Les Guermantes (I)

Les Guermantes (I)

 

En qualité et en quantité, c’est la famille la plus importante d’À la Recherche du Temps perdu.

Trente-trois de ses membres sont identifiés.

« Dans la lumière orangée qui émane de cette syllabe : « antes » (Du côté de chez Swann), les Guermantes sont la première de ce que Charlus appelle les « familles prépondérantes ».

C’est par là qu’il faut commencer.

 

«  Avant tout les Guermantes, qui comptent quatorze alliances avec la Maison de France, ce qui est d’ailleurs surtout flatteur pour la Maison de France, car c’était à Aldonce de Guermantes et non à Louis le Gros, son frère consanguin mais puîné, qu’aurait dû revenir le trône de France. Sous Louis XIV, nous drapâmes à la mort de Monsieur, comme ayant la même grand’mère que le Roi ;

– fort au-dessous des Guermantes, on peut cependant citer

– les La Trémoïlle, descendants des rois de Naples et des comtes de Poitiers ;

-les d’Uzès, peu anciens comme famille mais qui sont les plus anciens pairs ;

– les Luynes, tout à fait récents mais avec l’éclat de grandes alliances ;

-les Choiseul,

-les Harcourt,

-les La Rochefoucauld.

-Ajoutez encore les Noailles, malgré le comte de Toulouse,

-les Montesquieu,

-les Castellane et, sauf oubli, c’est tout. » (Sodome et Gomorrhe)

 

Cette noblesse est enracinée dans la nuit des temps — la famille est « plus ancienne que les Capétiens » (Le Temps retrouvé). Elle puise son unité dans ses souvenirs, n’admet pour seule supériorité que la naissance, est vaniteuse mais possède une éducation raffinée et un goût parfait.

 

Grimpons dans l’arbre généalogique [avec l’aide de Willy Hachez, auteur d’articles sur le sujet dans le Bulletin de la Société des Amis de Marcel Proust et des Amis de Combray].

 

Au Moyen Âge, la glorieuse maison est parfois déchirée par des luttes intestines. Ainsi, les deux fils de Pépin l’Insensé — Gilbert le Mauvais qui fait brûler l’église de Combray, et Charles le Bègue considéré comme pieux bien qu’il n’hésite pas à massacrer ceux dont la figure ne lui reviennent pas. Le second est battu par le premier qui bénéficie de l’aide que lui fournit Guillaume le Conquérant. Mais le vainqueur ne semble pas avoir su se concilier la sympathie des habitants de Combray, car ceux-ci finalement se ruent sur lui à la sortie de la messe et lui tranchent la tête. Un peu plus tard la couronne de France devrait revenir à Aldonce de Guermantes, le fils d’une Guermantes et de Philippe 1er, mais cette union n’est sans doute pas reconnue officiellement car en fin de compte, c’est Louis le Gros son frère consanguin mais puiné, né de l’union de Philippe 1er et de Berthe de Hollande, qui monte sur le trône de France. Les Guermantes descendent également en ligne directe des Lusignan, rois de Chypre.

En 1241, un Guermantes, duc de Brabant, épouse la fille du dernier landgrave de Thuringe et de Hesse. Ainsi, le titre de Hesse entre dans la Maison de Brabant plutôt que celui de Brabant dans la Maison de Hesse. Si la maison de Guermantes abandonne ce landgraviat à une branche cadette, elle forme toujours la branche aînée de la maison de Hesse et « quand ses membres vont à Darmstadt, à Cassel et dans toute la Hesse électorale, les landgraves leur cèdent toujours le pas et la première place.

Comme seules l’ont les maisons souveraines, les Guermantes ont leur propre cri de guerre : « Combraysis », puis « Limbourg à qui l’a conquis », enfin « Passavant ».

Par ailleurs, certains membres de la famille Guermantes se distinguent par les hautes charges qu’ils occupent, tel ce connétable de Guermantes à qui M. de Charlus s’identifie chaque fois qu’il a un duel.

Au XVIIe siècle, les descendants directs de la maison de Guermantes acquièrent dans les environs de Combray dont ils sont souvent les seigneurs, un château qui est dès lors appelé« Guermantes ».

Sous Louis XIV, quoi qu’en dise Saint-Simon, les Guermantes ont le rang d’Altesse tout comme le duc de Lorraine.

À la fin du XVIIe, apparaît le trisaïeul du duc Basin de Guermantes. Son épouse a le droit de passer toujours la première devant la plupart des autres princesses et c’est en qualité de duchesse de Guermantes qu’elle a ce rang élevé, bien que par elle-même, elle soit d’assez grande naissance puisqu’elle est par sa mère nièce de la reine de Pologne, de la reine de Hongrie, de l’électeur Palatin, du prince de Savoie-Carignan et du prince de Hanovre ensuite roi d’Angleterre.

Le bisaïeul du duc Basin de Guermantes épouse Thérèse d’Espinoy, fille du damoiseau de Commercy et appartenant à la maison de Lorraine.

Leur fils est le père du duc de Guermantes. Académicien français, il épouse en premières noces une La Rochefoucauld des ducs de Doudeauville. C’est pourquoi François de La Rochefoucauld, l’auteur des maximes, est l’aïeul de Charlus.

De ce mariage naissent le onzième duc de Guermantes et son frère qui porte le titre de Prince des Laumes.

Le Guermantes académicien épouse en secondes noces une Courvoisier. Ils ont un fils qui porte probablement le titre de prince de Guermantes.

Les deux demi-frères (le onzième duc de Guermantes et le prince de Guermantes) épousent tous les deux une demoiselle de Bouillon, sœurs de Mme de Villeparisis. Il semble que l’épouse du onzième duc de Guermantes est veuve d’un duc de Bavière, ce qui permettra lors de la guerre 1914-1918, à certains d’avoir un motif supplémentaire de traiter Basin et Palamède de Guermantes d’Allemands ou tout au moins de demi-Allemands.

Le onzième duc de Guermantes a deux fils et de deux filles qui font tous de brillants mariages.

Basin Sosthènes, douzième duc de Guermantes, épouse Oriane de Guermantes appartenant à une branche cadette de sa maison et sa cousine germaine, sa mère étant également une sœur de Mme de Villeparisis.

Palamède, baron de Charlus se marie avec une princesse de Bourbon qui semble être morte assez jeune.

Marie de Guermantes s’unit au vicomte ensuite marquis Aynard de Marsantes. Elle est la mère du marquis de Saint-Loup, duc héritier de Guermantes, qui épouse Gilberte Swann, et la grand-mère de leur fille, Mlle de Saint-Loup. Elle a aussi une fille qui épouse le prince de Léon.

La deuxième fille du onzième duc de Guermantes s’unit au frère du grand duc de Hesse, son lointain parent.

De l’union du prince de Guermantes et d’une demoiselle de Bouillon, naissent également plusieurs enfants dont le prince Gilbert de Guermantes. Celui-ci, épouse Marie Hedwige, princesse de Bavière appartenant à une maison royale et dont la sœur a épousé le grand duc de Hesse.

Un frère de Gilbert de Guermantes s’unit à une demoiselle de Brassac et a au moins une fille dont le bruit court qu’elle est fiancée à Saint-Loup. Il a aussi un fils, neveu du prince de Guermantes — à moins que le neveu soit le fils d’une sœur de Gilbert de Guermantes.

Marie Oriane Zenaïde de Guermantes a pour grand-père le maréchal de Guermantes.

Le père d’Oriane épouse aussi une demoiselle de Bouillon, sœur de Mme de Villeparisis. Sa femme semble être morte assez jeune et Mme de Villeparisis est amenée à élever sa nièce Oriane.

Elle a des sœurs qu’elle déteste, moins intelligentes. Une épouse un La Rochefoucault. Peut-être sont-elles les mères de l’une ou l’autre des jeunes filles désignées sous le nom de nièces d’Oriane. L’une d’entre elles épouse un M. de Crécy, citoyen Américain. Oriane a pu avoir un frère portant le titre de vicomte de Guermantes dont une fille épouse le comte de Grouchy, Elle semble avoir un autre frère qui épouse une Damas, petite-fille du duc de Modène. De cette union seraient nés au moins trois enfants : le prince d’Agrigente, le duc de Châtellerault et le Baron de Guermantes.

 

Les aléas du temps et la guerre, qui font perdre des biens allemands, conduisent la famille à se mésallier. Le prince de Guermantes est réduit à épouser Mme Verdurin, tandis que son cousin le duc de Guermantes, délaissant les aristocrates, prend comme maîtresse une ex Mme Swann et que Mlle de Saint-Loup, l’héritière de la branche aînée des Guermantes, épouse un homme obscur. Grandeur et décadence…

 

Voilà pour la qualité des Guermantes. Demain, nous abordons la quantité.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

Extraits :

*Jamais non plus nous ne pûmes pousser jusqu’au terme que j’eusse tant souhaité d’atteindre, jusqu’à Guermantes. Je savais que là résidaient des châtelains, le duc et la duchesse de Guermantes, je savais qu’ils étaient des personnages réels et actuellement existants, mais chaque fois que je pensais à eux, je me les représentais tantôt en tapisserie, comme était la comtesse de Guermantes, dans le « Couronnement d’Esther » de notre église, tantôt de nuances changeantes comme était Gilbert le Mauvais dans le vitrail où il passait du vert chou au bleu prune selon que j’étais encore à prendre de l’eau bénite ou que j’arrivais à nos chaises, tantôt tout à fait impalpables comme l’image de Geneviève de Brabant, ancêtre de la famille de Guermantes, que la lanterne magique promenait sur les rideaux de ma chambre ou faisait monter au plafond, — enfin toujours enveloppés du mystère des temps mérovingiens et baignant comme dans un coucher de soleil dans la lumière orangée qui émane de cette syllabe : «antes». Mais si malgré cela ils étaient pour moi, en tant que duc et duchesse, des êtres réels, bien qu’étranges, en revanche leur personne ducale se distendait démesurément, s’immatérialisait, pour pouvoir contenir en elle ce Guermantes dont ils étaient duc et duchesse, tout ce «côté de Guermantes» ensoleillé, le cours de la Vivonne, ses nymphéas et ses grands arbres, et tant de beaux après-midi. Et je savais qu’ils ne portaient pas seulement le titre de duc et de duchesse de Guermantes, mais que depuis le XIVe siècle où, après avoir inutilement essayé de vaincre leurs anciens seigneurs ils s’étaient alliés à eux par des mariages, ils étaient comtes de Combray, les premiers des citoyens de Combray par conséquent et pourtant les seuls qui n’y habitassent pas. Comtes de Combray, possédant Combray au milieu de leur nom, de leur personne, et sans doute ayant effectivement en eux cette étrange et pieuse tristesse qui était spéciale à Combray; propriétaires de la ville, mais non d’une maison particulière, demeurant sans doute dehors, dans la rue, entre ciel et terre, comme ce Gilbert de Guermantes, dont je ne voyais aux vitraux de l’abside de Saint-Hilaire que l’envers de laque noire, si je levais la tête quand j’allais chercher du sel chez Camus. (I, 121-122)

 

*[Charlus :] tout cela n’a rien à voir avec ce que je voulais dire, à savoir qu’en Allemagne, princes médiatisés, nous sommes Durchlaucht, et qu’en France notre rang d’Altesse était publiquement reconnu. (IV, 243)

 

*[Mme Verdurin :] il [Charlus] est Prussien, disait la Patronne, mais je vous le dis, je le sais, il nous l’a assez répété qu’il était membre héréditaire de la Chambre des Seigneurs de Prusse et Durchlaucht. (VII, 54)

 

*— Je suis tout à fait de votre avis, Basin, dit la duchesse, allons dans le vestibule, nous savons au moins pourquoi nous descendons de votre cabinet, tandis que nous ne saurons jamais pourquoi nous descendons des comtes de Brabant.

— Je vous ai répété cent fois comment le titre était entré dans la maison de Hesse, dit le duc (pendant que nous allions voir la photographie et que je pensais à celles que Swann me rapportait à Combray), par le mariage d’un Brabant, en 1241, avec la fille du dernier landgrave de Thuringe et de Hesse, de sorte que c’est même plutôt ce titre de prince de Hesse qui est entré dans la maison de Brabant, que celui de duc de Brabant dans la maison de Hesse. Vous vous rappelez du reste que notre cri de guerre était celui des ducs de Brabant : «Limbourg à qui l’a conquis», jusqu’à ce que nous ayons échangé les armes des Brabant contre celles des Guermantes, en quoi je trouve du reste que nous avons eu tort, et l’exemple des Gramont n’est pas pour me faire changer d’avis.

— Mais, répondit Mme de Guermantes, comme c’est le roi des Belges qui l’a conquis… Du reste, l’héritier de Belgique s’appelle le duc de Brabant.

— Mais, mon petit, ce que vous dites ne tient pas debout et pèche par la base. Vous savez aussi bien que moi qu’il y a des titres de prétention qui subsistent parfaitement si le territoire est occupé par un usurpateur. Par exemple, le roi d’Espagne se qualifie précisément de duc de Brabant, invoquant par là une possession moins ancienne que la nôtre, mais plus ancienne que celle du roi des Belges. Il se dit aussi duc de Bourgogne, roi des Indes Occidentales et Orientales, duc de Milan. Or, il ne possède pas plus la Bourgogne, les Indes, ni le Brabant, que je ne possède moi-même ce dernier, ni que ne le possède le prince de Hesse. Le roi d’Espagne ne se proclame pas moins roi de Jérusalem, l’empereur d’Autriche également, et ils ne possèdent Jérusalem ni l’un ni l’autre.

Il s’arrêta un instant, gêné que le nom de Jérusalem ait pu embarrasser Swann, à cause des «affaires en cours», mais n’en continua que plus vite :

— Ce que vous dites là, vous pouvez le dire de tout. Nous avons été ducs d’Aumale, duché qui a passé aussi régulièrement dans la maison de France que Joinville et que Chevreuse dans la maison d’Albert. Nous n’élevons pas plus de revendications sur ces titres que sur celui de marquis de Noirmoutiers, qui fut nôtre et qui devint fort régulièrement l’apanage de la maison de La Trémoille, mais de ce que certaines cessions sont valables, il ne s’ensuit pas qu’elles le soient toutes. Par exemple, dit-il en se tournant vers moi, le fils de ma belle-sœur porte le titre de prince d’Agrigente, qui nous vient de Jeanne la Folle, comme aux La Trémoille celui de prince de Tarente. Or Napoléon a donné ce titre de Tarente à un soldat, qui pouvait d’ailleurs être un fort bon troupier, mais en cela l’empereur a disposé de ce qui lui appartenait encore moins que Napoléon III en faisant un duc de Montmorency, puisque le Périgord avait au moins pour mère une Montmorency, tandis que le Tarente de Napoléon Ier n’avait de Tarente que la volonté de Napoléon qu’il le fût. Cela n’a pas empêché Chaix d’Est-Ange, faisant allusion à notre oncle Condé, de demander au procureur impérial s’il avait été ramasser le titre de duc de Montmorency dans les fossés de Vincennes. III

 

 

 

 


CATEGORIES : Chronique/ AUTHOR : patricelouis

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