Petite leçon de hiérarchie aristocratique

Petite leçon de hiérarchie aristocratique

 

Entre un baron et un marquis, lequel a-t-il la préséance sur l’autre ?

Attention, il peut y avoir un piège.

Voyez la scène du dîner chez les Verdurin à la Raspelière dans Sodome et Gomorrhe. L’épisode qui nous intéresse est espacé sur vingt-cinq pages de l’édition de la Pléiade.

 

-Lever de rideau : Pour passer à table, Mme Verdurin se demande si elle doit prendre le baron de Charlus à sa droite. Son mari lui répond que non car le marquis de Cambremer, autre invité, a un « grade » plus élevé.

-Scène 2 : Cambremer est surpris quand Sidonie lui offre le bras, sachant qu’il n’a pas la préséance sur Charlus. Il accepte toutefois pensant qu’il n’y a pas de place d’honneur pour un hôte, le baron, vieil ami de la famille.

 

-Scène 3 : Tout le monde est assis, M. de Cambremer à la droite de Mme Verdurin, le baron à sa gauche. M. Verdurin explique à ce dernier que c’est parce qu’il n’est « que » baron. L’intéressé joue les désintéressés tout en lui assénant la liste de ses titres — duc, damoiseau, prince ! — pour lui montrer qu’il s’est gouré dans le protocole.

-Conclusion : De toutes les façons, avec Charlus, il n’y a pas à se poser d’inutiles questions. Cette leçon arrive dix pages plus loin : où que ce soit, sa place est toujours devant.

 

Qu’on se le dise, qu’on le retienne et prends ça dans les dents, manant !

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 

Les extraits

*Mme Verdurin demanda à l’oreille de son mari : « Est-ce que je donne le bras au baron de Charlus ? Comme tu auras à ta droite Mme de Cambremer, on aurait pu croiser les politesses. — Non, dit M. Verdurin, puisque l’autre est plus élevé en grade (voulant dire que M. de Cambremer était marquis), M. de Charlus est en somme son inférieur. — Eh bien, je le mettrai à côté de la princesse. » Et Mme Verdurin présenta à M. de Charlus Mme Sherbatoff ; ils s’inclinèrent en silence tous deux, de l’air d’en savoir long l’un sur l’autre et de se promettre un mutuel secret. IV, 221

 

*Mme Verdurin fut piquée que M. de Cambremer prétendît reconnaître si bien la Raspelière. « Vous devez pourtant trouver quelques changements, répondit-elle. Il y a d’abord de grands diables de bronze de Barbedienne et de petits coquins de sièges en peluche que je me suis empressée d’expédier au grenier, qui est encore trop bon pour eux. » Après cette acerbe riposte adressée à M. de Cambremer, elle lui offrit le bras pour aller à table. Il hésita un instant, se disant : « Je ne peux tout de même pas passer avant M. de Charlus. » Mais, pensant que celui-ci était un vieil ami de la maison du moment qu’il n’avait pas la place d’honneur, il se décida à prendre le bras qui lui était offert et dit à Mme Verdurin combien il était fier d’être admis dans le cénacle (c’est ainsi qu’il appela le petit noyau, non sans rire un peu de la satisfaction de connaître ce terme). IV, 223

 

*— Qu’alliez-vous me dire ? » interrompit M. de Charlus, qui commençait à être rassuré sur ce que voulait signifier M. Verdurin, mais qui préférait qu’il criât moins haut ces paroles à double sens. « vous avons mis seulement à gauche», répondit M. Verdurin. M. de Charlus, avec un sourire compréhensif, bonhomme et insolent, répondit : « Mais voyons ! Cela n’a aucune importance, ici ! » Et il eut un petit rire qui lui était spécial — un rire qui lui venait probablement de quelque grand’mère bavaroise ou lorraine, qui le tenait elle-même, tout identique, d’une aïeule, de sorte qu’il sonnait ainsi, inchangé, depuis pas mal de siècles, dans de vieilles petites cours de l’Europe, et qu’on goûtait sa qualité précieuse comme celle de certains instruments anciens devenus rarissimes. Il y a des moments où, pour peindre complètement quelqu’un, il faudrait que l’imitation phonétique se joignît à la description, et celle du personnage que faisait M. de Charlus risque d’être incomplète par le manque de ce petit rire si fin, si léger, comme certaines œuvres de Bach ne sont jamais rendues exactement parce que les orchestres manquent de ces « petites trompettes » au son si particulier, pour lesquelles l’auteur a écrit telle ou telle partie. « Mais, expliqua M. Verdurin, blessé, c’est à dessein. Je n’attache aucune importance aux titres de noblesse, ajouta-t-il, avec ce sourire dédaigneux que j’ai vu tant de personnes que j’ai connues, à l’encontre de ma grand’mère et de ma mère, avoir pour toutes les choses qu’elles ne possèdent pas, devant ceux qui ainsi, pensent-ils, ne pourront pas se faire, à l’aide d’elles, une supériorité sur eux. Mais enfin puisqu’il y avait justement M. de Cambremer et qu’il est marquis, comme vous n’êtes que baron… — Permettez, répondit M. de Charlus, avec un air de hauteur, à M. Verdurin étonné, je suis aussi duc de Brabant, damoiseau de Montargis, prince d’Oléron, de Carency, de Viazeggio et des Dunes. D’ailleurs, cela ne fait absolument rien. Ne vous tourmentez pas, ajouta-t-il en reprenant son fin sourire, qui s’épanouit sur ces derniers mots : J’ai tout de suite vu que vous n’aviez pas l’habitude. » IV, 238-239

 

*Notre cri d’armes, quand nous avons quitté celui des ducs de Brabant, a été « Passavant ». De sorte qu’il est, en somme, assez légitime que ce droit d’être partout les premiers, que nous avions revendiqué pendant tant de siècles à la guerre, nous l’ayons obtenu ensuite à la Cour. Et dame, il nous y a toujours été reconnu. IV, 246

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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  1.  » J’ai tout de suite vu que vous n’aviez pas l’habitude. » ah! comme Charlus sait bien tout résumer en si peu de mots. Cet épisode est l’un de ceux que je cite toujours à des amis qui s’étonnent que l’on puisse trouver la Recherche drôle.

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