Une fête pour les inondés de Paris ?

Une fête pour les inondés de Paris ?

 

La mobilisation charitable ne sera pas nécessaire car, c’est bien connu, Fluctuat nec mergitur.  

 

Une parenthèse dans Du côté de chez Swann justifie cette chronique :

*(c’était le jour de la fête de Paris-Murcie donnée pour les inondés de Murcie) » — jour où Odette, à la « Maison Dorée » et à midi, fait porter une lettre à Swann qui commence par « Mon ami, ma main tremble si fort que je peux à peine écrire.

 

Rares sont les événements d’actualité que Marcel Proust cite dans À la recherche du temps perdu. Celui-ci a lieu deux mois après des inondations en Murcie, province méridionale de l’Espagne, et dans sa capitale du même nom — et permet au passage de situer dans le temps la rencontre entre les deux futurs parents de Gilberte.

 

Le 15 octobre 1879, c’est la catastrophe. La montée des eaux du fleuve Segura, restée sous le nom de « Déluge de Santa Teresa » provoque la mort de huit cents personnes. C’est la plus grosse crue de l’histoire d’un fleuve très irrégulier dans une région parmi les plus sèches du pays.

Le Gaulois, 20 octobre 1879

 

L’émotion franchit les Pyrénées. Arthur Meyer, directeur du Gaulois, envoie l’écrivain Octave Mirbeau en reportage. Ses articles sont publiés les 6, 8 et 9 décembre : « Le coup d’œil est effroyable. Plus un arbre debout, plus de pont sur la rivière. La terre est détrempée à un mètre de profondeur. La contrée a été comme dissoute et remaniée par le fléau… On dirait qu’un grand combat s’est délivré entre les éléments et que la terre a été vaincue. Partout des maisons renversées, des amas de ruines, des spectacles de destruction. »

 

Les médias s’unissent pour organiser la solidarité. Édouard Lebey, directeur de l’agence Havas, lance un appel pour collecter des fonds. Le 14 décembre, le Comité de la presse française (Havas, L’Illustration, Le Figaro, Le Gaulois) imprime à 300 000 exemplaires un « numéro unique » de Paris-Murcie, Journal publié au profit des victimes des inondations d’Espagne. À la « une », une gravure de Gustave Doré. Le Figaro écrit que ce «journal « sans pareil » a été « élucubré par M. Lebey ».

 

Au fil des vingt-quatre pages, on croise le pape Léon XIII, la reine d’Espagne Isabelle II et le roi Alphonse XII, Garibaldi, Gladstone, Gambetta, Ferdinand de Lesseps, Marcellin Berthellot. Juliette Adam, Émile Zola, Alphonse Daudet, Alexandre Dumas. Victor Hugo écrit : « La vraie résistance de l’homme aux catastrophes est une augmentation d’humanité. S’entr’aimer, s’entraider. La solidarité des hommes est la réplique à la complexité des faits mystérieux. »

 

Le 18, une fête de charité est programmée à l’Hippodrome, dans le quartier de l’Alma.

Le Gaulois, 15 décembre

 

Près de dix mille spectateurs vont se rendre dans cet événement mondain. C’est un festival présidé par la souveraine espagnole, (mais sans Grévy ni Gambetta, remarque Le Figaro) : deux cents musiciens, seize pianos, le corps de ballet de l’Opéra, un défilé espagnol avec toréros, une farandole costumée. On vend de tout aux enchères — Sarah Bernhardt joue au commissaire-priseur. Les peintres Gérôme, Cabanel, Meissonnier, Detaille, Bouguereau, Fantin-Latour, Madrazo offrent des toiles. Fortuny participe. Des élégantes ont pensé à porter la mantille solidaire.

 

L’événement rapporte six cent mille francs.

Le Figaro, 19 décembre

Le Gaulois, 20 décembre

 

Des souscriptions sont parallèlement organisées au profit des « pauvres de Paris » victime du froid qui sévit dans la capitale où l’on marche sur l’eau — la Seine est gelée !

Le Figaro, 18 décembre

La reine d’Espagne verse son obole pour les malheureux Parisiens.

 

Des voix s’élèvent pour fustiger ces fastes mondains et bonnes consciences qui cachent la misère des classes populaires des campagnes et des faubourgs murciens. Le site de l’université de Murcie (um.es) cite Octave Mirbeau qui dénonce dans Le Gaulois (sans doute bien plus tard) « le snobisme éhonté des parasites » et « les saltimbanques qui battent la grosse caisse sur la peau des victimes. ». Guy de Maupassant n’est pas moins sévère dans le même journal le 8 février 1882 : « Des scies ? Mais il en pleut toute l’année. Tenez : les œuvres de bienfaisance envers l’étranger, la charité par l’exportation, l’aumône réclame, la pitié dansante, l’apitoiement sur des infortunes lointaines ; au plus grand avantage des imprésarios de la fête, et au réel détriment de notre pays. Inondés de Hongrie, inondés d’Espagne, incendiés de Vienne et autres. Tout l’argent ramassé passe invariablement aux frais d’organisation. »

 

Marcel Proust est alors âgé de huit ans mais il se souviendra de cette « fête de Paris-Murcie ».

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

PS : Une chronique a été consacrée aux inondations dans la Recherche (voir Sain, sauf et au sec) et, demain, nous verrons ce qu’était cet Hippodrome où l’on se réunit, près du zouave du pont de l’Alma, pour des sinistrés d’au-delà les Pyrénées.

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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