un joli chemin, il n’est pas homme à s’arrêter en route, et je sais que, sans que l’idée d’une candidature ait été envisagée, on a laissé tomber son nom deux ou trois dans la conversation et d’une façon qui n’avait rien de défavorable, à l’Académie des Sciences morales. En somme, sans pouvoir dire encore qu’il soit au pinacle, il a conquis de haute lutte une fort jolie position et le succès qui ne va pas toujours qu’aux agités et aux brouillons, aux faiseurs d’embarras qui sont presque toujours des faiseurs, le succès a récompensé son effort. » (II, 16-17)

 

La duchesse de Guermantes

Il y avait certes chez les Guermantes, à l’encontre des trois quarts des milieux mondains, du goût, un goût raffiné même, mais aussi du snobisme, d’où possibilité d’une interruption momentanée dans l’exercice du goût. S’il s’agissait de quelqu’un qui n’était pas indispensable à cette coterie, d’un ministre des Affaires étrangères, républicain un peu solennel, d’un académicien bavard, le goût s’exerçait à fond contre lui, Swann plaignait Mme de Guermantes d’avoir dîné à côté de pareils convives dans une ambassade et on leur préférait mille fois un homme élégant, c’est-à-dire un homme du milieu Guermantes, bon à rien, mais possédant l’esprit des Guermantes, quelqu’un qui était de la même chapelle. Seulement, une grande-duchesse, une princesse du sang dînait-elle souvent chez Mme de Guermantes, elle se trouvait alors faire partie de cette chapelle elle aussi, sans y avoir aucun droit, sans en posséder en rien l’esprit. Mais avec la naïveté des gens du monde, du moment qu’on la recevait, on s’ingéniait à la trouver agréable, faute de pouvoir se dire que c’est parce qu’on l’avait trouvée agréable qu’on la recevait. Swann, venant au secours de Mme de Guermantes, lui disait quand l’Altesse était partie : « Au fond elle est bonne femme, elle a même un certain sens du comique. Mon Dieu je ne pense pas qu’elle ait approfondi la Critique de la Raison pure, mais elle n’est pas déplaisante. » — Je suis absolument de votre avis, répondait la duchesse. Et encore elle était intimidée, mais vous verrez qu’elle peut être charmante. — Elle est bien moins embêtante que Mme XJ (la femme de l’académicien bavard, laquelle était remarquable) qui vous cite vingt volumes. — Mais il n’y a même pas de comparaison possible. La faculté de dire de telles choses, de les dire sincèrement, Swann l’avait acquise chez la duchesse, et conservée. (II, 60)

 

Bergotte

[Un déjeuner chez les Swann] Aussi quand Bergotte, ce qui semble pourtant bien simple aujourd’hui, disait de Cottard que c’était un ludion qui cherchait son équilibre, et de Brichot que « plus encore qu’à Mme Swann le soin de sa coiffure lui donnait de la peine parce que doublement préoccupé de son profil et de sa réputation, il fallait à tout moment que l’ordonnance de la chevelure lui donnât l’air à la fois d’un lion et d’un philosophe », on éprouvait vite de la fatigue et on eût voulu reprendre pied sur quelque chose de plus concret, disait-on, pour signifier de plus habituel. (II, 88)

 

Rachel

Mais la maison où Bloch me conduisit et où il n’allait plus d’ailleurs lui-même depuis longtemps était d’un rang trop inférieur, le personnel était trop médiocre et trop peu renouvelé pour que j’y puisse satisfaire d’anciennes curiosités ou contracter de nouvelles. La patronne de cette maison ne connaissait aucune des femmes qu’on lui demandait et en proposait toujours dont on n’aurait pas voulu. Elle m’en vantait surtout une, une dont, avec un sourire plein de promesses (comme si ç’avait été une rareté et un régal), elle disait : « C’est une Juive! Ça ne vous dit rien ? » (C’est sans doute à cause de cela qu’elle l’appelait Rachel.) Et avec une exaltation niaise et factice qu’elle espérait être communicative, et qui finissait sur un râle presque de jouissance : « Pensez donc mon petit, une juive, il me semble que ça doit être affolant ! Rah ! » Cette Rachel, que j’aperçus sans qu’elle me vît, était brune, pas jolie, mais avait l’air intelligent, et non sans passer un bout de langue sur ses lèvres, souriait d’un air plein d’impertinence aux michés qu’on lui présentait et que j’entendais entamer la conversation avec elle. Son mince et étroit visage était entouré de cheveux noirs et frisés, irréguliers comme s’ils avaient été indiqués par des hachures dans un lavis, à l’encre de Chine. Chaque fois je promettais à la patronne qui me la proposait avec une insistance particulière en vantant sa grande intelligence et son instruction que je ne manquerais pas un jour de venir tout exprès pour faire la connaissance de Rachel surnommée par moi « Rachel quand du Seigneur ». Mais le premier soir j’avais entendu celle-ci au moment où elle s’en allait, dire à la patronne :

Alors c’est entendu, demain je suis libre, si vous avez quelqu’un, vous n’oublierez pas de me faire chercher. (II, 105)

 

Albertine

[Mme Bontemps] —Alors vous pouvez comme ça recevoir cinquante femmes de médecins de suite, disait-elle à Mme Cottard qui elle, au contraire, était pleine de bienveillance pour chacun et de respect pour toutes les obligations. Ah, vous avez de la vertu! Moi, au ministère, n’est-ce pas, je suis obligée, naturellement. Eh bien! c’est plus fort que moi, vous savez ces femmes de fonctionnaires, je ne peux pas m’empêcher de leur tirer la langue. Et ma nièce Albertine est comme moi. Vous ne savez pas ce qu’elle est effrontée cette petite. La semaine dernière il y avait à mon jour la femme du sous-secrétaire d’État aux Finances qui disait qu’elle ne s’y connaissait pas en cuisine. « Mais, Madame, lui a répondu ma nièce avec son plus gracieux sourire, vous devriez pourtant savoir ce que c’est puisque votre père était marmiton. » (II, 120-121)

Ses premiers mots devant le Héros :

je fus étonné de l’entendre se servir de l’adverbe « parfaitement » au lieu de « tout à fait », en parlant de deux personnes, disant de l’une « elle est parfaitement folle, mais très gentille tout de même » et de l’autre « c’est un monsieur parfaitement commun et parfaitement ennuyeux ». Si peu plaisant que soit cet emploi de « parfaitement », il indique un degré de civilisation et de culture auquel je n’aurais pu imaginer qu’atteignait la bacchante à bicyclette, la muse orgiaque du golf. (II, 315)

Ses premiers mots au Héros :

Pour commencer je trouvai Albertine l’air assez intimidée à la place d’implacable ; elle me sembla plus comme il faut que mal élevée à en juger par les épithètes de « elle a un mauvais genre, elle a un drôle de genre » qu’elle appliqua à toutes les jeunes filles dont je lui parlai; (II, 315-316)

 

Robert de Saint-Loup

Je n’avais pas cru que nous serions jamais admis à le connaître, car Bloch fils avait mal parlé de moi à Saint-Loup et de Saint-Loup à moi. Il avait notamment dit à Robert que j’étais (toujours), affreusement snob. «Si, si, il est enchanté de connaître M. LLLLegrandin», dit-il. Cette manière de détacher un mot était chez Bloch le signe à la fois de l’ironie et de la littérature. Saint-Loup qui n’avait jamais entendu le nom de Legrandin s’étonna : « Mais qui est-ce ? » — Oh! c’est quelqu’un de très bien», répondit Bloch en riant et en mettant frileusement ses mains dans les poches de son veston, persuadé qu’il était en ce moment en train de contempler le pittoresque aspect d’un extraordinaire gentilhomme provincial auprès de quoi ceux de Barbey d’Aurevilly n’étaient rien. (II, 225)

 

Charlus

—Comment, allez-vous ? Je vous présente mon neveu, le baron de Guermantes, me dit Mme de Villeparisis, pendant que l’inconnu, sans me regarder, grommelant un vague « Charmé », qu’il fit suivre de : « Heue, heue, heue », pour donner à son amabilité quelque chose de forcé, et repliant le petit doigt, l’index et le pouce, me tendait le troisième doigt et l’annulaire, dépourvus de toute bague, que je serrai sous son gant de Suède ; puis sans avoir levé les yeux sur moi il se détourna vers Mme de Villeparisis. (II, 231)

 

Andrée

Quand l’heure d’aller à un goûter donné au golf approchait, si nous étions tous ensemble à ce moment-là, elle se préparait, puis venant à Andrée : « Hé bien, Andrée, qu’est-ce que tu attends pour venir ? tu sais que nous allons goûter au golf. — Non, je reste à causer avec lui, répondait Andrée en me désignant. — Mais tu sais que madame Durieux t’a invitée, s’écriait Albertine, comme si l’intention d’Andrée de rester avec moi ne pouvait s’expliquer que par l’ignorance où elle devait être qu’elle avait été invitée. — Voyons, ma petite, ne sois pas tellement idiote, répondait Andrée. (II, 329-330)

 

Jupien

Elle [Françoise] lui montrait la calèche attelée en ayant l’air de dire : « Des beaux chevaux, hein ! » mais tout en murmurant : « Quelle vieille sabraque ! » et surtout parce qu’elle savait qu’il allait lui répondre, en mettant la main devant la bouche pour être entendu tout en parlant à mi-voix : « Vous aussi vous pourriez en avoir si vous vouliez, et même peut-être plus qu’eux, mais vous n’aimez pas tout cela. » (III, 8)

 

Le duc de Guermantes

Jupien étant venu dire un mot dans la cour au mari [le baron de Norpois] qui était en train de saluer M. de Guermantes, l’appela « M. Norpois », ne sachant pas exactement son nom.

— Ah! Monsieur Norpois, ah! c’est vraiment trouvé! Patience! bientôt ce particulier vous appellera citoyen Norpois ! s’écria, en se tournant vers le baron, M. de Guermantes. Il pouvait enfin exhaler sa mauvaise humeur contre Jupien qui lui disait « Monsieur » et non « Monsieur le Duc ». (III, 18)

 

Morel

Je fus surpris de voir entrer un beau garçon de dix-huit ans, habillé plutôt richement qu’avec goût, mais qui pourtant avait l’air de tout, excepté d’un valet de chambre. Il tint du reste, dès l’abord, à couper le câble avec la domesticité d’où il sortait, en m’apprenant avec un sourire satisfait qu’il était premier prix du Conservatoire. Le but de sa visite était celui-ci : son père avait, parmi les souvenirs de mon oncle Adolphe, mis de côté certains qu’il avait jugé inconvenant d’envoyer à mes parents, mais qui, pensait-il, étaient de nature à intéresser un jeune homme de mon âge. C’étaient les photographies des actrices célèbres, des grandes cocottes que mon oncle avait connues, les dernières images de cette vie de vieux viveur qu’il séparait, par une cloison étanche, de sa vie de famille. Tandis que le jeune Morel me les montrait, je me rendis compte qu’il affectait de me parler comme à un égal. Il avait à dire « vous », et le moins souvent possible « Monsieur », le plaisir de quelqu’un dont le père n’avait jamais employé, en s’adressant à mes parents, que la « troisième personne ». Presque toutes les photographies portaient une dédicace telle que : « À mon meilleur ami ». Une actrice plus ingrate et plus avisée avait écrit : « Au meilleur des amis », ce qui lui permettait, m’a-t-on assuré, de dire que mon oncle n’était nullement, et à beaucoup près, son meilleur ami, mais l’ami qui lui avait rendu le plus de petits services, l’ami dont elle se servait, un excellent homme, presque une vieille bête. Le jeune Morel avait beau chercher à s’évader de ses origines, on sentait que l’ombre de mon oncle Adolphe, vénérable et démesurée aux yeux du vieux valet de chambre, n’avait cessé de planer, presque sacrée, sur l’enfance et la jeunesse du fils. Pendant que je regardais les photographies, Charles Morel examinait ma chambre. Et comme je cherchais où je pourrais les serrer : « Mais comment se fait-il, me dit-il (d’un ton où le reproche n’avait pas besoin de s’exprimer tant il était dans les paroles mêmes), que je n’en voie pas une seule de votre oncle dans votre chambre ? » Je sentis le rouge me monter au visage, et balbutiai : « Mais je crois que je n’en ai pas. — Comment, vous n’avez pas une seule photographie de votre oncle Adolphe qui vous aimait tant ! Je vous en enverrai une que je prendrai dans les quantités qu’a mon paternel, et j’espère que vous l’installerez à la place d’honneur, au-dessus de cette commode qui vous vient justement de votre oncle. » (III, 184)

 

 

[Cette chronique est le 501e article posté sur « Le fou de Proust ».]

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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