Du bon usage des commémorations

Du bon usage des commémorations

 

La situation prestigieuse de Jérôme Bastianelli ne le met pas à l’abri de bévues.

Déjà légitimement auréolé pour ses nombreuses activités, il touche au Graal en s’asseyant dans le fauteuil de président de la Sampac !

Hier, notre excellent ami a adressé un courriel aux adhérents de la Société des Amis de Marcel Proust et des Amis de Combray. Il y fait part d’« honneur », d’« émotion », des « défis » qui l’attendent, du « plaisir » qu’il aura à nous revoir ou à faire notre connaissance.

 

Parfait. Seulement, là où ça se gâte, c’est dans son évocation des « événements proustiens » à venir : « commémoration du centenaire du prix Goncourt, du 150e anniversaire de la naissance de l’écrivain, du 100e anniversaire de sa mort, réouverture du musée Carnavalet avec une nouvelle présentation de l’espace dédié à la chambre de Proust, et j’en oublie. L’association sera amenée, dans le respect de ses compétences, à participer à chacun de ces temps forts. »

 

Ah, cher président, vous êtes tombé dans le piège du mot commémoration. Cette « action de commémorer, de rappeler le souvenir d’un événement, d’une personne, cérémonie faite à cette occasion » (Larousse)  ne peut, en aucun cas, concerner un anniversaire — sauf à vouloir jouer du pléonasme.

On commémore un événement;  on célèbre, ou fête, un anniversaire.

 

Notre maître à tous, Marcel Proust dont la Recherche n’échappe pas à quelques fautes de français évite soigneusement celle-là :

*quand l’arrangement (ou le simulacre d’arrangement) des catleyas, fut depuis longtemps tombé en désuétude, la métaphore « faire catleya », devenue un simple vocable qu’ils employaient sans y penser quand ils voulaient signifier l’acte de la possession physique — où d’ailleurs l’on ne possède rien, — survécut dans leur langage, où elle le commémorait, à cet usage oublié. I

*un jeune valet de pied, le corps légèrement fléchi en avant, dressant sur son hausse-col rouge une figure plus rouge encore d’où s’échappaient des torrents de feu, de timidité et de zèle, et qui, perçant les tapisseries d’Aubusson tendues devant le salon où on écoutait la musique, de son regard impétueux, vigilant, éperdu, avait l’air, avec une impassibilité militaire ou une foi surnaturelle — allégorie de l’alarme, incarnation de l’attente, commémoration du branle-bas — d’épier, ange ou vigie, d’une tour de donjon ou de cathédrale, l’apparition de l’ennemi ou l’heure du Jugement. I

*Nos provisions épuisées, nous jouions à des jeux qui jusque-là m’eussent paru ennuyeux, quelquefois aussi enfantins que « La Tour Prends Garde » ou « À qui rira le premier », mais auxquels je n’aurais plus renoncé pour un empire; l’aurore de jeunesse dont s’empourprait encore le visage de ces jeunes filles et hors de laquelle je me trouvais déjà, à mon âge, illuminait tout devant elles et, comme la fluide peinture de certains primitifs, faisait se détacher les détails les plus insignifiants de leur vie, sur un fond d’or. Pour la plupart les visages mêmes de ces jeunes filles étaient confondus dans cette rougeur confuse de l’aurore d’où les véritables traits n’avaient pas encore jailli. On ne voyait qu’une couleur charmante sous laquelle ce que devait être dans quelques années le profil n’était pas discernable. Celui d’aujourd’hui n’avait rien de définitif et pouvait n’être qu’une ressemblance momentanée avec quelque membre défunt de la famille auquel la nature avait fait cette politesse commémorative. II

*Je faisais la queue derrière quelques invités arrivés plus tôt que moi. J’avais en face de moi la princesse, de laquelle la beauté ne me fait pas seule sans doute, entre tant d’autres, souvenir de cette fête-là. Mais ce visage de la maîtresse de maison était si parfait, était frappé comme une si belle médaille, qu’il a gardé pour moi une vertu commémorative. IV

N’étant pas moi-même à l’abri d’erreurs, je me garderai bien de tancer quiconque, et sûrement pas mon président dont l’élection m’a ravi au plus haut point. J’espère bien que nous soufflerons maintes bougies pour la commémorer longtemps.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

3 comments to “Du bon usage des commémorations”

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  1. Ah ah ! Tu me l’avais déjà signalé, en plus, cher Patrice !
    Merci pour ce bizutage 🙂
    (Mais tu as écrit un « qui aura » au lieu de « qu’il aura »…)

    • Au temps pour moi (c’est d’ailleurs pourquoi j’avais anticipé en disant que je n’étais pas exempt d’erreurs). Je corrige aussitôt ma faute de frappe.

  2. Félicitations pour l’orthographe correcte d’au temps.
    Pour commémorer un anniversaire, l’Académie signale en effet le problème. Toutefois, un anniversaire étant souvent synonyme de date (une date anniversaire), il n’y a pas tellement pléonasme à la commémorer, et j’aurais très facilement, je l’avoue, employé cette expression sans inquiétude.

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