Mais qui ronfle ainsi ?

Mais qui ronfle ainsi ?

 

Il y a d’abord les noms, de ceux qui impressionnent pour mieux se dégonfler — on les dit alors « ronflants ».

Il y a ensuite tante Léonie qui ronfle légèrement puis bas.

Il y a encore le souffle d’Albertine qui ronfle.

Le bruit d’une automobile ou d’une bouilloire ressemble au ronflement d’un violon tandis qu’un avion Mystère a un puissant ronflement.

 

Mais, au final, c’est Mme Verdurin qui est par deux fois soupçonnée de ronfler pendant un concert, d’abord par de méchantes longues qui confondent ronflement et sanglot ; et puis par le Héros sûr que c’est elle qui émet ce bruit peu musical alors que la fautive est sa chienne. Pauvre Sidonie !

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 

Les extraits :

*[L’oncle Adolphe] Et si nous n’allions le voir qu’à certains jours c’est que, les autres jours, venaient des femmes avec lesquelles sa famille n’aurait pas pu se rencontrer, du moins à son avis à elle, car, pour mon oncle, au contraire, sa trop grande facilité à faire à de jolies veuves qui n’avaient peut-être jamais été mariées, à des comtesses de nom ronflant, qui n’était sans doute qu’un nom de guerre, la politesse de les présenter à ma grand’mère ou même à leur donner des bijoux de famille, l’avait déjà brouillé plus d’une fois avec mon grand-père. I

 

*[Le Héros sur tante Léonie :] J’entrai dans la première pièce et, par la porte ouverte, vis ma tante, couchée sur le côté, qui dormait ; je l’entendis ronfler légèrement. J’allais m’en aller doucement mais sans doute le bruit que j’avais fait était intervenu dans son sommeil et en avait « changé la vitesse », comme on dit pour les automobiles, car la musique du ronflement s’interrompit une seconde et reprit un ton plus bas, puis elle s’éveilla et tourna à demi son visage que je pus voir alors ; il exprimait une sorte de terreur ; elle venait évidemment d’avoir un rêve affreux ; I

 

*[Albertine] Quelquefois on eût dit que la mer devenait grosse, que la tempête se faisait sentir jusque dans la baie, et je me mettais comme elle à écouter le grondement de son souffle qui ronflait. V

 

*Le ronflement d’un violon était dû parfois au passage d’une automobile, parfois à ce que je n’avais pas mis assez d’eau dans ma bouillotte électrique. V

 

*Séparé de Wagner par la cloison sonore, je l’entendais exulter, m’inviter à partager sa joie, j’entendais redoubler le rire immortellement jeune et les coups de marteau de Siegfried ; du reste, plus merveilleusement frappées étaient ces phrases, plus librement l’habileté technique de l’ouvrier servait à leur faire quitter la terre, oiseaux pareils non au cygne de Lohengrin mais à cet aéroplane que j’avais vu à Balbec changer son énergie en élévation, planer au-dessus des flots, et se perdre dans le ciel. Peut-être, comme les oiseaux qui montent le plus haut, qui volent le plus vite, ont une aile plus puissante, fallait-il de ces appareils vraiment matériels pour explorer l’infini, de ces cent vingt chevaux marque Mystère, où pourtant, si haut qu’on plane, on est un peu empêché de goûter le silence des espaces par le puissant ronflement du moteur ! V

 

*[Mme Verdurin :] « Je n’ai rien contre Vinteuil ; à mon sens, c’est le plus grand musicien du siècle, seulement je ne peux pas écouter ces machines-là sans cesser de pleurer un instant (elle ne disait nullement « pleurer » d’un air pathétique, elle aurait dit d’un air aussi naturel « dormir » ; certaines méchantes langues prétendaient même que ce dernier verbe eût été plus vrai, personne ne pouvant, du reste, décider, car elle écoutait cette musique-là la tête dans ses mains, et certains bruits ronfleurs pouvaient, après tout, être des sanglots). V

 

*Je tournai imperceptiblement la tête vers le public pour me rendre compte de ce que M. de Charlus avait l’air de penser de cette mèche. Mais mes yeux ne rencontrèrent que le visage, ou plutôt que les mains, de Mme Verdurin, car celui-là était entièrement enfoui dans celles-ci. La Patronne voulait-elle par cette attitude recueillie montrer qu’elle se considérait comme à l’église, et ne trouvait pas cette musique différente de la plus sublime des prières ? Voulait-elle comme certaines personnes à l’église dérober aux regards indiscrets, soit par pudeur leur ferveur supposée, soit par respect humain leur distraction coupable ou un sommeil invincible ? Cette dernière hypothèse fut celle qu’un bruit régulier qui n’était pas musical me fit croire un instant être la vraie, mais je m’aperçus ensuite qu’il était produit par les ronflements, non de Mme Verdurin, mais de sa chienne… V

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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