La littérature ne se fait pas à la Corbeille

La littérature ne se fait pas à la Corbeille

 

Littérateur de génie, Marcel Proust est un exécrable spéculateur…

Il manie mieux les mots que l’argent ­dont il ne manque pas. Il n’a jamais eu à travailler pour gagner sa vie, disposant d’un important portefeuille boursier hérité de la riche famille de sa mère.

Les biographes ont raconté ses placements hasardeux et les déboires qui suivent, désespérant au passage les hommes chargés de la gestion de ses biens, sourd à leurs conseils.

Les noms le font rêver : mines d’or d’Australie, chemin de fer du Tanganyka, El Banco du Rio de la Plata, obligations de Santa Fé, actions de Rio Janeiro Tram Light and Power, De Beers, Chartered, Ferreira Deep, Rand Mines… Mais la Bourse n’est pas affaire de poésie et Proust risque d’y perdre sa chemise.

 

Le Héros n’est pas plus heureux avec ses sous. Et lui aussi a un conseiller financer, celui qu’il appelle « mon coulissier ». Ce nom désigne un courtier en valeurs mobilières, mal vu des agents de change. Il n’a pas le droit d’exercer à l’intérieur du Palais Brongniart qui abrite la Bourse. En « coulisses », il effectue ses cotations sous le péristyle, côté rue Notre-Dame-des-Victoires.

Il n’a donc pas accès à la fameuse Corbeille. En 1966, le président De Gaulle la rendra célèbre en fustigeant la finance quand il proclame devant les hauts et les bas de la Bourse : « La politique de la France ne se fait pas à la Corbeille ».

209 Corbeille-Paris

 

Cette corbeille située au centre de la grande salle des cotations est constituée d’une barrière circulaire garnie de velours rouge. À l’intérieur est un cône de sable blanc. Autour d’elle, se réunissent tous les jours de la semaine, entre 12 h  et 14 h 30, des agents de change qui achètent, vendent et échangent des ordres. Un mutilé de guerre sonnait la cloche pour signaler le début et la fin du « jeu ». Plus les agents étaient proche de la Corbeille, plus ils étaient importants.

209 Bourse de Paris

 

Imprudent Marcel, imprudent, mais pas totalement ruiné…

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 

Les extraits d’À la Recherche du Temps perdu

*M. de Norpois […] conseilla des titres à faible rendement qu’il jugeait particulièrement solides, notamment les Consolidés Anglais et le 4% Russe. « Avec ces valeurs de tout premier ordre, dit M. de Norpois, si le revenu n’est pas très élevé, vous êtes du moins assuré de ne jamais voir fléchir le capital. » Pour le reste, mon père lui dit en gros ce qu’il avait acheté. M. de Norpois eut un imperceptible sourire de félicitations : comme tous les capitalistes, il estimait la fortune une chose enviable, mais trouvait plus délicat de ne complimenter que par un signe d’intelligence à peine avoué, au sujet de celle qu’on possédait; d’autre part, comme il était lui-même colossalement riche, il trouvait de bon goût d’avoir l’air de juger considérables les revenus moindres d’autrui, avec pourtant un retour joyeux et confortable sur la supériorité des siens. En revanche il n’hésita pas à féliciter mon père de la « composition » de son portefeuille « d’un goût très sûr, très délicat, très fin ». On aurait dit qu’il attribuait aux relations des valeurs de bourse entre elles, et même aux valeurs de bourse en elles-mêmes, quelque chose comme un mérite esthétique. II

*[La princesse de Parme] Dieu a voulu dans sa bonté que tu possédasses presque toutes les actions du canal de Suez et trois fois autant de Royal Dutch qu’Edmond de Rothschild ; III

*De sorte qu’il se trouvait à la fois le seul homme au monde qui fût prince d’Agrigente et peut-être l’homme au monde qui l’était le moins. Il était d’ailleurs fort heureux de l’être, mais comme un banquier est heureux d’avoir de nombreuses actions d’une mine, sans se soucier d’ailleurs si cette mine répond au joli nom de mine Ivanhoe et de mine Primerose, ou si elle s’appelle seulement la mine Premier. III

*[Mme de Villeparisis :] Avez-vous donné l’ordre de bourse pour mes Suez ? […] M. de Norpois :] Non, l’attention de la Bourse est retenue en ce moment par les valeurs de pétrole. Mais il n’y a pas lieu de se presser étant donné les excellentes dispositions du marché. VI

*la valeur d’un titre de noblesse, aussi bien que de bourse, monte quand on le demande et baisse quand on l’offre. VI

*Bloch qui, comme tous les gens qui tiennent de près à la Bourse, accueillait avec une facilité particulière les nouvelles sensationnelles, ajouta : « On dit même beaucoup qu’il est mort ». A la Bourse tout souverain malade, que ce soit Édouard VII ou Guillaume II, est mort, toute ville sur le point d’être assiégée est prise. « On ne le cache, ajouta Bloch, que pour ne pas déprimer l’opinion chez les Boches. Mais il est mort dans la nuit d’hier. Mon père le tient d’une source de tout premier ordre ». Les sources de tout premier ordre étaient les seules dont tînt compte M. Bloch le père, alors que, par la chance qu’il avait, grâce à de « hautes relations », d’être en communication avec elles, il en recevait la nouvelle encore secrète que l’Extérieure allait monter ou la de Beers fléchir. D’ailleurs, si à ce moment précis se produisait une hausse sur la de Beers, ou des « offres » sur l’Extérieure, si le marché de la première était « ferme » et « actif », celui de la seconde « hésitant »,« faible », et qu’on s’y tînt « sur la réserve », la source de premier ordre n’en restait pas moins une source de premier ordre. VII

*[Après la guerre] les hommes de la Bourse achetaient sans arrêter des diamants non pour leurs femmes mais parce que, ayant perdu toute confiance dans le crédit d’aucun peuple, ils se réfugiaient vers cette richesse palpable, et faisaient ainsi monter la de Beers, de mille francs. VII

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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