À l’Hippodrome avec Odette

À l’Hippodrome avec Odette

 

L’histoire— ou la Recherche — ne dit pas si Odette était à la fête de Paris-Murcie. Je parierai que oui, ou à tout le moins qu’elle a tout fait pour s’y trouver. Il y avait la toute la crème de la crème qui lui fait tant envie.

Anglophile comme elle l’était, elle dirait aujourd’hui que c’est the place to be.

 

Cela s’est donc passé à l’Hippodrome. Le nom ne doit pas tromper. Ce n’est pas un champ de course, plutôt un gigantesque théâtre antique, un cirque, un lieu de spectacles et de fêtes.

L’Hippodrome qui accueille la fête de Paris-Murcie (voir la chronique d’hier) est le quatrième du nom.

Il y a d’abord eu celui installé près de l’Arc de Triomphe, juste au-delà de la barrière de l’Étoile, soit hors de la capitale, entre 1845 et 1855.

Il déménage entre 1856 et 1869 au rond-point de la Plaine de Passy (aujourd’hui place Victor-Hugo) mais, tout en bois, il est détruit par un incendie.

 

Il cède la place à un Hippodrome provisoire en 1875. Dit des Champs-Élysées, il est situé entre l’avenue Joséphine (aujourd’hui Marceau) et l’avenue de l’Alma, en bordure du rond-point de l’Alma.

Le dernier ouvre en 1877 toujours dans le voisinage du pont au zouave. Il est tout en fer avec une toiture vitrée amovible. Ovale, sa piste a quatre-vingt-dix mètres de long et cinquante-cinq de large, avec des colonnes de vingt-cinq mètres de haut. Elle est entourée d’un rang de loges au rez-de-chaussée, puis de places en gradins de première et de seconde catégorie. Au total, près de dix mille spectateurs peuvent assister, assis, à des numéros équestres, d’acrobates, de clowns, d’une troupe de deux cent cinquante personnes.

C’est là que se réunissent les bonnes consciences en faveur des inondés espagnols. L‘Hippodrome fermera en 1892. Un cinquième lui succèdera deux ans plus tard au Champ-de-Mars, puis un dernier en 1900, rue Caulaincourt, transformé en cinéma en 1911 sous le nom de Gaumont-Palace.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

PS : il y a d’autres hippodromes, sans majuscule, dans À l’ombre des jeunes filles en fleurs : les pelouses des hippodromes ; un hippodrome voisin de Balbec croqué par Elstir et comparé à un hippodrome marin.

 

 

 

Les extraits

*Odette disait de quelqu’un :

— Il ne va jamais que dans les endroits chics.

Et si Swann lui demandait ce qu’elle entendait par là, elle lui répondait avec un peu de mépris :

— Mais les endroits chics, parbleu ! Si, à ton âge, il faut t’apprendre ce que c’est que les endroits chics, que veux-tu que je te dise, moi, par exemple, le dimanche matin, l’avenue de l’Impératrice, à cinq heures le tour du Lac, le jeudi l’Éden Théâtre, le vendredi l’Hippodrome, les bals… I

 

*Comme Odette ne lui donnait aucun renseignement sur ces choses si importantes qui l’occupaient tant chaque jour (bien qu’il eût assez vécu pour savoir qu’il n’y en a jamais d’autres que les plaisirs), il ne pouvait pas chercher longtemps de suite à les imaginer, son cerveau fonctionnait à vide ; alors il passait son doigt sur ses paupières fatiguées comme il aurait essuyé le verre de son lorgnon, et cessait entièrement de penser. Il surnageait pourtant à cet inconnu certaines occupations qui réapparaissaient de temps en temps, vaguement rattachées par elle à quelque obligation envers des parents éloignés ou des amis d’autrefois, qui, parce qu’ils étaient les seuls qu’elle lui citait souvent comme l’empêchant de le voir, paraissaient à Swann former le cadre fixe, nécessaire, de la vie d’Odette. À cause du ton dont elle lui disait de temps à autre « le jour où je vais avec mon amie à l’Hippodrome », si, s’étant senti malade et ayant pensé : « Peut-être Odette voudrait bien passer chez moi », il se rappelait brusquement que c’était justement ce jour-là, il se disait : « Ah ! non, ce n’est pas la peine de lui demander de venir, j’aurais dû y penser plus tôt, c’est le jour où elle va avec son amie à l’Hippodrome. Réservons-nous pour ce qui est possible ; c’est inutile de s’user à proposer des choses inacceptables et refusées d’avance.» Et ce devoir qui incombait à Odette d’aller à l’Hippodrome et devant lequel Swann s’inclinait ainsi ne lui paraissait pas seulement inéluctable ; mais ce caractère de nécessité dont il était empreint semblait rendre plausible et légitime tout ce qui de près ou de loin se rapportait à lui. Si Odette dans la rue ayant reçu d’un passant un salut qui avait éveillé la jalousie de Swann, elle répondait aux questions de celui-ci en rattachant l’existence de l’inconnu à un des deux ou trois grands devoirs dont elle lui parlait, si, par exemple, elle disait : « C’est un monsieur qui était dans la loge de mon amie avec qui je vais à l’Hippodrome », cette explication calmait les soupçons de Swann, qui en effet trouvait inévitable que l’amie eût d’autre invités qu’Odette dans sa loge à l’Hippodrome, mais n’avait jamais cherché ou réussi à se les figurer. Ah ! comme il eût aimé la connaître, l’amie qui allait à l’Hippodrome, et qu’elle l’y emmenât avec Odette ! Comme il aurait donné toutes ses relations pour n’importe quelle personne qu’avait l’habitude de voir Odette, fût-ce une manucure ou une demoiselle de magasin. Il eût fait pour elles plus de frais que pour des reines. I

 

*Et sous tous les souvenirs les plus doux de Swann, sous les paroles les plus simples que lui avait dites autrefois Odette, qu’il avait crues comme paroles d’évangile, sous les actions quotidiennes qu’elle lui avait racontées, sous les lieux les plus accoutumés, la maison de sa couturière, l’avenue du Bois, l’Hippodrome, il sentait (dissimulée à la faveur de cet excédent de temps qui dans les journées les plus détaillées laisse encore du jeu, de la place, et peut servir de cachette à certaines actions), il sentait s’insinuer la présence possible et souterraine de mensonges qui lui rendaient ignoble tout ce qui lui était resté le plus cher, ses meilleurs soirs, la rue La Pérouse elle-même, qu’Odette avait toujours dû quitter à d’autres heures que celles qu’elle lui avait dites, faisant circuler partout un peu de la ténébreuse horreur qu’il avait ressentie en entendant l’aveu relatif à la Maison Dorée, et, comme les bêtes immondes dans la Désolation de Ninive, ébranlant pierre à pierre tout son passé. I

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

Write a Reply or Comment

Your email address will not be published.

Articles populaires

Abonnez-vous

Un flux RSS proustien pour recevoir tous les articles du Fou de Proust
Et également sur et