Il y a Gotha et gotha

Il y a Gotha et gotha

 

Leur point commun est la ville où ils sont nés, Gotha, sur la Leina, au pied du Thüringerwald, près d’Erfurt, capitale du land de Thuringe, et qui leur a donné son nom. Les deux sont dans la Recherche. Un peu de culture militaire ne peut qu’être la bienvenue en ce lendemain de 11 novembre, anniversaire de l’armistice…

 

Au XVIIIe siècle, la cour de Gotha, résidence des ducs de Saxe-Gotha depuis 1640, est férue de préséances et frottée de culture française.

En 1763, Guillaume de Rothberg, un de ses gentilshommes les plus distingués de la cour fait imprimer pour l’année suivante un almanach d’une vingtaine de pages. Il contient un calendrier astronomique, des tablettes gravées pour enregistrer les gains ou les pertes au jeu et un tableau des départs et des arrivées du courrier.

En 1764, Emmanuel–Christophe Klufpfel, ancien précepteur dans la maison ducale, introduit un essai sur la généalogie des maisons souveraines, une table chronologique de la maison de Saxe et une autre des empereurs d’Allemagne, souverains élus du Saint–Empire romain germanique.

En 1765, l’Almanach de Gotha abandonne la langue française et devient Gothaischer Hofkalender zum Nutzen und Vergnügen (Almanach de la Cour pour l’utilité et l’amusement).

Justus Perthes en publie une édition annuelle à partir de 1785, faisant autorité dans le classement des monarchies régnantes et de leurs gouvernements, ou des anciennes dynasties princières, et familles ducales, les détails généalogiques, biographique et la titulature du plus haut niveau de l’aristocratie de l’Europe. Son succès grandit, expliqué notamment par les gravures d’un peintre de la vie intime, « le délicieux Chodowiecki ». Recouvert de rouge, frappé d’une couronne d’or, il forme le cercle fermé du sang bleu.

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Raison d’une réussite avec Ghislain de Diesbach : « L’Almanach était devenu le livre favori des cours qui se plongeaient dans sa lecture avec la complaisance de coquettes se mirant dans une glace. Il n’existait pas de plus vif et plus narcissique plaisir pour ces monarques qui s’ennuyaient dans leurs résidences baroques ou pour leurs courtisans, avides de titres et d’honneurs, que de se pencher sur ces pages qui rassuraient les premiers sur leur importance et en donnaient un peu plus aux seconds, fiers d’être a service de si puissants personnages. Les Allemands avaient toujours montré un goût très vif pour cette sorte de passe–temps, et la marquise de Sévigné raconte dans une de ses lettres que la princesse de Tarente, apparentée par sa naissance à tout le Saint–Empire, prenait scrupuleusement le deuil chaque fois qu’une mort survenait dans l’une des innombrables cours dont il se composait. Un jour, pourtant, la marquise l’aperçut en toilette claire et lui dit, aimable : “Je suis heureuse de voir, Madame, que l’Europe se porte bien…“ »

À la fin du XIXe siècle, l’almanach s’ouvre à l’aristocratie de toute l’Europe et prend sa forme ultime, d’un millier de pages : annuaire généalogique, annuaire diplomatique et statistique, appendice avec la liste de tous les souverains du monde. Pendant ce temps, les Saxe-Combourg-Gotha sont surnommés les étalons du Gotha, tant ils ont donné de princes consorts aux cours royales d’Europe.

Le Gotha a désigné, par glissement, l’ensemble des personnalités politiques, médiatiques ou culturelles, connues pour leur importance en termes de vie sociale ou de notoriété. Aujourd’hui, le Gotha est dans le Bottin mondain ou le Who’s Who. C’est la crème, le gratin, l’élite.

 

Ville industrielle active, Gotha est aussi, à la fin du XIXe siècle, le siège de la Gothaer Waggonfabrik, usine de matériel roulant ferroviaire. Pendant la guerre de 14-18, la société se développée dans la construction d’aéronefs : Gothaer est le fabricant d’une série très réussie d’avions bombardiers construits sur un design de 1914 par Oskar Ursinus.

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Ne pas confondre le Gotha et les gothas : ils n’ont pas la même fonction.

 

Demain, les zeppelins.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 

Les extraits :

*[Charlus :] D’ailleurs, plusieurs de nos titres viennent de la Maison de Lorraine par Thérèse d’Espinoy, ma bisaïeule, qui était la fille du damoiseau de Commercy. » S’étant aperçu que Morel l’écoutait, M. de Charlus développa plus amplement les raisons de sa prétention. « J’ai fait observer à mon frère que ce n’est pas dans la troisième partie du Gotha, mais dans la deuxième, pour ne pas dire dans la première, que la notice sur notre famille devrait se trouver, dit-il sans se rendre compte que Morel ne savait pas ce qu’était le Gotha. IV

*Pour en revenir à la prononciation et au vocabulaire de Mme de Guermantes, c’est par ce côté que la noblesse se montre vraiment conservatrice, avec tout ce que ce mot a à la fois d’un peu puéril, d’un peu dangereux, de réfractaire à l’évolution, mais aussi d’amusant pour l’artiste. Je voulais savoir comment on écrivait autrefois le mot Jean. Je l’appris en recevant une lettre du neveu de Mme de Villeparisis, qui signe — comme il a été baptisé, comme il figure dans le Gotha — Jehan de Villeparisis, avec la même belle H inutile, héraldique, telle qu’on l’admire, enluminée de vermillon ou d’outremer, dans un livre d’heures ou dans un vitrail. V

*« Mon cher Palamède, quand te reverrai-je ? Je m’ennuie beaucoup après toi et pense bien souvent à toi etc. PIERRE. » M. de Charlus se cassa la tête pour savoir quel était celui de ses parents qui se permettait de lui écrire avec une telle familiarité, qui devait par conséquent beaucoup le connaître, et dont malgré cela il ne reconnaissait pas l’écriture. Tous les princes auxquels l’Almanach de Gotha accorde quelques lignes défilèrent pendant quelques jours dans la cervelle de M. de Charlus. Enfin, brusquement, une adresse inscrite au dos l’éclaira : l’auteur de la lettre était le chasseur d’un cercle de jeu où allait quelquefois M. de Charlus. V

*Tout en me rappelant la visite de Saint-Loup j’avais marché, puis pour aller chez Mme Verdurin, fait un long crochet ; j’étais presque au pont des Invalides. Les lumières assez peu nombreuses (à cause des gothas) étaient allumées un peu trop tôt, car le changement d’heure avait été fait un peu trop tôt quand la nuit venait encore assez vite mais stabilisé pour toute la belle saison (comme les calorifères sont allumés et éteints à partir d’une certaine date) et au-dessus de la ville nocturnement éclairée dans toute une partie du ciel – du ciel ignorant de l’heure d’été et de l’heure d’hiver, et qui ne daignait pas savoir que 8 h. 1/2 était devenu 9 h. 1/2 – dans toute une partie du ciel bleuâtre il continuait à faire un peu jour. VII

*C’était l’époque où il y avait continuellement des raids de gothas ; l’air grésillait perpétuellement d’une vibration vigilante et sonore d’aéroplanes français. Mais parfois retentissait la sirène comme un appel déchirant de Walkyrie – seule musique allemande qu’on eût entendue depuis la guerre – jusqu’à l’heure où les pompiers annonçaient que l’alerte était finie tandis qu’à côté d’eux la berloque, comme un invisible gamin, commentait à intervalles réguliers la bonne nouvelle et jetait en l’air son cri de joie. VII

*Des aéroplanes montaient encore comme des fusées rejoindre les étoiles et des projecteurs promenaient lentement dans le ciel sectionné, comme une pâle poussière d’astres, d’errantes voies lactées. Cependant les aéroplanes venaient s’insérer au milieu des constellations et on aurait pu se croire dans un autre hémisphère en effet, en voyant ces « étoiles nouvelles ». M. de Charlus me dit son admiration pour ces aviateurs et comme il ne pouvait pas plus s’empêcher de donner libre cours à sa germanophilie qu’à ses autres penchants tout en niant l’une comme l’autre. « D’ailleurs, j’ajoute que j’admire autant les Allemands qui montent dans des gothas. Et sur des zeppelins, pensez le courage qu’il faut. Mais ce sont des héros tout simplement. Qu’est-ce que ça peut faire que ce soit sur des civils qu’ils lancent leurs bombes puisque ces batteries tirent sur eux ? Est-ce que vous avez peur des gothas et du canon ? » J’avouai que non et peut-être je me trompais. VII

*Le seul endroit où j’aurais pu me faire servir à boire et reprendre des forces pour rentrer chez moi eût été un hôtel. Mais dans la rue assez éloignée du centre où j’étais parvenu, tous, depuis que sur Paris les gothas lançaient leurs bombes, avaient fermé. VII

*Je pensais à la maison de Jupien, peut-être réduite en cendres maintenant, car une bombe était tombée tout près de moi comme je venais seulement d’en sortir, cette maison sur laquelle M. de Charlus eût pu prophétiquement écrire « Sodoma » comme avait fait, avec non moins de prescience ou peut-être au début de l’éruption volcanique et de la catastrophe déjà commencée, l’habitant inconnu de Pompéï. Mais qu’importaient sirène et gothas à ceux qui étaient venus chercher leur plaisir ? Le cadre social, le cadre de la nature, qui entoure nos amours, nous n’y pensons presque pas. La tempête fait rage sur mer, le bateau tangue de tous côtés, du ciel se précipitent des avalanches tordues par le vent, et tout au plus accordons-nous une seconde d’attention pour parer à la gêne qu’elle nous cause, à ce décor immense où nous sommes si peu de chose, et nous et le corps que nous essayons d’approcher. La sirène annonciatrice des bombes ne troublait pas plus les habitués de Jupien que n’eût fait un iceberg. VII

*[Charlus à Jupien :] « Il n’y aura pas d’alerte ce soir au moins, car je me vois d’ici calciné par ce feu du ciel comme un habitant de Sodome ». Et il affectait de redouter les gothas, non qu’il en éprouvât l’ombre de peur, mais pour avoir le prétexte dès que les sirènes retentissaient, de se précipiter dans les abris du métropolitain où il espérait quelque plaisir des frôlements dans la nuit, avec de vagues rêves de souterrains moyenâgeux et d’in pace. VII

*[Bloch :] ainsi la maîtresse de maison d’ici, la princesse de Guermantes, je sais bien qu’elle n’est plus jeune, mais enfin il n’y a pas tellement longtemps que tu me parlais de son charme incomparable, de sa merveilleuse beauté. Certes, je reconnais qu’elle a grand air, et elle a bien ces yeux extraordinaires dont tu me parlais, mais enfin je ne la trouve pas tellement inouïe que tu disais. Evidemment elle est très racée, mais enfin… ». Je fus obligé de dire à Bloch qu’il ne me parlait pas de la même personne. La princesse de Guermantes en effet était morte et c’est l’ex-Madame Verdurin que le prince ruiné par la défaite allemande, avait épousée et que Bloch ne reconnaissait pas. « Tu te trompes, j’ai cherché dans le Gotha de cette année me confessa naïvement Bloch et j’ai trouvé le prince de Guermantes, habitant l’hôtel où nous sommes et marié à tout ce qu’il y a de plus grandiose, attends un peu que je me rappelle, marié à Sidonie, duchesse de Duras, née des Beaux. En effet, Mme Verdurin, peu après la mort de son mari, avait épousé le vieux duc de Duras, ruiné, qui l’avait faite cousine du prince de Guermantes, et était mort après deux ans de mariage. Il avait été pour Mme Verdurin une transition fort utile et maintenant celle-ci par un troisième mariage était princesse de Guermantes et avait dans le faubourg Saint-Germain une grande situation qui eût fort étonné à Combray où les dames de la rue de l’Oiseau, la fille de Mme Goupil et la belle fille de Mme de Sazerat, toutes ces dernières années, avant que Mme Verdurin ne fût princesse de Guermantes, avaient dit en ricanant « la duchesse de Duras », comme si c’eût été un rôle que Mme Verdurin eût tenu au théâtre. VII

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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