Quelle tuerie !

Quelle tuerie !

 

Préférer le sens figuré au sens propre — d’autant que, ici, ce dernier est particulièrement immonde…

 

La soirée du vendredi 13 novembre au Bataclan à Paris — déjà une semaine ! — s’est achevée en tuerie — on aurait pu dire : massacre, carnage, hécatombe. Le millier de fêtards qui y ont participé auraient pu s’accommoder de son acception seconde que les dictionnaires présentent comme familière et « par exagération ». Celui de l’Académie française l’illustre ainsi : « N’allez pas là, c’est une tuerie, se dit d’un lieu où il y a une telle foule qu’il est difficile de s’en tirer sain et sauf. »

 

C’est de cette façon que Marcel Proust l’utilise dans les trois occurrences d’À la recherche du temps perdu : Odette qualifie de « tuerie » le bal donné par Herbinger ; Oriane de Guermantes prévoit que la soirée chez Marie Gilbert sera « une tuerie à s’assommer » ; Gilberte de Saint-Loup ne s’attend pas à retrouver le Héros à la matinée chez la princesse de Guermantes (ex-Mme Verdurin), « une grande tuerie comme cela ».

 

Par exagération ? Plutôt par atténuation.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 

Les extraits :

— Mais les bals qu’on donne à Paris, les bals chics, je veux dire. Tiens, Herbinger, tu sais, celui qui est chez un coulissier ? mais si, tu dois savoir, c’est un des hommes les plus lancés de Paris, ce grand jeune homme blond qui est tellement snob, il a toujours une fleur à la boutonnière, une raie dans le dos, des paletots clairs ; il est avec ce vieux tableau qu’il promène à toutes les premières. Eh bien ! il a donné un bal, l’autre soir, il y avait tout ce qu’il y a de chic à Paris. Ce que j’aurais aimé y aller ! mais il fallait présenter sa carte d’invitation à la porte et je n’avais pas pu en avoir. Au fond j’aime autant ne pas y être allée, c’était une tuerie, je n’aurais rien vu. C’est plutôt pour pouvoir dire qu’on était chez Herbinger. Et tu sais, moi, la gloriole! Du reste, tu peux bien te dire que sur cent qui racontent qu’elles y étaient, il y a bien la moitié dont ça n’est pas vrai… Mais ça m’étonne que toi, un homme si « pschutt », tu n’y étais pas. I

 

— Quels magnifiques rubis !

— Ah! mon petit Charles, au moins on voit que vous vous y connaissez, vous n’êtes pas comme cette brute de Monserfeuil qui me demandait s’ils étaient vrais. Je dois dire que je n’en ai jamais vu d’aussi beaux. C’est un cadeau de la grande-duchesse. Pour mon goût ils sont un peu gros, un peu verre à bordeaux plein jusqu’aux bords, mais je les ai mis parce que nous verrons ce soir la grande-duchesse chez Marie-Gilbert, ajouta Mme de Guermantes sans se douter que cette affirmation détruisait celles du duc.

— Qu’est-ce qu’il y a chez la princesse ? demanda Swann.

— Presque rien, se hâta de répondre le duc à qui la question de Swann avait fait croire qu’il n’était pas invité.

— Mais comment, Basin ? C’est-à-dire que tout le ban et l’arrière-ban sont convoqués. Ce sera une tuerie à s’assommer. Ce qui sera joli, ajouta-t-elle en regardant Swann d’un air délicat, si l’orage qu’il y a dans l’air n’éclate pas, ce sont ces merveilleux jardins. Vous les connaissez. J’ai été là-bas, il y a un mois, au moment où les lilas étaient en fleurs, on ne peut pas se faire une idée de ce que ça pouvait être beau. Et puis le jet d’eau, enfin, c’est vraiment Versailles dans Paris. III

 

*« Mais comment venez-vous dans des matinées si nombreuses ? me demanda Gilberte. Vous retrouver dans une grande tuerie comme cela, ce n’est pas ainsi que je vous schématisais. Certes, je m’attendais à vous voir partout ailleurs qu’à un des grands tralalas de ma tante, puisque tante il y a », ajouta-t-elle d’un air fin, car étant Mme de Saint-Loup depuis un peu plus longtemps que Mme Verdurin n’était entrée dans la famille, elle se considérait comme une Guermantes de tout temps et atteinte par la mésalliance que son oncle avait faite en épousant Mme Verdurin et que, il est vrai, elle avait entendu railler mille fois devant elle, dans la famille, tandis que naturellement ce n’était qu’hors de sa présence qu’on avait parlé de la mésalliance qu’avait faite Saint-Loup en l’épousant. VII

 

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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