« Vous me preniez pour maman »

« Vous me preniez pour maman »

 

L’autre soir, une émission de télé annonce la présence à venir sur le plateau d’une journaliste au nom qui m’est familier, Aude R. Mieux, je m’exclame : « Je la connais ! »

Je suis tout heureux d’entendre celle que je n’avais pas vue depuis des lustres (un lustre = cinq ans)

Mais je me retrouve tout surpris de voir sur l’écran une jeune femme qui, d’évidence, ne peut être celle que j’ai côtoyée — la chirurgie esthétique a des limites.

Une opportune recherche sur internet m’a donné la clé. Aude est la fille de Brigitte. J’avais pris la fille pour la mère, tout comme le Héros, dans le bal crépusculaire du Temps retrouvé, prend Gilberte pour Odette.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

PS : Aude D. n’est pas une grosse dame.

 

 

 

L’extrait

*Une grosse dame me dit un bonjour pendant la courte durée duquel les pensées les plus différentes se pressèrent dans mon esprit. J’hésitai un instant à lui répondre, craignant que ne reconnaissant pas les gens mieux que moi, elle eût cru que j’étais quelqu’un d’autre, puis son assurance me fit au contraire, de peur que ce fût quelqu’un avec qui j’avais été lié, exagérer l’amabilité de mon sourire, pendant que mes regards continuaient à chercher dans ses traits le nom que je ne trouvais pas. Tel un candidat au baccalauréat, incertain de ce qu’il doit répondre attache ses regards sur la figure de l’examinateur et espère vainement y trouver la réponse qu’il ferait mieux de chercher dans sa propre mémoire, tel, tout en lui souriant, j’attachais mes regards sur les traits de la grosse dame. Ils me semblèrent être ceux de Mme de Forcheville, aussi mon sourire se nuança-t-il de respect, pendant que mon indécision commençait à cesser. Alors j’entendis la grosse dame me dire, une seconde plus tard : « Vous me preniez pour maman, en effet je commence à lui ressembler beaucoup ». Et je reconnus Gilberte.

D’ailleurs, même chez les hommes qui n’avaient subi qu’un léger changement, dont seule, la moustache était devenue blanche, on sentait que ce changement n’était pas positivement matériel. C’était comme si on les avait vus à travers une vapeur colorante, ou mieux un verre peint qui changeait l’aspect de leur figure mais surtout par ce qu’il y ajoutait de trouble, montrait que ce qu’il nous permettait de voir « grandeur nature » était en réalité très loin de nous, dans un éloignement différent, il est vrai, de celui de l’espace mais du fond duquel, comme d’un autre rivage, nous sentions qu’ils avaient autant de peine à nous reconnaître que nous eux. Seule peut-être Mme de Forcheville, que j’aperçus alors, comme injectée d’un liquide, d’une espèce de paraffine qui gonfle la peau, mais l’empêche de se modifier, avait l’air d’une cocotte d’autrefois à jamais « naturalisée ».

« Vous me prenez pour ma mère », m’avait dit Gilberte. C’était vrai. VII

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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