Pleurer les cygnes

Pleurer les cygnes

 

Mais où sont les cygnes d’antan ? L’année de mon arrivée à Illiers-Combray, il y en avait encore dans le Loir. Le maire d’alors m’avait expliqué que c’est lui qui les y avait mis.

(Photos PL)

 

Sollicité pour cette chronique, Jean-Claude Sédillot s’est fait plus précis : « Je me suis en effet procuré un couple de cygnes pour le Pré Catelan afin de rappeler l’époque ou Marcel venait à Illiers. Ont-ils quitté le jardin d’eux-mêmes ? (Les jardiniers du Conseil général n’aimaient pas car, selon eux, ils dégradaient les plantations) pour aller nicher au vannage près du plan d’eau, en aval. Ils y seraient peut être resté si des « gamins » ne les avaient pas dérangé avant que les petits naissent. Je pense qu’ils ont descendu le Loir vers Saint-Avit où un couple a été vu un peu plus tard, mais certains employés communaux m’ont dit que l’un d’entre eux serait mort [en chantant ? Note du Blogueur] et que dans ce cas celui qui reste « ne survit pas »…

Inconsolable comme un cygne. Belle et triste histoire.

Des cygnes, il y en a pour tous les goûts dans À la recherche du temps perdu : en aigrette,

en îles,

Île des Cygnes, à Enghien

Île aux Cygne, à Paris

 

en robinet,

en éventail,

 

en conducteur de nacelle,

personnage de Wagner — Lohengrin, le chevalier au cygne,

 

en yacht, en cuisse d’Albertine même…

 

Le col ou cou de cygne…

 

… si originalement courbé rappelle que l’animal, de la famille des anatidae, possède vingt-quatre vertèbres cervicales, le plus grand nombre de tous les vertébrés tandis que vingt-cinq mille plumes vêtent un adulte.

(Un instant d’autocongratulation : c’est fou ce qu’on apprend avec le fou de Proust !).

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

PS 1 : En cadeau, cette robe de bal de Worth, entièrement rebrodée d’applications de ramages fleuris sous un grand manteau du soir, de satin doublé de cygne, portée par la comtesse Greffulhe.

 

PS 2 : C’est pour ne pas paraître outrecuidant que je n’ai pas jugé utile de rappeler qu’en anglais cygne se dit Swan.

 

PS 3 : Et si l’on repeuplait le Loir d’un couple de cygnes ?

 

 

 

Les extraits

*[Odette] tenait à la main un bouquet de catleyas et Swann vit, sous sa fanchon de dentelle, qu’elle avait dans les cheveux des fleurs de cette même orchidée attachées à une aigrette en plumes de cygnes. I

*[Swann] se disait que le charme du printemps qu’il ne pouvait pas aller goûter à Combray, il le trouverait du moins dans l’île des Cygnes ou à Saint-Cloud. I

*[La duchesse de Guermantes :] Qu’est-ce que vous voulez ? je ne connais rien de plus pompier, de plus bourgeois que cet horrible style avec ces commodes qui ont des têtes de cygnes comme des baignoires. I

*Je me jetais sur mon lit ; et, comme si j’avais été sur la couchette d’un des bateaux que je voyais assez près de moi et que la nuit on s’étonnerait de voir se déplacer lentement dans l’obscurité, comme des cygnes assombris et silencieux mais qui ne dorment pas, j’étais de tous côtés entouré des images de la mer. II

*Mme de Guermantes, dans ses amis, le mystère de son nom, que je ne le trouvais pas dans sa personne quand je la voyais sortir le matin à pied ou l’après-midi en voiture. Certes déjà, dans l’église de Combray, elle m’était apparue dans l’éclair d’une métamorphose avec des joues irréductibles, impénétrables à la couleur du nom de Guermantes, et des après-midi au bord de la Vivonne, à la place de mon rêve foudroyé, comme un cygne ou un saule en lequel a été changé un Dieu ou une nymphe et qui désormais soumis aux lois de la nature glissera dans l’eau ou sera agité par le vent. III

*dans l’oubli mythologique de sa grandeur native, elle [la duchesse de Guermantes] regardait si sa voilette était bien tirée, aplatissait ses manches, ajustait son manteau, comme le cygne divin fait tous les mouvements de son espèce animale, garde ses yeux peints des deux côtés de son bec sans y mettre de regards et se jette tout d’un coup sur un bouton ou un parapluie, en cygne, sans se souvenir qu’il est un Dieu. III

*[La duchesse de Guermantes] Son cou et ses épaules sortaient d’un flot neigeux de mousseline sur lequel venait battre un éventail en plumes de cygne, mais ensuite la robe, dont le corsage avait pour seul ornement d’innombrables paillettes soit de métal, en baguettes et en grains, soit de brillants, moulait son corps avec une précision toute britannique. III

*[Bloch] revint à l’affaire Dreyfus, mais ne put arriver à démêler l’opinion de M. de Norpois. Il tâcha de le faire parler des officiers dont le nom revenait souvent dans les journaux à ce moment-là ; ils excitaient plus la curiosité que les hommes politiques mêlés à la même affaire, parce qu’ils n’étaient pas déjà connus comme ceux-ci et, dans un costume spécial, du fond d’une vie différente et d’un silence religieusement gardé, venaient seulement de surgir et de parler, comme Lohengrin descendant d’une nacelle conduite par un cygne. III

*[Dans l’île aux Cygnes] on se promène dans l’humide obscurité le long de l’eau ou tout au plus le passage silencieux d’un cygne vous étonne comme dans un lit nocturne les yeux un instant grands ouverts et le sourire d’un enfant qu’on ne croyait pas réveillé. III

*En tous cas, le brouillard qui depuis la veille s’était élevé même à Paris, non seulement me faisait songer sans cesse au pays natal de la jeune femme que je venais d’inviter, mais comme il était probable que, bien plus épais encore que dans la ville, il devait le soir envahir le Bois, surtout au bord du lac, je pensais qu’il ferait pour moi de l’île des Cygnes un peu l’île de Bretagne dont l’atmosphère maritime et brumeuse avait toujours entouré pour moi comme un vêtement la pâle silhouette de Mme de Stermaria. III

*Albertine nouait ses bras derrière ses cheveux noirs, la hanche renflée, la jambe tombante en une inflexion de col de cygne qui s’allonge et se recourbe pour revenir sur lui-même. V

*Je continuais à jouer Tristan. Séparé de Wagner par la cloison sonore, je l’entendais exulter, m’inviter à partager sa joie, j’entendais redoubler le rire immortellement jeune et les coups de marteau de Siegfried ; du reste, plus merveilleusement frappées étaient ces phrases, plus librement l’habileté technique de l’ouvrier servait à leur faire quitter la terre, oiseaux pareils non au cygne de Lohengrin mais à cet aéroplane que j’avais vu à Balbec changer son énergie en élévation, planer au-dessus des flots, et se perdre dans le ciel. V

*Le yacht était déjà presque prêt, il s’appelle, selon votre désir exprimé à Balbec, le Cygne. Et me rappelant que vous préfériez à toutes les autres les voitures Rolls, j’en avais commandé une. Or maintenant que nous ne nous verrons plus jamais, comme je n’espère pas vous faire accepter le bateau ni la voiture (pour moi ils ne pourraient servir à rien), j’avais pensé — comme je les avais commandés à un intermédiaire, mais en donnant votre nom — que vous pourriez peut-être en les décommandant, vous, m’éviter ce yacht et cette voiture devenus inutiles. Mais pour cela, et pour bien d’autres choses, il aurait fallu causer. Or je trouve que tant que je suis susceptible de vous réaimer, ce qui ne durera plus longtemps, il serait fou, pour un bateau à voiles et une Rolls Royce, de nous voir et de jouer le bonheur de votre vie puisque vous estimez qu’il est de vivre loin de moi. Non, je préfère garder la Rolls et même le yacht. Et comme je ne me servirai pas d’eux et qu’ils ont chance de rester toujours, l’un au port, désarmé, l’autre à l’écurie, je ferai graver sur le … (mon Dieu, je n’ose pas mettre un nom de pièce inexact et commettre une hérésie qui vous choquerait) du yacht ces vers de Mallarmé que vous aimiez :

Un cygne d’autrefois se souvient que c’est lui

Magnifique mais qui sans espoir se délivre

Pour n’avoir pas chanté la région où vivre

Quand du stérile hiver a resplendi l’ennui.

Vous vous rappelez, c’est le poème qui commence par le vierge, le vivace et le bel aujourd’hui… VI

*J’avais justement vu deux peintures d’Elstir où dans un paysage touffu il y a des femmes nues. Dans l’une d’elles, l’une des jeunes filles lève le pied comme Albertine devait faire quand elle l’offrait à la blanchisseuse. De l’autre pied elle pousse à l’eau l’autre jeune fille qui gaiement résiste, la cuisse levée, son pied trempant à peine dans l’eau bleue. Je me rappelais maintenant que la levée de la cuisse y faisait le même méandre de cou de cygne avec l’angle du genou, que faisait la chute de la cuisse d’Albertine quand elle était à côté de moi sur le lit, et j’avais voulu souvent lui dire qu’elle me rappelait ces peintures. Mais je ne l’avais pas fait pour ne pas éveiller en elle l’image de corps nus de femmes. Maintenant je la voyais à côté de la blanchisseuse et de ses amies, recomposer le groupe que j’avais tant aimé quand j’étais assis au milieu des amies d’Albertine à Balbec. Et si j’avais été un amateur sensible à la seule beauté j’aurais reconnu qu’Albertine le recomposait mille fois plus beau, maintenant que les éléments en étaient les statues nues de déesses comme celles que les grands sculpteurs éparpillaient à Versailles sous les bosquets ou donnaient dans les bassins à laver et à polir aux caresses du flot. Maintenant je la voyais à côté de la blanchisseuse, jeunes filles au bord de l’eau, dans leur double nudité de marbres féminins, au milieu d’une touffe de végétations et trempant dans l’eau comme des bas-reliefs nautiques. Me souvenant de ce qu’Albertine était sur mon lit, je croyais voir sa cuisse recourbée, je la voyais, c’était un col de cygne, il cherchait la bouche de l’autre jeune fille. Alors je ne voyais même plus une cuisse, mais le col hardi d’un cygne, comme celui qui dans une étude frémissante cherche la bouche d’une Léda qu’on voit dans toute la palpitation spécifique du plaisir féminin, parce qu’il n’y a qu’un cygne et qu’elle semble plus seule, de même qu’on découvre au téléphone les inflexions d’une voix qu’on ne distingue pas tant qu’elle n’est pas dissociée d’un visage où l’on objective son expression. Dans cette étude, le plaisir, au lieu d’aller vers la face qui l’inspire et qui est absente, remplacée par un cygne inerte, se concentre dans celle qui le ressent. VI

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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