Vive les hôtels littéraires

Vive les hôtels littéraires

 

Jacques Letertre pratique l’infidélité et la constance… Au nom de la seconde, la première lui est non seulement pardonnée mais elle est encouragée.

Ce blogue n’a qu’un objet, l’œuvre maîtresse de Marcel Proust. Et pourtant, cette chronique porte sur Gustave Flaubert. Nous devons ce prodige à ce M. Letertre que je ne connais pas mais dont j’ai déjà plusieurs fois vanté l’hôtel qu’il a ouvert à Paris, le Swann, dédié à Proust. Et voilà qu’il récidive en en proposant un consacré à l’auteur de L’Éducation sentimentale.

L’inauguration vient d’avoir lieu, rue du Vieux Palais à Rouen, la ville natale de l’écrivain, appelé aussi l’Ermite du Croisset, le hameau des environs où il a vécu et écrit.

Le site de la radio normande Tendance Ouest qui me l’apprend précise que le cultivé proprio s’est adjoint les talents d’une historienne, d’une aquarelliste et d’une musicologue pour chacun de ses cinquante-deux chambres, le coin bibliothèque, le salon Flaubert et le boudoir Emma Bovary —je cite de confiance n’ayant pas mis les pieds dans ce Best Western hôtel littéraire Gustave Flaubert (****).

 

Désireux d’en savoir plus, j’ai téléphoné au 02 35 71 00 88 (conscience professionnelle oblige) et l’on m’a passé, devinez, Jacques Letertre en personne.

Voici ce qu’il m’a raconté, expliquant d’abord pourquoi Flaubert après Proust alors que je l’interpellais sur son « infidélité » au divin Marcel : « C’est une infidélité très relative. Il y a beaucoup de points communs entre les deux, l’un et l’autre fils et frères de médecins, n’ayant pas mené de carrière professionnelle, n’ayant pas fondé de de famille, considérés comme des ratés. » Et d’enchaîner, étourdissant d’érudition : « N’oubliez pas qu’un des premiers textes de Proust est un pastiche de Flaubert, dans Les Plaisirs et les Jours et qu’un de ses derniers s’intitule À propos du “Style” de Flaubert, et de me renvoyer à l’ouvrage de Mireille Naturel, Proust et Flaubert, Un secret d’écriture.

 

Sur son hôtel, il a repris l’idée du Swann où toutes les chambres sont nommées en référence à Proust et à la Recherche (voir les chronique Ma nuit avec la Charité et Tenir Salon au Swann), baptisant l’une « M. Ohnet », une autre « Le Perroquet Loulou » (dont il m’a appris qu’il se trouvait dans Un Cœur simple)…

 

Sur son propre profil, M. Letertre me confiera seulement qu’il n’a pas de formation littéraire particulière, que, pur produit de la fonction publique, il a dirigé de grands groupes cotés et qu’incertain de convaincre des actionnaires de la valeur des hôtels littéraire, il a choisi de s’y lancer seul.

 

L’hôtelier lettré a d’autres projets dans ses cartons : un hôtel littéraire Alexandre Vialatte à Clermont-Ferrand (ouverture prévue en septembre 2016) et un Marcel Aymé à Montmartre (ce sera pour plus tard mais l’établissement existe déjà sous un autre nom).

 

N’est-ce pas séduisant ? Paraphrasant Mao Tsé Toung, je conclurai, espérant que M. Letertre fasse des émules : « Que cent hôtels littéraires s’épanouissent ».

La boîte aux suggestions est ouverte.

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 


CATEGORIES : Chronique/ AUTHOR : patricelouis

10 comments to “Vive les hôtels littéraires”

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  1. Ah, mon dieu, si seulement M. Letertre avait pu s’investir à Manosque… Non seulement c’est une ville profondément littéraire, avec des librairies aux noms comme « le petit pois » ou « le poivre d’âne », mais encore il aurait peut-être pu sauver la Maison de Jean Giono – et surtout les admirables fresques de Lucien Jacques.

    La Maison n’a pu être sauvée, elle pouvait pourtant être transformée en petit hôtel plein de charme…

    Et je ne sais ce que sont devenues les fresques murales, en piteux état quand j’ai visité la Maison, il y a quelques années, mais en tout point remarquables.

    Elles étaient rose et bleues, et représentaient l’écrivain au milieu des siens et d’un bestiaire forestier (biches, etc.) Et surtout, surtout, tous ceux qui ont vu l’admirable dessin animé de Frédéric Beck « l’homme qui plantait des arbres » (avec la voix de Noiret) ne pouvaient que s’extasier : les univers picturaux des fresques de Manosque et du dessin animé étaient confondant de ressemblance !

    J’avais cru, à l’époque, que Beck était venu à Manosque et s’était inspiré des fresques de Jacques. MAIS NON !!! Beck a vu les fresques avant de mourir, mais APRES avoir sorti son film !

    Cette histoire particulièrement étonnante m’a toujours, à la fois, enchantée et navrée. Enchantée parce que cette nouvelle, « l’homme qui plantait des arbres », a changé ma vie (sans rire). Navrée parce que la maison est perdue…

    Si M. Letertre avait pu la sauver, j’aurais évidemment été sa première et sa plus fidèle cliente.

    (et j’ai habité Rouen pendant 20 ans, passant et repassant devant la place des Carmes où Flaubert, fièrement, campe cette figure de bourgeois qu’il était, tout en étant le plus lucide et le plus critique des enfants de cette bourgeoisie rouennaise. Encore un point commun avec Proust : ne jamais être dupe des jeux sociaux…)

    lien pour le dessin animé d’après Giono (je crois que, quand on le regarde, on comprend qu’il puisse changer la vie de quelqu’un) : https://youtu.be/n5RmEWp-Lsk

  2. … Je me pose d’ailleurs la question : il y a cette superbe statue de Flaubert à Rouen. Y’ a t-il une statue de Proust à Illiers-Combray ? Et à Paris ?

    Il les vaut bien…

    • Pour Illiers-Combray, hélas non. Je crois même savoir qu’il y a eu un projet mais pour immortaliser le père de Marcel, le professeur Adrien Proust, natif, lui, de la commune.
      Pour Paris, je crois qu’il n’y a pas davantage de statue de l’écrivain.

  3. Mais c’est proprement scandaleux. Il devrait y en avoir trois, à mon sens : une de « Proust Enfant », à Illiers-Combray, une de « Proust jeune homme », sur les Champs-Elysées, et une de « Proust écrivant sur son lit », à proximité du Carnavalet.

    En s’appuyant sur les photos, on devrait arriver à faire quelque chose. Pourquoi ne pas proposer ce combat-là pendant la réunion annuelle de la très officielle association des amis de Proust, Patrice ? Et lancer une souscription ? Tous les acteurs, les metteurs en scène, qui se sont emparés du texte de la Recherche (et il y a de nouveaux spectacles tous les jours), tous les auteurs qui ont écrit sur Proust, et ils sont légion, pourraient ainsi être mis à contribution ?

  4. Il me semble que voilà un directeur d’hôtel inspiré par Proust, mais qui ne lui aurait pas inspiré certaines pages savoureuses de la Recherche, comme le directeur du Grand Hôtel de Balbec.
    Quelle est le meilleur destin, inspirer Proust, ou être inspiré par lui?

  5. Il ne doit pas non plus admirer le ciel tout parcheminé d’étoile.

  6. Je reviens sur l’idée de statue de Proust… Songez, non seulement à la statue de Flaubert à Rouen, mais à celles de Joyce : la plus célèbre est à Dublin, mais il en existe une autre, en Croatie, à Pula (Joyce y séjourna quelque temps). Je ne parle pas de celle de Pessoa à Lisbonne, ni de celle de Garcia Lorca à Madrid, ni celle de Kafka à Prague… partout ! Les statues débordent d’ailleurs largement la sphère des écrivains : la dernière auprès de laquelle je fus photographiée était celle de Woody Allen, à Oviedo, par exemple…

    Ces statues, pour peu qu’elles soient conçues à taille humaine (et franchement, pour Marcel Proust, on voit mal comment il pourrait en aller autrement !) sont souvent l’occasion, pour les touristes, d’une photo un peu décalée, qui en tous cas permet de ponctuer d’une halte un séjour. L’ancien président d’office de tourisme que vous êtes, Patrice, devrait être sensible à l’argument !

    L’absence de statue de Proust me semble presque « discriminée » : voici en tout cas l’écrivain français le plus considérable du vingtième siècle, dont l’amour de la France, la recherche de l’identité française éclatent à chaque page de la Recherche (songez aux pages sur Saint André des Champs, aux rêveries écloses des noms aristocrates qui, à eux seuls, résument l’histoire de France, à cet amour de la langue française, enfin bref), et qui n’a même pas, à Illiers Combray par exemple, une petite statue, par exemple un enfant se dressant sur les pieds devant une haie d’aubépines (je dis ça, je dis rien) ?

    Patrice, je ne vois guère que vous pour embrasser cette cause nationale….

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