Les trois clochers, mise en page

Les trois clochers, mise en page

 

Le Héros de la Recherche est assez fier de sa première œuvre (voir les chroniques précédentes)… Du coup, il a envie de la partager en la publiant.

Ça lui vient des années plus tard. Il l’envoie sous le nom d’« article » au Figaro et n’aura de cesse, sur plusieurs tomes, que de le voir dans les colonnes du prestigieux quotidien.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 

Les extraits

 *Il n’y avait à la maison que Françoise. Le jour gris, tombant comme une pluie fine, tissait sans arrêt de transparents filets dans lesquels les promeneurs dominicaux semblaient s’argenter. J’avais rejeté à mes pieds le Figaro que tous les jours je faisais acheter consciencieusement depuis que j’y avais envoyé un article qui n’y avait pas paru ; malgré l’absence de soleil, l’intensité du jour m’indiquait que nous n’étions encore qu’au milieu de l’après-midi. III

 

*Si en descendant l’escalier je revivais les soirs de Doncières, quand nous fûmes arrivés dans la rue brusquement, la nuit presque complète où le brouillard semblait avoir éteint les réverbères, qu’on ne distinguait, bien faibles, que de tout près, me ramena à je ne sais quelle arrivée, le soir, à Combray, quand la ville n’était encore éclairée que de loin en loin, et qu’on y tâtonnait dans une obscurité humide, tiède et sainte de Crèche, à peine étoilée ça et là d’un lumignon qui ne brillait pas plus qu’un cierge. Entre cette année, d’ailleurs incertaine, de Combray, et les soirs à Rivebelle revus tout à l’heure au-dessus des rideaux, quelles différences ! J’éprouvais à les percevoir un enthousiasme qui aurait pu être fécond si j’étais resté seul, et m’aurait évité ainsi le détour de bien des années inutiles par lesquelles j’allais encore passer avant que se déclarât la vocation invisible dont cet ouvrage est l’histoire. Si cela fût advenu ce soir-là, cette voiture eût mérité de demeurer plus mémorable pour moi que celle du docteur Percepied sur le siège de laquelle j’avais composé cette petite description — précisément retrouvée il y avait peu de temps, arrangée, et vainement envoyée au Figaro — des clochers de Martinville. III

 

*Je sonnais Françoise. J’ouvrais le Figaro. J’y cherchais et constatais que ne s’y trouvait pas un article, ou prétendu tel, que j’avais envoyé à ce journal et qui n’était, un peu arrangée, que la page récemment retrouvée, écrite autrefois dans la voiture du docteur Percepied, en regardant les clochers de Martinville. V

 

*Cependant le septuor, qui avait recommencé, avançait vers sa fin ; à plusieurs reprises telle ou telle phrase de la Sonate revenait, mais chaque fois changée, sur un rythme, un accompagnement différents, la même et pourtant autre, comme renaissent les choses dans la vie ; et c’était une de ces phrases qui, sans qu’on puisse comprendre quelle affinité leur assigne comme demeure unique et nécessaire le passé d’un certain musicien, ne se trouvent que dans son œuvre, et apparaissent constamment dans celle-ci, dont elles sont les fées, les dryades, les divinités familières ; j’en avais d’abord distingué dans le septuor deux ou trois qui me rappelaient la Sonate. Bientôt — baignée dans le brouillard violet qui s’élevait, surtout dans la dernière période de l’œuvre de Vinteuil, si bien que, même quand il introduisait quelque part une danse, elle restait captive dans une opale — j’aperçus une autre phrase de la Sonate, restant si lointaine encore que je la reconnaissais à peine ; hésitante, elle s’approcha, disparut comme effarouchée, puis revint, s’enlaça à d’autres, venues, comme je le sus plus tard, d’autres œuvres, en appela d’autres qui devenaient à leur tour attirantes et persuasives aussitôt qu’elles étaient apprivoisées, et entraient dans la ronde, dans la ronde divine mais restée invisible pour la plupart des auditeurs, lesquels, n’ayant devant eux qu’un voile épais au travers duquel ils ne voyaient rien, ponctuaient arbitrairement d’exclamations admiratives un ennui continu dont ils pensaient mourir. Puis elles s’éloignèrent, sauf une que je vis repasser jusqu’à cinq et six fois, sans que je pusse apercevoir son visage, mais si caressante, si différente — comme sans doute la petite phrase de la Sonate pour Swann — de ce qu’aucune femme m’avait jamais fait désirer, que cette phrase-là, qui m’offrait, d’une voix si douce, un bonheur qu’il eût vraiment valu la peine d’obtenir, c’est peut-être cette créature invisible dont je ne connaissais pas le langage et que je comprenais si bien — la seule Inconnue qu’il m’ait été jamais donné de rencontrer. Puis cette phrase se défit, se transforma, comme faisait la petite phrase de la Sonate, et devint le mystérieux appel du début. Une phrase d’un caractère douloureux s’opposa à lui, mais si profonde, si vague, si interne, presque si organique et viscérale qu’on ne savait pas, à chacune de ses reprises si c’était celles d’un thème ou d’une névralgie. Bientôt les deux motifs luttèrent ensemble dans un corps à corps où parfois l’un disparaissait entièrement, où ensuite on n’apercevait plus qu’un morceau de l’autre. Corps à corps d’énergies seulement, à vrai dire ; car si ces êtres s’affrontaient, c’était débarrassés de leur corps physique, de leur apparence, de leur nom, et trouvant chez moi un spectateur intérieur, insoucieux lui aussi des noms et du particulier, pour s’intéresser à leur combat immatériel et dynamique et en suivre avec passion les péripéties sonores. Enfin le motif joyeux resta triomphant ; ce n’était plus un appel presque inquiet lancé derrière un ciel vide, c’était une joie ineffable qui semblait venir du Paradis, une joie aussi différente de celle de la Sonate que, d’un ange doux et grave de Bellini, jouant du théorbe, pourrait être, vêtu d’une robe écarlate, quelque archange de Mantegna sonnant dans un buccin. Je savais que cette nuance nouvelle de la joie, cet appel vers une joie supra-terrestre, je ne l’oublierais jamais. Mais serait-elle jamais réalisable pour moi ? Cette question me paraissait d’autant plus importante que cette phrase était ce qui aurait pu le mieux caractériser — comme tranchant avec tout le reste de ma vie, avec le monde visible — ces impressions qu’à des intervalles éloignés je retrouvais dans ma vie comme les points de repère, les amorces, pour la construction d’une vie véritable : l’impression éprouvée devant les clochers de Martinville, devant une rangée d’arbres près de Balbec. V

 

Ainsi rien ne ressemblait plus qu’une telle phrase de Vinteuil à ce plaisir particulier que j’avais quelquefois éprouvé dans ma vie, par exemple devant les clochers de Martinville, certains arbres d’une route de Balbec ou, plus simplement, au début de cet ouvrage, en buvant une certaine tasse de thé. Comme cette tasse de thé, tant de sensations de lumière, les rumeurs claires, les bruyantes couleurs que Vinteuil nous envoyait du monde où il composait promenaient devant mon imagination, avec insistance, mais trop rapidement pour qu’elle pût l’appréhender quelque chose que je pourrais comparer à la soierie embaumée d’un géranium. Seulement, tandis que, dans le souvenir, ce vague peut être sinon approfondi, du moins précisé, grâce à un repérage de circonstances qui expliquent pourquoi une certaine saveur a pu vous rappeler des sensations lumineuses, les sensations vagues données par Vinteuil, venant non d’un souvenir, mais d’une impression (comme celle des clochers de Martinville), il aurait fallu trouver, de la fragrance de géranium de sa musique, non une explication matérielle, mais l’équivalent profond, la fête inconnue et colorée (dont ses œuvres semblaient les fragments disjoints, les éclats aux cassures écarlates), le mode selon lequel il « entendait » et projetait hors de lui l’univers. V

 

*J’ouvris le Figaro. Quel ennui ! Justement le premier article avait le même titre que celui que j’avais envoyé et qui n’avait pas paru, mais pas seulement le même titre, … voici quelques mots absolument pareils. Cela, c’était trop fort. J’enverrais une protestation. Mais ce n’étaient pas que quelques mots, c’était tout, c’était ma signature. C’était mon article qui avait enfin paru! Mais ma pensée qui, déjà à cette époque, avait commencé à vieillir et à se fatiguer un peu, continua un instant encore à raisonner comme si elle n’avait pas compris que c’était mon article, comme ces vieillards qui sont obligés de terminer jusqu’au bout un mouvement commencé, même s’il est devenu inutile, même si un obstacle imprévu devant lequel il faudrait se retirer immédiatement, le rend dangereux. Puis je considérai le pain spirituel qu’est un journal encore chaud et humide de la presse récente dans le brouillard du matin où on le distribue, dès l’aurore, aux bonnes qui l’apportent à leur maître avec le café au lait, pain miraculeux, multipliable, qui est à la fois un et dix mille, qui reste le même pour chacun tout en pénétrant innombrable, à la fois dans toutes les maisons.

Ce que je tenais en main, ce n’est pas un certain exemplaire du journal, c’est l’un quelconque des dix mille ; ce n’est pas seulement ce qui a été écrit pour moi, c’est ce qui a été écrit pour moi et pour tous. Pour apprécier exactement le phénomène qui se produit en ce moment dans les autres maisons, il faut que je lise cet article non en auteur, mais comme un des autres lecteurs du journal. Car ce que je tenais en main n’était pas seulement ce que j’avais écrit, mais était le symbole de l’incarnation dans tant d’esprits. Aussi pour le lire, fallait-il que je cessasse un moment d’en être l’auteur, que je fusse l’un quelconque des lecteurs du Figaro. Mais d’abord une première inquiétude. Le lecteur non prévenu verrait-il cet article ? Je déplie distraitement le journal comme ferait ce lecteur non prévenu, ayant même sur ma figure l’air d’ignorer ce qu’il y a ce matin dans mon journal et d’avoir hâte de regarder les nouvelles mondaines et la politique. Mais mon article est si long que mon regard, qui l’évite (pour rester dans la vérité et ne pas mettre la chance de mon côté, comme quelqu’un qui attend compte trop lentement exprès), en accroche un morceau au passage. Mais beaucoup de ceux qui aperçoivent le premier article et même qui le lisent ne regardent pas la signature ; moi-même je serais bien incapable de dire de qui était le premier article de la veille. Et je me promets maintenant de les lire toujours et le nom de leur auteur, mais comme un amant jaloux qui ne trompe pas sa maîtresse pour croire à sa fidélité, je songe tristement que mon attention future ne forcera pas en retour celle des autres. Et puis il y a ceux qui vont partir pour la chasse, ceux qui sont sortis brusquement de chez eux. Enfin, quelques-uns tout de même le liront. Je fais comme ceux-là, je commence. J’ai beau savoir que bien des gens qui liront cet article le trouveront détestable, au moment où je lis ce que je vois dans chaque mot me semble être sur le papier, je ne peux pas croire que chaque personne en ouvrant les yeux ne verra pas directement les images que je vois, croyant que la pensée de l’auteur est directement perçue par le lecteur, tandis que c’est une autre pensée qui se fabrique dans son esprit, avec la même naïveté que ceux qui croient que c’est la parole même qu’on a prononcée qui chemine telle quelle le long des fils du téléphone ; au moment même où je veux être un lecteur, mon esprit refait en auteur le travail de ceux qui liront mon article. Si M. de Guermantes ne comprenait pas telle phrase que Bloch aimerait, en revanche il pourrait s’amuser de telle réflexion que Bloch dédaignerait. Ainsi pour chaque partie que le lecteur précédent semblait délaisser, un nouvel amateur se présentant, l’ensemble de l’article se trouvait élevé aux nues par une foule et s’imposait ainsi à ma propre défiance de moi-même qui n’avais plus besoin de le détruire. C’est qu’en réalité, il en est de la valeur d’un article, si remarquable qu’il puisse être, comme de ces phrases des comptes rendus de la Chambre où les mots « Nous verrons bien », prononcés par le ministre, ne prennent toute leur importance qu’encadrés ainsi : LE PRÉSIDENT DU CONSEIL MINISTRE DE L’INTÉRIEUR ET DES CULTES : « Nous verrons bien. » (Vives exclamations à l’extrême-gauche. Très bien ! sur quelques bancs à gauche et au centre, fin plus belle que son milieu, digne de son début) — la plus grande partie de leur beauté réside dans l’esprit des lecteurs. Et c’est la tare originelle de ce genre de littérature, dont ne sont pas exceptés les célèbres Lundis, que leur valeur réside dans l’impression qu’elle produit sur les lecteurs. C’est une Vénus collective, dont on n’a qu’un membre mutilé si l’on s’en tient à la pensée de l’auteur, car elle ne se réalise complète que dans l’esprit de ses lecteurs. En eux elle s’achève. Et comme une foule, fût-elle une élite, n’est pas artiste, ce cachet dernier qu’elle lui donne garde toujours quelque chose d’un peu commun. Ainsi Sainte-Beuve, le lundi, pouvait se représenter Mme de Boigne dans son lit à huit colonnes lisant son article du Constitutionnel, appréciant telle jolie pensée dans laquelle il s’était longtemps complu et qui ne serait peut-être jamais sortie de lui s’il n’avait jugé à propos d’en bourrer son feuilleton pour que le coup en portât plus loin. Sans doute le chancelier, le lisant de son côté, en parlerait à sa vieille amie dans la visite qu’il lui ferait un peu plus tard. Et en l’emmenant ce soir dans sa voiture, le duc de Noailles en pantalon gris lui dirait ce qu’on en avait pensé dans la société, si un mot de Mme d’Arbouville ne le lui avait déjà appris.

Je voyais ainsi à cette même heure, pour tant de gens, ma pensée, ou même à défaut de ma pensée pour ceux qui ne pouvaient la comprendre, la répétition de mon nom et comme une évocation embellie de ma personne, briller sur eux, en une aurore qui me remplissait de plus de force et de joie triomphante que l’aurore innombrable qui en même temps se montrait rose à toutes les fenêtres.

Je voyais Bloch, les Guermantes, Legrandin, Andrée, monsieur X…, tirer chacun à son tour de chaque phrase les images qu’il y enferme ; au moment même où j’essaie d’être un lecteur quelconque, je lis en auteur, mais pas en auteur seulement. Pour que l’être impossible que j’essaie d’être réunisse tous les contraires qui peuvent m’être le plus favorables, si je lis en auteur je me juge en lecteur, sans aucune des exigences que peut avoir pour un écrit celui qui y confronte l’idéal qu’il a voulu y exprimer. Ces phrases de mon article, lorsque je les écrivis, étaient si pâles auprès de ma pensée, si compliquées et opaques auprès de ma vision harmonieuse et transparente, si pleines de lacunes que je n’étais pas arrivé à remplir, que leur lecture était pour moi une souffrance, elles n’avaient fait qu’accentuer en moi le sentiment de mon impuissance et de mon manque incurable de talent. Mais maintenant, en m’efforçant d’être lecteur, si je me déchargeais sur les autres du devoir douloureux de me juger, je réussissais du moins à faire table rase de ce que j’avais voulu faire en lisant ce que j’avais fait. Je lisais l’article en m’efforçant de me persuader qu’il était d’un autre. Alors toutes mes images, toutes mes réflexions, toutes mes épithètes prises en elles-mêmes et sans le souvenir de l’échec qu’elles représentaient pour mes visées, me charmaient par leur éclat, leur ampleur, leur profondeur. Et quand je sentais une défaillance trop grande, me réfugiant dans l’âme du lecteur quelconque émerveillé, je me disais : « Bah ! comment un lecteur peut-il s’apercevoir de cela ? Il manque quelque chose là, c’est possible. Mais, sapristi, s’ils ne sont pas contents ! Il y a assez de jolies choses comme cela, plus qu’ils n’en ont d’habitude. » Et m’appuyant sur ces dix mille approbations qui me soutenaient, je puisais autant de sentiment de ma force et d’espoir de talent dans la lecture que je faisais à ce moment que j’y avais puisé de défiance quand ce que j’avais écrit ne s’adressait qu’à moi.

À peine eus-je fini cette lecture réconfortante, que moi, qui n’avais pas eu le courage de relire mon manuscrit, je souhaitai de la recommencer immédiatement, car il n’y a rien comme un vieil article de soi dont on puisse dire que « quand on l’a lu on peut le relire ». Je me promis d’en faire acheter d’autres exemplaires par Françoise, pour donner à des amis, lui dirais-je, en réalité pour toucher du doigt le miracle de la multiplication de ma pensée, et lire, comme si j’étais un autre Monsieur qui vient d’ouvrir le Figaro, dans un autre numéro les mêmes phrases. Il y avait justement un temps infini que je n’avais vu les Guermantes, je devais leur faire, le lendemain, cette visite que j’avais projetée avec tant d’agitation afin de rencontrer Mlle d’Éporcheville, lorsque je télégraphiais à Saint-Loup. Je me rendrais compte par eux de l’opinion qu’on avait de mon article. Je pensais à telle lectrice dans la chambre de qui j’eusse tant aimé pénétrer et à qui le journal apporterait sinon ma pensée, qu’elle ne pourrait comprendre, du moins mon nom, comme une louange de moi. Mais les louanges décernées à ce qu’on n’aime pas n’enchantent pas plus le cœur que les pensées d’un esprit qu’on ne peut pénétrer n’atteignent l’esprit. Pour d’autres amis, je me disais que, si l’état de ma santé continuait à s’aggraver et si je ne pouvais plus les voir, il serait agréable de continuer à écrire pour avoir encore par là accès auprès d’eux, pour leur parler entre les lignes, les faire penser à mon gré, leur plaire, être reçu dans leur cœur. Je me disais cela parce que, les relations mondaines ayant eu jusqu’ici une place dans ma vie quotidienne, un avenir où elles ne figureraient plus m’effrayait, et que cet expédient qui me permettrait de retenir sur moi l’attention de mes amis, peut-être d’exciter leur admiration, jusqu’au jour où je serais assez bien pour recommencer à les voir, me consolait. Je me disais cela, mais je sentais bien que ce n’était pas vrai, que si j’aimais à me figurer leur attention comme l’objet de mon plaisir, ce plaisir était un plaisir intérieur, spirituel, ultime, qu’eux ne pouvaient me donner et que je pouvais trouver non en causant avec eux, mais en écrivant loin d’eux, et que, si je commençais à écrire pour les voir indirectement, pour qu’ils eussent une meilleure idée de moi, pour me préparer une meilleure situation dans le monde, peut-être écrire m’ôterait l’envie de les voir, et que la situation que la littérature m’aurait peut-être faite dans le monde, je n’aurais plus envie d’en jouir, car mon plaisir ne serait plus dans le monde mais dans la littérature.

Après le déjeuner, quand j’allai chez Mme de Guermantes, ce fut moins pour Mlle d’Éporcheville, qui avait perdu, du fait de la dépêche de Saint-Loup, le meilleur de sa personnalité, que pour voir en la duchesse elle-même une de ces lectrices de mon article qui pourraient me permettre d’imaginer ce qu’avait pu penser le public — abonnés et acheteurs — du Figaro. Ce n’est pas, du reste, sans plaisir que j’allais chez Mme de Guermantes. VI

*Justement je venais de remarquer dans le salon deux dessins d’Elstir qui autrefois étaient relégués dans un cabinet d’en haut où je ne les avais vus que par hasard. Elstir était maintenant à la mode. Mme de Guermantes ne se consolait pas d’avoir donné tant de tableaux de lui à sa cousine, non parce qu’ils étaient à la mode, mais parce qu’elle les goûtait maintenant. La mode est faite en effet de l’engouement d’un ensemble de gens dont les Guermantes sont représentatifs. Mais elle ne pouvait songer à acheter d’autres tableaux de lui, car ils étaient montés depuis quelque temps à des prix follement élevés. Elle voulait au moins avoir quelque chose d’Elstir dans son salon et y avait fait descendre ces deux dessins qu’elle déclarait «préférer à sa peinture». Gilberte reconnut cette facture. « On dirait des Elstir, dit-elle. — Mais oui, répondit étourdiment la duchesse, c’est précisément vot… ce sont de nos amis qui nous les ont fait acheter. C’est admirable. À mon avis, c’est supérieur à sa peinture. » Moi qui n’avais pas entendu ce dialogue, j’allai regarder le dessin. « Tiens, c’est l’Elstir que… » Je vis les signes désespérés de Mme de Guermantes. « Ah ! oui, l’Elstir que j’admirais en haut. Il est bien mieux que dans ce couloir. À propos d’Elstir je l’ai nommé hier dans un article du Figaro. Est-ce que vous l’avez lu ? — Vous avez écrit un article dans le Figaro ? s’écria M. de Guermantes avec la même violence que s’il s’était écrié : « Mais c’est ma cousine. » — Oui, hier. — Dans le Figaro, vous êtes sûr ? Cela m’étonnerait bien. Car nous avons chacun notre Figaro, et s’il avait échappé à l’un de nous l’autre l’aurait vu. N’est-ce pas, Oriane, il n’y avait rien. » Le duc fit chercher le Figaro et se rendit qu’à l’évidence, comme si, jusque-là, il y eût eu plutôt chance que j’eusse fait erreur sur le journal où j’avais écrit. « Quoi ? je ne comprends pas, alors vous avez fait un article dans le Figaro ? » me dit la duchesse, faisant effort pour parler d’une chose qui ne l’intéressait pas. « Mais voyons, Basin, vous lirez cela plus tard. VI

 

*Le lendemain je reçus deux lettres de félicitation qui m’étonnèrent beaucoup, l’une de Mme Goupil que je n’avais pas revue depuis tant d’années et à qui, même à Combray, je n’avais pas trois fois adressé la parole. Un cabinet de lecture lui avait communiqué le Figaro. Ainsi, quand quelque chose vous arrive dans la vie qui retentit un peu, des nouvelles nous viennent de personnes situées si loin de nos relations et dont le souvenir est déjà si ancien que ces personnes semblent situées à une grande distance, surtout dans le sens de la profondeur. Une amitié de collège oubliée, et qui avait vingt occasions de se rappeler à vous, vous donne signe de vie, non sans compensation d’ailleurs. C’est ainsi que Bloch, dont j’eusse tant aimé savoir ce qu’il pensait de mon article, ne m’écrivit pas. Il est vrai qu’il avait lu cet article et devait me l’avouer plus tard, mais par un choc en retour. En effet, il écrivit lui-même quelques années plus tard un article dans le Figaro et désira me signaler immédiatement cet événement. Comme il cessait d’être jaloux de ce qu’il considérait comme un privilège, puisqu’il lui était aussi échu, l’envie qui lui avait fait feindre d’ignorer mon article cessait, comme un compresseur se soulève ; il m’en parla, mais tout autrement qu’il ne désirait m’entendre parler du sien : « J’ai su que toi aussi, me dit-il, avais fait un article. Mais je n’avais pas cru devoir t’en parler, craignant de t’être désagréable, car on ne doit pas parler à ses amis des choses humiliantes qui leur arrivent. Et c’en est une évidemment que d’écrire dans le journal du sabre et du goupillon, des five o’clock, sans oublier le bénitier. » Son caractère restait le même, mais son style était devenu moins précieux, comme il arrive à certains écrivains qui quittent le maniérisme quand, ne faisant plus de poèmes symbolistes, ils écrivent des romans-feuilletons.

Pour me consoler de son silence, je relus la lettre de Mme Goupil ; mais elle était sans chaleur, car si l’aristocratie a certaines formules qui font palissades entre elles, entre le « Monsieur » du début et les « sentiments distingués » de la fin, des cris de joie, d’admiration, peuvent jaillir comme des fleurs, et des gerbes pencher par-dessus la palissade leur parfum odorant. Mais le conventionnalisme bourgeois enserre l’intérieur même des lettres dans un réseau de « votre succès si légitime », au maximum « votre beau succès ». Des belles-sœurs fidèles à l’éducation reçue et réservées dans leur corsage comme il faut, croient s’être épanchées dans le malheur et l’enthousiasme si elles ont écrit « mes meilleures pensées ». « Mère se joint à moi » est un superlatif dont on est rarement gâté.

Je reçus une autre lettre que celle de Mme Goupil, mais le nom, Sanilon, m’était inconnu. C’était une écriture populaire, un langage charmant. Je fus navré de ne pouvoir découvrir qui m’avait écrit.

Le surlendemain matin je me réjouis que Bergotte fût un grand admirateur de mon article, qu’il n’avait pu lire sans envie. Pourtant au bout d’un moment ma joie tomba. En effet Bergotte ne m’avait absolument rien écrit. Je m’étais seulement demandé s’il eût aimé cet article, en craignant que non. À cette question que je me posais, Mme de Forcheville m’avait répondu qu’il l’admirait infiniment, le trouvait d’un grand écrivain. Mais elle me l’avait dit pendant que je dormais : c’était un rêve. Presque tous nos répondent ainsi aux questions que nous nous posons par des affirmations complexes, des mises en scène à plusieurs personnages, mais qui n’ont pas de lendemain. VI

 

*Françoise qui avait déjà vu tout ce que M. de Charlus avait fait pour Jupien et tout ce que Robert de Saint-Loup faisait pour Morel n’en concluait pas que c’était un trait qui reparaissait à certaines générations chez les Guermantes, mais plutôt – comme Legrandin aimait beaucoup Théodore – elle avait fini, elle personne si morale et si pleine de préjugés, par croire que c’était une coutume que son universalité rendait respectable. Elle disait toujours d’un jeune homme, que ce fut Morel ou Théodore : « Il a trouvé un Monsieur qui s’est toujours intéressé à lui et qui lui a bien aidé. » Et comme en pareil cas les protecteurs sont ceux qui aiment, qui souffrent, qui pardonnent, Françoise, entre eux et les mineurs qu’ils détournaient, n’hésitait pas à leur donner le beau rôle, à leur trouver « bien du cœur ». Elle blâmait sans hésiter Théodore qui avait joué bien des tours à Legrandin, et semblait pourtant ne pouvoir guère avoir de doutes sur la nature de leurs relations car elle ajoutait : « Alors le petit a compris qu’il fallait y mettre du sien et y a dit : prenez-moi avec vous, je vous aimerai bien, je vous cajolerai bien, et ma foi ce monsieur a tant de cœur que bien sûr que Théodore est sûr de trouver près de lui peut-être bien plus qu’il ne mérite, car c’est une tête brûlée, mais ce Monsieur est si bon que j’ai souvent dit à Jeannette (la fiancée de Théodore) : « Petite, si jamais vous êtes dans la peine, allez vers ce Monsieur. Il coucherait plutôt par terre et vous donnerait son lit. Il a trop aimé le petit Théodore pour le mettre dehors, bien sûr qu’il ne l’abandonnera jamais. » Par politesse je demandai à sa sœur le nom de Théodore, qui vivait maintenant dans le Midi. « Mais c’était lui qui m’avait écrit pour mon article du Figaro ! » m’écriai-je en apprenant qu’il s’appelait Sanilon. VII

 

*Mais au moment où, me remettant d’aplomb, je posai mon pied sur un pavé qui était un peu moins élevé que le précédent, tout mon découragement s’évanouit devant la même félicité qu’à diverses époques de ma vie m’avaient donnée la vue d’arbres que j’avais cru reconnaître dans une promenade en voiture autour de Balbec, la vue des clochers de Martinville, la saveur d’une madeleine trempée dans une infusion, tant d’autres sensations dont j’ai parlé et que les dernières œuvres de Vinteuil m’avaient paru synthétiser. VII

 

*Cependant, je m’avisai au bout d’un moment et après avoir pensé à ces résurrections de la mémoire que, d’une autre façon, des impressions obscures avaient quelquefois, et déjà à Combray du côté de Guermantes, sollicité ma pensée, à la façon de ces réminiscences, mais qui cachaient non une sensation d’autrefois, mais une vérité nouvelle, une image précieuse que je cherchais à découvrir par des efforts du même genre que ceux qu’on fait pour se rappeler quelque chose, comme si nos plus belles idées étaient comme des airs de musique qui nous reviendraient sans que nous les eussions jamais entendus, et que nous nous efforcerions d’écouter, de transcrire. Je me souvins avec plaisir, parce que cela me montrait que j’étais déjà le même alors et que cela recouvrait un trait fondamental de ma nature, avec tristesse aussi en pensant que depuis lors je n’avais jamais progressé, que déjà à Combray je fixais avec attention devant mon esprit quelque image qui m’avait forcé à la regarder, un nuage, un triangle, un clocher, une fleur, un caillou, en sentant qu’il y avait peut-être sous ces signes quelque chose de tout autre que je devais tâcher de découvrir, une pensée qu’ils traduisaient à la façon de ces caractères hiéroglyphes qu’on croirait représenter seulement des objets matériels. Sans doute ce déchiffrage était difficile, mais seul il donnait quelque vérité à lire. Car les vérités que l’intelligence saisit directement à claire-voie dans le monde de la pleine lumière ont quelque chose de moins profond, de moins nécessaire que celles que la vie nous a malgré nous communiquées en une impression, matérielle parce qu’elle est entrée par nos sens, mais dont nous pouvons dégager l’esprit. En somme, dans ce cas comme dans l’autre, qu’il s’agisse d’impressions comme celles que m’avait données la vue des clochers de Martinville, ou de réminiscences comme celle de l’inégalité des deux marches ou le goût de la madeleine, il fallait tâcher d’interpréter les sensations comme les signes d’autant de lois et d’idées, en essayant de penser, c’est-à-dire de faire sortir de la pénombre ce que j’avais senti, de le convertir en un équivalent spirituel. Or, ce moyen qui me paraissait le seul, qu’était-ce autre chose que faire une œuvre d’art ? Et déjà les conséquences se pressaient dans mon esprit ; car qu’il s’agît de réminiscences dans le genre du bruit de la fourchette ou du goût de la madeleine, ou de ces vérités écrites à l’aide de figures dont j’essayais de chercher le sens dans ma tête où, clochers, herbes folles, elles composaient un grimoire compliqué et fleuri, leur premier caractère était que je n’étais pas libre de les choisir, qu’elles m’étaient données telles quelles. Et je sentais que ce devait être la griffe de leur authenticité. Je n’avais pas été chercher les deux pavés de la cour où j’avais buté. Mais justement la façon fortuite, inévitable, dont la sensation avait été rencontrée, contrôlait la vérité d’un passé qu’elle ressuscitait, des images qu’elle déclenchait, puisque nous sentons son effort pour remonter vers la lumière, que nous sentons la joie du réel retrouvé. Elle est le contrôle de la vérité de tout le tableau fait d’impressions contemporaines qu’elle ramène à sa suite, avec cette infaillible proportion de lumière et d’ombre, de relief et d’omission, de souvenir et d’oubli, que la mémoire ou l’observation conscientes ignoreront toujours. VII

*Mais pour en revenir à moi-même, je pensais plus modestement à mon livre, et ce serait même inexact que de dire en pensant à ceux qui le liraient, à mes lecteurs. Car ils ne seraient pas, comme je l’ai déjà montré, mes lecteurs, mais les propres lecteurs d’eux-mêmes, mon livre n’étant qu’une sorte de ces verres grossissants comme ceux que tendait à un acheteur l’opticien de Combray, mon livre grâce auquel je leur fournirais le moyen de lire en eux-mêmes. De sorte que je ne leur demanderais pas de me louer ou de me dénigrer, mais seulement de me dire si c’est bien cela, si les mots qu’ils lisent en eux-mêmes sont bien ceux que j’ai écrits (les divergences possibles à cet égard ne devant pas, du reste, provenir toujours de ce que je me serais trompé, mais quelquefois de ce que les yeux du lecteur ne seraient pas de ceux à qui mon livre conviendrait pour bien lire en soi-même). Et changeant à chaque instant de comparaison, selon que je me représentais mieux, et plus matériellement, la besogne à laquelle je me livrerais, je pensais que sur ma grande table de bois blanc, je travaillerais à mon œuvre, regardé par Françoise. Comme tous les êtres sans prétention qui vivent à côté de nous ont une certaine intuition de nos tâches (et j’avais assez oublié Albertine pour avoir pardonné à Françoise ce qu’elle avait pu faire contre elle), je travaillerais auprès d’elle, et presque comme elle (du moins comme elle faisait autrefois : si vieille maintenant elle n’y voyait plus goutte) ; car épinglant ici un feuillet supplémentaire, je bâtirais mon livre, je n’ose pas dire ambitieusement comme une cathédrale, mais tout simplement comme une robe. Quand je n’aurais pas auprès de moi toutes mes paperoles, comme disait Françoise, et que me manquerait juste celle dont j’aurais eu besoin, Françoise comprendrait bien mon énervement, elle qui disait toujours qu’elle ne pouvait pas coudre si elle n’avait pas le numéro du fil et les boutons qu’il fallait, et puis, parce que à force de vivre ma vie, elle s’était faite du travail littéraire une sorte de compréhension instinctive, plus juste que celle de bien des gens intelligents, à plus forte raison que celle des gens bêtes. Ainsi quand j’avais autrefois fait mon article pour le Figaro, pendant que le vieux maître d’hôtel, avec une figure de commisération qui exagère toujours un peu ce qu’a de pénible un labeur qu’on ne pratique pas, qu’on ne conçoit même pas et même une habitude qu’on n’a pas, comme les gens qui vous disent : « Comme ça doit vous fatiguer d’éternuer comme ça », plaignait sincèrement les écrivains en disant : « Quel casse-tête ça doit être », Françoise, au contraire, devinait mon bonheur et respectait mon travail. Elle se fâchait seulement que je racontasse d’avance mes articles à Bloch, craignant qu’il me devançât et disant : « Tous ces gens-là, vous n’avez pas assez de méfiance, c’est des copiateurs ». Et Bloch se donnait en effet un alibi rétrospectif en me disant chaque fois que je lui avais esquissé quelque chose qu’il trouvait bien : « Tiens, c’est curieux, j’ai fait quelque chose de presque pareil, il faudra que je te lise cela. » (Il n’aurait pas pu me le lire encore, mais allait l’écrire le soir même). VII

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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