Imitations sans limites

Imitations sans limites

 

Ils partagent un petit talent : Françoise, un soldat de Doncières, un danseur, Oriane de Guermantes, Palamède de Guermantes, un acteur, un chasseur du Grand-Hôtel, Albertine et Andrée, Sidonie Verdurin, Cottard, Charlus, Morel, un jeune prestataire de l’hôtel de Jupien.

 

Ils imitent, ils contrefont, copient — le plus souvent dans l’idée de se moquer.

 

Françoise prend la voix de la marquise de Villeparisis ; le militaire, l’accent de son supérieur Saint-Loup ; le danseur s’auto-pastiche pour Rachel ; Oriane fait d’inimitables imitations, dont celle du duc de Limoges, ce qui vaut à ses charges l’incompréhension des Courvoisier et l’admiration des siens, qui, à leur tour, se mettent à la copier ; la même duchesse reprend la prononciation germanique de Basin, son mari ; le comédien se fait la tête de Gilbert de Guermantes ; l’employé de Balbec suit ses collègues qui appellent le Héros de son nom ; les deux jeunes filles en fleurs adorent faire semblant d’avoir mauvais genre ; au concert, la Patronne adopte l’attitude de croyants en prière se couvrant le visage de leurs mains ; le docteur de son petit noyau prend l’accent rastaquouère ; par admiration, les Guermantes reprennent la règle des trois adjectifs de la tante Zélia ; Palamède saurait se faire passer pour un Anglais ou imiter Mounet-Sully ; à l’oral Morel imite Bergotte, mais ses écrits sont fécondés par l’écrivain le talent en moins ; le prostitué occasionnel imite les bruits de la guerre —grenade ou avion.

 

Cette liste n’inclut pas Albertine, qui aimerait savoir imiter des grimaces ou des imitations, ni ceux qui imitent sans le savoir : Bergotte, subissant dans sa conversation l’ascendant d’un vieux camarde ; le cadet des fils Surgis copiant son frère par stupidité ; ou Charlus tenant son petit rire d’une grand’mère bavaroise ou lorraine.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 

Les extraits

*Quand Mme de Villeparisis rencontrait Françoise au moment (que celle-ci appelait « le midi ») où, coiffée d’un beau bonnet et entourée de la considération générale elle descendait « manger aux courriers », Mme de Villeparisis l’arrêtait pour lui demander de nos nouvelles. Et Françoise, nous transmettant les commissions de la marquise : « Elle a dit : « Vous leur donnerez bien le bonjour », contrefaisait la voix de Mme de Villeparisis de laquelle elle croyait citer textuellement les paroles, tout en ne les déformant pas moins que Platon celles de Socrate ou saint Jean celles de Jésus. Françoise était naturellement très touchée de ces attentions. II

 

*Le café du matin dans la chambrée, ou le repos sur les lits pendant l’après-midi, paraissaient meilleurs, quand quelque ancien servait à l’escouade gourmande et paresseuse quelque savoureux détail sur un képi qu’avait Saint-Loup.

— Aussi haut comme mon paquetage.

— Voyons, vieux, tu veux nous la faire à l’oseille, il ne pouvait pas être aussi haut que ton paquetage, interrompait un jeune licencié ès lettres qui cherchait, en usant de ce dialecte, à ne pas avoir l’air d’un bleu et, en osant cette contradiction, à se faire confirmer un fait qui l’enchantait.

— Ah ! il n’est pas aussi haut que mon paquetage ? Tu l’as mesuré peut-être. Je te dis que le lieutenant-colon le fixait comme s’il voulait le mettre au bloc. Et faut pas croire que mon fameux Saint-Loup s’épatait : il allait, il venait, il baissait la tête, il la relevait, et toujours ce coup du monocle. Faudra voir ce que va dire le capiston. Ah ! il se peut qu’il ne dise rien, mais pour sûr que cela ne lui fera pas plaisir. Mais ce képi-là, il n’a encore rien d’épatant. Il paraît que chez lui, en ville, il en a plus de trente.

— Comment que tu le sais, vieux ? Par notre sacré cabot ? demandait le jeune licencié avec pédantisme, étalant les nouvelles formes grammaticales qu’il n’avait apprises que de fraîche date et dont il était fier de parer sa conversation.

— Comment que je le sais ? Par son ordonnance, pardi !

— Tu parles qu’en voilà un qui ne doit pas être malheureux !

— Je comprends ! Il a plus de braise que moi, pour sûr ! Et encore il lui donne tous ses effets, et tout et tout. Il n’avait pas à sa suffisance à la cantine. Voilà mon de Saint-Loup qui s’est amené et le cuistot en à entendu : « Je veux qu’il soit bien nourri, ça coûtera ce que ça coûtera. »

Et l’ancien rachetait l’insignifiance des paroles par l’énergie de l’accent, en une imitation médiocre qui avait le plus grand succès. III

 

*— Oh ! mais je le reconnais, c’est mon ami, s’écria la maîtresse de Saint-Loup en regardant le danseur. Voilà qui est bien fait, regardez-moi ces petites mains qui dansent comme tout le reste de sa personne !

Le danseur tourna la tête vers elle, et sa personne humaine apparaissant sous le sylphe qu’il s’exerçait à être, la gelée droite et grise de ses yeux trembla et brilla entre ses cils raidis et peints, et un sourire prolongea des deux côtés sa bouche dans sa face pastellisée de rouge ; puis, pour amuser la jeune femme, comme une chanteuse qui nous fredonne par complaisance l’air où nous lui avons dit que nous l’admirions, il se mit à refaire le mouvement de ses paumes, en se contrefaisant lui-même avec une finesse de pasticheur et une bonne humeur d’enfant. III

 

*Quant aux Guermantes selon la chair, selon le sang, si l’esprit des Guermantes ne les avait pas gagnés aussi complètement qu’il arrive, par exemple, dans les cénacles littéraires, où tout le monde a une même manière de prononcer, d’énoncer, et par voie de conséquence de penser, ce n’est pas certes que l’originalité soit plus forte dans les milieux mondains et y mette obstacle à l’imitation. Mais l’imitation a pour conditions, non pas seulement l’absence d’une originalité irréductible, mais encore une finesse relative d’oreilles qui permette de discerner d’abord ce qu’on imite ensuite. Or, il y avait quelques Guermantes auxquels ce sens musical faisait aussi entièrement défaut qu’aux Courvoisier.

Pour prendre comme exemple l’exercice qu’on appelle, dans une autre acception du mot imitation, « faire des imitations » (ce qui se disait chez les Guermantes « faire des charges »), Mme de Guermantes avait beau le réussir à ravir, les Courvoisier étaient aussi incapables de s’en rendre compte que s’ils eussent été une bande de lapins, au lieu d’hommes et femmes, parce qu’ils n’avaient jamais su remarquer le défaut ou l’accent que la duchesse cherchait à contrefaire. Quand elle « imitait » le duc de Limoges, les Courvoisier protestaient : « Oh ! non, il ne parle tout de même pas comme cela, j’ai encore dîné hier soir avec lui chez Bebeth, il m’a parlé toute la soirée, il ne parlait pas comme cela », tandis que les Guermantes un peu cultivés s’écriaient : « Dieu qu’Oriane est drolatique ! Le plus fort c’est que pendant qu’elle l’imite elle lui ressemble ! Je crois l’entendre. Oriane, encore un peu Limoges ! » Or, ces Guermantes-là (sans même aller jusqu’à ceux tout à fait remarquables qui, lorsque la duchesse imitait le duc de Limoges, disaient avec admiration : « Ah ! on peut dire que vous le tenez » ou « que tu le tiens ») avaient beau ne pas avoir d’esprit, selon Mme de Guermantes (en quoi elle était dans le vrai), à force d’entendre et de raconter les mots de la duchesse ils étaient arrivés à imiter tant bien que mal sa manière de s’exprimer, de juger, ce que Swann eût appelé, comme le duc, sa manière de « rédiger », jusqu’à présenter dans leur conversation quelque chose qui pour les Courvoisier paraissait affreusement similaire à l’esprit d’Oriane et était traité par eux d’esprit des Guermantes. III

 

*— Je crois vous avoir vu à dîner chez elle le jour où elle a fait cette sortie à ce M. Bloch (M. de Guermantes, peut-être pour donner à un nom israélite l’air plus étranger, ne prononça pas le ch de Bloch comme un k, mais comme dans hoch en allemand) qui avait dit de je ne sais plus quel poite (poète) qu’il était sublime. Châtellerault avait beau casser les tibias de M. Bloch, celui-ci ne comprenait pas et croyait les coups de genou de mon neveu destinés à une jeune femme assise tout contre lui (ici M. de Guermantes rougit légèrement). Il ne se rendait pas compte qu’il agaçait notre tante avec ses «sublimes» donnés en veux-tu en voilà. Bref, la tante Madeleine, qui n’a pas sa langue dans sa poche, lui a riposté : « Hé, Monsieur, que garderez-vous alors pour M. de Bossuet. » (M. de Guermantes croyait que devant un nom célèbre, monsieur et une particule étaient essentiellement ancien régime.) C’était à payer sa place.

— Et qu’a répondu ce M. Bloch ? demanda distraitement Mme de Guermantes, qui, à court d’originalité à ce moment-là, crut devoir copier la prononciation germanique de son mari. IV

 

*Rassurée sur la crainte d’avoir à causer avec Swann, Mme de Guermantes n’éprouvait plus que de la curiosité au sujet de la conversation qu’il avait eue avec le maître de maison. « Savez-vous à quel sujet ? demanda le duc à M. de Bréauté. — J’ai entendu dire, répondit celui-ci, que c’était à propos d’un petit acte que l’écrivain Bergotte avait fait représenter chez eux. C’était ravissant, d’ailleurs. Mais il paraît que l’acteur s’était fait la tête de Gilbert, que, d’ailleurs, le sieur Bergotte aurait voulu en effet dépeindre. — Tiens, cela m’aurait amusée de voir contrefaire Gilbert, dit la duchesse en souriant rêveusement. — C’est sur cette petite représentation, reprit M. de Bréauté en avançant sa mâchoire de rongeur, que Gilbert a demandé des explications à Swann, qui s’est contenté de répondre, ce que tout le monde trouva très spirituel : « Mais, pas du tout, cela ne vous ressemble en rien, vous êtes bien plus ridicule que ça ! » Il paraît, du reste, reprit M. de Bréauté, que cette petite pièce était ravissante. IV

 

*[Un chasseur du Grand-Hôtel] Pour lui, c’était la première année qu’il était à Balbec ; il ne me connaissait pas encore, mais ayant entendu ses camarades plus anciens faire suivre, quand ils me parlaient, le mot de Monsieur de mon nom, il les imita dès la première fois avec l’air de satisfaction, soit de manifester son instruction relativement à une personnalité qu’il jugeait connue, soit de se conformer à un usage qu’il ignorait il y a cinq minutes, mais auquel il lui semblait qu’il était indispensable de ne pas manquer. IV

 

*Un jour j’apprenais qu’Albertine et Andrée avaient accepté toutes deux une invitation chez Elstir. Ne doutant pas que ce fût en considération de ce qu’elles pourraient, pendant le retour, s’amuser, comme des pensionnaires, à contrefaire les jeunes filles qui ont mauvais genre, et y trouver un plaisir inavoué de vierges qui me serrait le cœur, sans m’annoncer, pour les gêner et priver Albertine du plaisir sur lequel elle comptait, j’arrivai à l’improviste chez Elstir. Mais je n’y trouvai qu’Andrée. Albertine avait choisi un autre jour où sa tante devait y aller. IV

 

*Mme Verdurin ne se contentait plus, dans ces cas-là, de plonger sa tête dans sa main. Elle s’abattait, avec la brusquerie des insectes appelés éphémères, sur la princesse Sherbatoff ; si celle-ci était à peu de distance, la Patronne s’accrochait à l’aisselle de la princesse, y enfonçait ses ongles, et cachait pendant quelques instants sa tête comme un enfant qui joue à cache-cache. Dissimulée par cet écran protecteur, elle était censée rire aux larmes et pouvait aussi bien ne penser à rien du tout que les gens qui, pendant qu’ils font une prière un peu longue, ont la sage précaution d’ensevelir leur visage dans leurs mains. Mme Verdurin les imitait en écoutant les quatuors de Beethoven pour montrer à la fois qu’elle les considérait comme une prière et pour ne pas laisser voir qu’elle dormait. IV

 

*— Si nous nous approchions un peu de la table de jeu, dit à M. de Cambremer M. de Charlus, inquiet de voir le violoniste avec Cottard. C’est aussi intéressant que ces questions d’étiquette qui, à notre époque, ne signifient plus grand’chose. Les seuls rois qui nous restent, en France du moins, sont les rois des jeux de cartes, et il me semble qu’ils viennent à foison dans la main du jeune virtuose », ajouta-t-il bientôt, par une admiration pour Morel qui s’étendait jusqu’à sa manière de jouer, pour le flatter aussi, et enfin pour expliquer le mouvement qu’il faisait de se pencher sur l’épaule du violoniste. « Ié coupe », dit, en contrefaisant l’accent rastaquouère, Cottard, dont les enfants s’esclaffèrent comme faisaient ses élèves et le chef de clinique, quand le maître, même au lit d’un malade gravement atteint, lançait, avec un masque impassible d’épileptique, une de ses coutumières facéties. IV

 

*Car dans toute la famille, jusqu’à un degré assez éloigné, et par une imitation admirative de tante Zélia, la règle des trois adjectifs était très en honneur, de même qu’une certaine manière enthousiaste de reprendre sa respiration en parlant. Imitation passée dans le sang, d’ailleurs ; et quand, dans la famille, une petite fille, dès son enfance, s’arrêtait en parlant pour avaler sa salive, on disait : « Elle tient de tante Zélia », on sentait que plus tard ses lèvres tendraient assez vite à s’ombrager d’une légère moustache, et on se promettait de cultiver chez elle les dispositions qu’elle aurait pour la musique. IV

 

*De même que tel publiciste juif se fait chaque jour le champion du catholicisme, non pas probablement avec l’espoir d’être pris au sérieux, mais pour ne pas décevoir l’attente des rieurs bienveillants, M. de Charlus flétrissait plaisamment les mauvaises mœurs dans le petit clan, comme il eût contrefait l’anglais ou imité Mounet-Sully, sans attendre qu’on l’en priât, et pour payer son écot avec bonne grâce, en exerçant en société un talent d’amateur ; V

 

*[Les articles de Morel] Leur style dérivait de Bergotte mais d’une façon à laquelle seul peut-être j’étais sensible et voici pourquoi. Les écrits de Bergotte n’avaient nullement influé sur Morel. La fécondation s’était faite d’une façon toute particulière et si rare que c’est à cause de cela seulement que je la rapporte ici. J’ai indiqué en son temps la manière si spéciale que Bergotte avait quand il parlait de choisir ses mots, de les prononcer. Morel, qui l’avait longtemps rencontré, avait fait de lui alors des « imitations », où il contrefaisait parfaitement sa voix, usant des mêmes mots qu’il eût pris. Or maintenant, Morel, pour écrire, transcrivait des conversations à la Bergotte, mais sans leur faire subir cette transposition qui en eût fait du Bergotte écrit. Peu de personnes ayant causé avec Bergotte, on ne reconnaissait pas le ton, qui différait du style. Cette fécondation orale est si rare que j’ai voulu la citer ici. Elle ne produit d’ailleurs que des fleurs stériles. VII

 

*[Charlus à l’hôtel de Jupien :] Quels jolis petits yeux il a. Tiens, je vais te donner deux gros baisers pour la peine mon petit gars. Tu penseras à moi dans les tranchées. C’est pas trop dur ? – Ah ! dame, il y a des jours quand une grenade passe à côté de vous…» Et le jeune homme se mit à faire des imitations du bruit de la grenade, des avions, etc. VII

 

 

Aimerait avoir ce talent :

*[Albertine] Enfin, quoique jeune fille encore, elle prenait déjà des façons de femme de son milieu et de son rang en disant, si quelqu’un faisait des grimaces : « Je ne peux pas le voir parce que j’ai envie d’en faire aussi », ou si on s’amusait à des imitations : « Le plus drôle, quand vous la contrefaites, c’est que vous lui ressemblez. » Tout cela est tiré du trésor social. III

 

Sans s’en rendre compte…

*Bergotte, s’il ne devait rien à personne dans sa façon d’écrire, tenait sa façon de parler, d’un de ses vieux camarades, merveilleux causeur dont il avait subi l’ascendant, qu’il imitait sans le vouloir dans la conversation, mais qui, lui, étant moins doué, n’avait jamais écrit de livres vraiment supérieurs. De sorte que si l’on s’en était tenu à l’originalité du débit, Bergotte eût été étiqueté disciple, écrivain de seconde main, alors que, influencé par son ami, dans le domaine de la causerie, il avait été original et créateur comme écrivain. II

 

*C’étaient les deux fils de Mme de Surgis, la nouvelle maîtresse du duc de Guermantes. Ils resplendissaient des perfections de leur mère, mais chacun d’une autre. En l’un avait passé, ondoyante en un corps viril, la royale prestance de Mme de Surgis, et la même pâleur ardente, roussâtre et nacrée affluait aux joues marmoréennes de la mère et de ce fils ; mais son frère avait reçu le front grec, le nez parfait, le cou de statue, les yeux infinis ; ainsi faite de présents divers que la déesse avait partagés, leur double beauté offrait le plaisir abstrait de penser que la cause de cette beauté était en dehors d’eux ; on eût dit que les principaux attributs de leur mère s’étaient incarnés en deux corps différents ; que l’un des jeunes gens était la stature de sa mère et son teint, l’autre son regard, comme Mars et Vénus n’étaient que la Force et la Beauté de Jupiter. Pleins de respect pour M. de Guermantes, dont ils disaient : « C’est un grand ami de nos parents », l’aîné cependant crut qu’il était prudent de ne pas venir saluer la duchesse dont il savait, sans en comprendre peut-être la raison, l’inimitié pour sa mère, et à notre vue il détourna légèrement la tête. Le cadet, qui imitait toujours son frère, parce qu’étant stupide et, de plus, myope, il n’osait pas avoir d’avis personnel, pencha la tête selon le même angle, et ils se glissèrent tous deux vers la salle de jeux, l’un derrière l’autre, pareils à deux figures allégoriques. IV

 

*— Qu’alliez-vous me dire ? » interrompit M. de Charlus, qui commençait à être rassuré sur ce que voulait signifier M. Verdurin, mais qui préférait qu’il criât moins haut ces paroles à double sens. « Nous vous avons mis seulement à gauche », répondit M. Verdurin. M. de Charlus, avec un sourire compréhensif, bonhomme et insolent, répondit : « Mais voyons ! Cela n’a aucune importance, ici ! » Et il eut un petit rire qui lui était spécial — un rire qui lui venait probablement de quelque grand’mère bavaroise ou lorraine, qui le tenait elle-même, tout identique, d’une aïeule, de sorte qu’il sonnait ainsi, inchangé, depuis pas mal de siècles, dans de vieilles petites cours de l’Europe, et qu’on goûtait sa qualité précieuse comme celle de certains instruments anciens devenus rarissimes. Il y a des moments où, pour peindre complètement quelqu’un, il faudrait que l’imitation phonétique se joignît à la description, et celle du personnage que faisait M. de Charlus risque d’être incomplète par le manque de ce petit rire si fin, si léger, comme certaines œuvres de Bach ne sont jamais rendues exactement parce que les orchestres manquent de ces « petites trompettes » au son si particulier, pour lesquelles l’auteur a écrit telle ou telle partie. IV

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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