Luc Fraisse et les unicellulaires

Luc Fraisse et les unicellulaires

 

Ah, il est épatant ! Luc Fraisse sait chercher la petite bête sans vous humilier, comme par distraction, l’air mutin.

Qui peut bien consulter ce blogue un samedi matin pour s’assurer que la catégorie « animalcules » du Bestiaire de Proust n’aurait oublié personne ? Mon spécialiste préféré, toujours à l’affût pour apporter une contribution dont le fou de Proust se régalera.

Avec environ cent cinquante occupants, mon Arche animale semblait bien remplie. Aucun commentateur, pas la moindre habituée, pour me prendre en défaut. Et voici que dans ce dernier épisode, consacré aux bébêtes microscopiques, j’omets les infusoires. Enfer et damnation ! Ils ne se promènent pourtant pas cachés dans la Recherche : pas moins de six occurrences.

*[Charlus] Il y avait en effet certains êtres qu’il lui suffisait de faire venir chez lui, de tenir pendant quelques heures sous la domination de sa parole, pour que son désir, allumé dans quelque rencontre, fût apaisé. Par simples paroles la conjonction était faite aussi simplement qu’elle peut se produire chez les infusoires. IV

*Et depuis le temps que le monde dure, que des familles où existe tel défaut sous une forme s’allient à des familles où le même défaut existe sous une autre, ce qui crée une variété particulièrement complexe et détestable chez l’enfant, les égoïsmes accumulés (pour ne parler ici que de l’égoïsme) prendraient une puissance telle que l’humanité entière serait détruite, si du mal même ne naissaient, capables de le ramener à de justes proportions, des restrictions naturelles analogues à celles qui empêchent la prolifération infinie des infusoires d’anéantir notre planète, la fécondation unisexuée des plantes d’amener l’extinction du règne végétal, etc. VI

*En somme, d’une manière générale, Mme Verdurin continua à recevoir et M. de Charlus à aller à ses plaisirs comme si rien n’avait changé. Et pourtant, depuis deux ans l’immense être humain appelé France et dont même au point de vue purement matériel on ne ressent la beauté colossale que si on aperçoit la cohésion des millions d’individus qui, comme des cellules aux formes variées, le remplissent comme autant de petits polygones intérieurs, jusqu’au bord extrême de son périmètre, et si on le voit à l’échelle où un infusoire, une cellule, verrait un corps humain, c’est-à-dire grand comme le Mont Blanc, s’était affronté en une gigantesque querelle collective, avec cet autre immense conglomérat d’individus qu’est l’Allemagne. VII

*Mais de même qu’il est des corps d’animaux, des corps humains, c’est-à-dire des assemblages de cellules dont chacun par rapport à une seule, est grand comme une montagne, de même il existe d’énormes entassements organisés d’individus qu’on appelle nations ; leur vie ne fait que répéter en les amplifiant la vie des cellules composantes ; et qui n’est pas capable de comprendre le mystère, les réactions, les lois de celles-ci, ne prononcera que des mots vides quand il parlera des luttes entre nations. Mais s’il est maître de la psychologie des individus, alors ces masses colossales d’individus conglomérés s’affrontant l’une l’autre prendront à ses yeux une beauté plus puissante que la lutte naissant seulement du conflit de deux caractères ; et il les verra à l’échelle où verraient le corps d’un homme de haute taille, des infusoires dont il faudrait plus de dix mille pour remplir un cube d’un millimètre de côté. VII

*Les gens vont d’habitude à leurs plaisirs sans penser jamais que, si les influences étiolantes et modératrices venaient à cesser, la prolifération des infusoires atteindrait son maximum, c’est-à-dire faisant en quelques jours un bond de plusieurs millions de lieues passerait d’un millimètre cube à une masse un million de fois plus grande que le soleil, ayant en même temps détruit tout l’oxygène, toutes les substances dont nous vivons et qu’il n’y aurait plus ni humanité, ni animaux, ni terre, ou sans songer qu’une irrémédiable et fort vraisemblable catastrophe pourrait être déterminée dans l’éther par l’activité incessante et frénétique que cache l’apparente immutabilité du soleil, ils s’occupent de leurs affaires sans penser à ces deux mondes, l’un trop petit, l’autre trop grand pour qu’ils aperçoivent les menaces cosmiques qu’ils font planer autour de nous. VII

*Certains hommes, certaines femmes ne semblaient pas non plus avoir vieilli ; leur tournure était aussi svelte, leur visage aussi jeune. Mais si pour leur parler on se mettait tout près de leur figure lisse de peau et fine de contours, alors elle apparaissait tout autre, comme il arrive pour une surface végétale, une goutte d’eau, de sang, si on la place sous le microscope. Alors je distinguais de multiples taches graisseuses sur la peau que j’avais cru lisse et dont elles me donnaient le dégoût. Les lignes ne résistaient pas à cet agrandissement. Celle du nez se brisait de près, s’arrondissait, envahie par les mêmes cercles huileux que le reste de la figure ; et de près les yeux rentraient sous des poches qui détruisaient la ressemblance du visage actuel avec celui du visage d’autrefois qu’on avait cru retrouver. De sorte que, à l’égard de ces invités là, ils étaient jeunes vus de loin, leur âge augmentait avec le grossissement de leur figure et la possibilité d’en observer les différents plans. Pour eux, en somme, la vieillesse restait dépendante du spectateur qui avait à se bien placer pour voir ces figures-là rester jeunes et à n’appliquer sur elles que ces regards lointains qui diminuent l’objet, sans le verre que choisit l’opticien pour un presbyte ; pour elles, la vieillesse, décelable comme la présence des infusoires dans une goutte d’eau était amenée par le progrès moins des années que, dans la vision de l’observateur, du degré de l’échelle. VII

 

Comment ne les ai-je pas vus ? Mais Luc Fraisse veille et — foin de week-end et de grasse matinée — il intervient, bienveillant en me proposant ce commentaire :

« Ne pas oublier (si cela entre dans cette catégorie) les infusoires, qui par le principe de la division cellulaire apparaissent à Proust comme donnant à voir le processus de la création. »

 

Remarquez la délicatesse. Ce proustien patenté, que ses diplômes de géant n’empêchent pas de penser, pourrait me toiser, condescendent : « Bien que vous me fassiez perdre un temps précieux, je dois à la Connaissance de vous signaler que vos yeux ont raté les infusoires. »

Non, non, ce cher Fraisse glisse : « si cela entre dans cette catégorie ». Ah, c’est exquis.

 

Il est presque superfétatoire, à ce stade, de préciser qu’un infusoire est un micro-organisme unicellulaire cilié qui se développe dans l’eau douce ou saumâtre. Son nom s’explique par le fait que cet animal se nourrit d’infusions végétales.

Un infusoire (Vorticelle). - a, bouche entourée de cils. - b, b', bourgeons. - c, noyau. - d, vésicule contractile.

Un infusoire (Vorticelle). – a, bouche entourée de cils. – b, b’, bourgeons. – c, noyau. – d, vésicule contractile.

 

Avec un lecteur comme Luc Fraisse, ce blogue est béni des dieux.

 

Parole de proustitse…

Patrice Louis

 

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

3 comments to “Luc Fraisse et les unicellulaires”

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  1. Délicieuse chronique…

  2. Je n’ai moi-même aucun temps précieux à perdre, aussi ai-je eu tout le loisir de pointer mon microscope sur la Recherche, avec le perfide espoir de mettre l’œil sur quelque autre animalcule qui aurait échappé à notre maître blogueur.
    A mon grand regret, j’en ai trouvé un qui lui a peut-être échappé.
    Charlus à Jupien:
    « Il (le Héros jeune homme) n’a aucunement notion du prodigieux personnage que je suis et du microscopique vibrion qu’il figure ».
    Et, après une prodigieuse métamorphose:
    « Après tout qu’importe, ce petit âne peut braire… »

    • patricelouis says: -#2

      J’avais l’âne mais pas le vibrion ! Luc Fraisse, en démiurge, a libéré les regards. Fetiveau, aigle à l’œil exercé, ne pouvait laisser passer cette bactérie. Je corrige illico.

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