Vous avez dit « extraterrestre » ?

Vous avez dit « extraterrestre » ?

 

Parmi toutes les recherches loufoques sur la Recherche, celle sur Proust et les extraterrestres serait en bonne place…

 

Ce blogue a déjà imaginé Proust en petit homme vert, mais à cause de la couleur du costume d’académicien qu’il aurait aimé endossé. Eh bien, il n’est pas absurde d’envisager des ovnis, des Martiens, des habitants d’autres planètes dans l’œuvre-cathédrale.

 

Premier indice :

*Mon plaisir s’accrut encore quand je commençai à distinguer derrière ce rideau baissé des bruits confus comme on en entend sous la coquille d’un œuf quand le poussin va sortir, qui bientôt grandirent, et tout à coup, de ce monde impénétrable à notre regard, mais qui nous voyait du sien, s’adressèrent indubitablement à nous sous la forme impérieuse de trois coups aussi émouvants que des signaux venus de la planète Mars. II

*Des ailes, un autre appareil respiratoire, et qui nous permissent de traverser l’immensité, ne nous serviraient à rien, car, si nous allions dans Mars et dans Vénus en gardant les mêmes sens, ils revêtiraient du même aspect que les choses de la Terre tout ce que nous pourrions voir. V

 

Tout cela est bien beau, mais y a-t-il des extraterrestres chez Proust ? Oui !

D’abord des ET dont on sait seulement qu’ils aiment rire et se moquer :

*Ce que nous nous rappelons de notre conduite reste ignoré de notre plus proche voisin ; ce que nous en avons oublié avoir dit, ou même ce que nous n’avons jamais dit, va provoquer l’hilarité jusque dans une autre planète, et l’image que les autres se font de nos faits et gestes ne ressemble pas plus à celle que nous nous en faisons nous-même qu’à un dessin quelque décalque raté, où tantôt au trait noir correspondrait un espace vide, et à un blanc un contour inexplicable. III

 

Ensuite — et c’est un scoop dont je m’étonne que personne ne l’ait révélé auparavant — Legrandin d’abord, qui s’exprime ainsi sur le Pont-Vieux à Combray :

*La vérité est que je n’appartiens guère à cette Terre où je me sens si exilé ; il faut toute la force de la loi de gravitation pour m’y maintenir et que je ne m’évade pas dans une autre sphère. Je suis d’une autre planète. III

Le même retrouvé chez Mme de Villeparisis :

*Mais vraiment Legrandin n’avait pas besoin de rappeler si souvent qu’il appartenait à une autre planète quand tous ses mouvements convulsifs de colère ou d’amabilité étaient gouvernés par le désir d’avoir une bonne position dans celle-ci. III

 

Autre alien possible, un proche de Mme de Villeparisis :

*— Aristote nous a dit dans le chapitre II…, hasarda M. Pierre, l’historien de la Fronde, mais si timidement que personne n’y fit attention. Atteint depuis quelques semaines d’insomnie nerveuse qui résistait à tous les traitements, il ne se couchait plus et, brisé de fatigue, ne sortait que quand ses travaux rendaient nécessaire qu’il se déplaçât. Incapable de recommencer souvent ces expéditions si simples pour d’autres mais qui lui coûtaient autant que si pour les faire il descendait de la lune, il était surpris de trouver souvent que la vie de chacun n’était pas organisée d’une façon permanente pour donner leur maximum d’utilité aux brusques élans de la sienne. III

 

Ce black-out sur l’origine lointaine de ces messieurs relève-t-il d’un complot universel ? Les Illuminati seraient-ils dans le coup ?

 

Mais, accrochez-vous : le Héros lui-même a peut-être pris notre apparence pour mieux nous tromper. Il l’avoue incidemment au détour d’une phrase :

*Si je puis avoir en moi et autour de moi tant de souvenirs dont je ne me souviens pas, cet oubli (du moins oubli de fait puisque je n’ai pas la faculté de rien voir) peut porter sur une vie que j’ai vécue dans le corps d’un autre homme, même sur une autre planète. Un même oubli efface tout. Mais alors que signifie cette immortalité de l’âme dont le philosophe norvégien affirmait la réalité ? L’être que je serai après la mort n’a pas plus de raisons de se souvenir de l’homme que je suis depuis ma naissance que ce dernier ne se souvient de ce que j’ai été avant elle. IV

 

Il livre même un indice sur un lieu où il aurait pu séjourner entre son monde et le nôtre :

*Hier soir, je n’étais plus qu’un être vidé, sans poids (et comme il faut avoir été couché pour être capable de s’asseoir et avoir dormi pour l’être de se taire), je ne pouvais cesser de remuer ni de parler, je n’avais plus de consistance, de centre de gravité, j’étais lancé, il me semblait que j’aurais pu continuer ma morne course jusque dans la lune. II

 

Du coup, les évocations d’autres terres que la Terre prennent d’étranges accents :

*Toutes ces images — échappées sur une vie de mensonges et de fautes telle que je ne l’avais jamais conçue — ma souffrance les avait immédiatement altérées en leur matière même, je ne les voyais pas dans la lumière qui éclaire les spectacles de la terre, c’était le fragment d’un autre monde, d’une planète inconnue et maudite, une vue de l’Enfer. L’Enfer c’était tout ce Balbec, tous ces pays avoisinants d’où, d’après la lettre d’Aimé, elle faisait venir souvent les filles plus jeunes qu’elle amenait à la douche. VI

 

*il y avait plusieurs duchesses de Guermantes, comme il y avait eu, depuis la dame en rose, plusieurs madame Swann, séparées par l’éther incolore des années, et de l’une à l’autre desquelles je ne pouvais pas plus sauter que si j’avais eu à quitter une planète pour aller dans une autre planète que l’éther en sépare. Non seulement séparée, mais différente, parée des rêves que j’avais eus dans des temps si différents, comme d’une flore particulière, qu’on ne retrouvera pas dans une autre planète ; VII

 

*Par l’art seulement, nous pouvons sortir de nous, savoir ce que voit un autre de cet univers qui n’est pas le même que le nôtre, et dont les paysages nous seraient restés aussi inconnus que ceux qu’il peut y avoir dans la lune. VII

 

Alors, À la recherche du temps perdu doit-elle être rebaptisée À la recherche de mondes inconnus ? Faut-il réinterpréter la fiction proustienne à la lumière de la science-fiction ? La singularité de Marcel n’a-t-elle pas sa source dans des éthers lointains ? Proust est-il un extraterrestre ? N’est-ce pas épastrouillant ?

 

Poser ces questions, c’est y répondre ! Moi-même, je ne me sens pas très bien !

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

PS : À l’aune de ce qui précède, cet extrait du Côté de Guermantes : « il y avait dans des verres, dans des soucoupes, dans des tasses, des roses mousseuses, des zinnias, des cheveux de Vénus », ne doit-il pas être compris : « il y avait dans des verres, dans des soucoupes volantes, dans des tasses, des roses mousseuses, des zinnias, des visiteurs de Vénus » ?

Je dis ça, je dis rien !

 

 


CATEGORIES : Chronique/ AUTHOR : patricelouis

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