Usurpation d’identité

Usurpation d’identité

 

Le point commun entre Bloch, Legrandin, MM. Thirion et Ménager ? Ils se trouvent à l’étroit dans leur nom. Pour le premier, l’antisémitisme du temps de la Recherche n’y est pas pour rien. Les autres pêchent par vanité — bourgeois, ils se rêvent aristos !

 

Et voilà comment un juif ami du Héros devient Jacques du Rozier, un snob se fait appeler comte de Méséglise, un roturier s’accapare un nom disparu, Villeparisis, et un agriculteur ajoute le nom de sa ferme, Mirougrain, à son patronyme.

 

Au passage, Madeleine de Bouillon, petite-fille de Florimond de Guise, fille du duc Cyrus de Bouillon et d’une Montpensier, tante de la duchesse de Guermantes et veuve du duc d’Havré devrait, en se remariant, être appelée Mme Thirion. C’est moins chic que marquise de Villeparisis !

 

Il est une autre dame d’À la recherche du temps perdu qui se présente sous un autre nom que le sien, un pseudonyme. Mme de Thèbes se fait appeler ainsi pour ses dons de voyance, à l’image de l’oracle Amphiaraos dans la ville béotienne.

Dans l’œuvre, Robert de Saint-Loup la prend comme référence de la capacité à deviner le sort d’une armée dans la bataille, pour un grand général, ou d’un malade en lutte contre la maladie, pour un grand médecin.

Dans la vraie vie, elle s’appelait Anne Victorine Savigny (1845-1916). Cartomancienne, elle exerçait dans un salon de l’avenue de Wagram, à Paris et publiait chaque année ses prophéties dans un Almanac. Elle est l’auteur de L’Énigme du rêve : explication des songes (1908). Marcel Proust l’a consultée sur les conseils d’Henri Bardac. Après avoir examiné ses mains et son visage, elle lui dit : « Qu’attendez-vous de moi, monsieur ? C’est à vous, plutôt, de me révéler mon caractère. »

 

S’il est question d’un faux Charlus, en réalité, il ne l’est pas vraiment puisque, comte, il se nomme Leblois de Charlus, pris effectivement parfois pour le « vrai », le baron.

 

Dimanche, nous traiterons de quelques personnages à surnom.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 

Le extraits

*— Mon Dieu, la réponse n’est pas facile, me répondit d’une voix qui semblait patiner sur les mots, M. de Charlus. C’est absolument comme si vous me demandiez ce que c’est que rien. Ma tante, qui peut tout se permettre, a eu la fantaisie, en se remariant avec un certain petit M. Thirion, de plonger dans le néant le plus grand nom de France. Ce Thirion a pensé qu’il pourrait sans inconvénient, comme on fait dans les romans, prendre un nom aristocratique et éteint. L’histoire ne dit pas s’il fut tenté par La Tour d’Auvergne, s’il hésita entre Toulouse et Montmorency. En tous cas il fit un choix autre et devint monsieur de Villeparisis. Comme il n’y en a plus depuis 1702, j’ai pensé qu’il voulait modestement signifier par là qu’il était un monsieur de Villeparisis, petite localité près de Paris, qu’il avait une étude d’avoué ou une boutique de coiffeur à Villeparisis. Mais, ma tante n’entendait pas de cette oreille-là — elle arrive d’ailleurs à l’âge où l’on n’entend plus d’aucune. Elle prétendit que ce marquisat était dans la famille, elle nous a écrit à tous, elle a voulu faire les choses régulièrement, je ne sais pas pourquoi. Du moment qu’on prend un nom auquel on n’a pas droit, le mieux est de ne pas faire tant d’histoires, comme notre excellente amie, la prétendue comtesse de M. qui, malgré les conseils de Mme Alphonse Rothschild, refusa de grossir les deniers de saint Pierre pour un titre qui n’en serait pas rendu plus vrai. Le comique est que, depuis ce moment-là, ma tante a fait le trust de toutes les peintures se rapportant aux Villeparisis véritables, avec lesquels feu Thirion n’avait aucune parenté. Le château de ma tante est devenu une sorte de lieu d’accaparement de leurs portraits, authentiques ou non, sous le flot grandissant desquels certains Guermantes et certains Condé, qui ne sont pourtant pas de la petite bière, ont dû disparaître. Les marchands de tableaux lui en fabriquent tous les ans. Et elle a même dans sa salle à manger à la campagne un portrait de Saint-Simon à cause du premier mariage de sa nièce avec M. de Villeparisis et bien que l’auteur des Mémoires ait peut-être d’autres titres à l’intérêt des visiteurs que n’avoir pas été le bisaïeul de M. Thirion.

Mme de Villeparisis, n’étant que Mme Thirion, acheva la chute qu’elle avait commencée dans mon esprit quand j’avais vu la composition mêlée de son salon. III

 

*Mais bien des jeunes gens des nouvelles générations et qui ne connaissaient pas les situations réelles, outre qu’ils pouvaient prendre Marie-Antoinette d’Oloron, marquise de Cambremer, pour une dame de la plus haute naissance, auraient pu commettre bien d’autres erreurs en lisant cette lettre de faire-part. Ainsi, pour peu que leurs randonnées à travers la France leur eussent fait connaître un peu le pays de Combray, en voyant que le comte de Méséglise faisait part dans les premiers, et tout près du duc de Guermantes, ils auraient pu n’éprouver aucun étonnement. Le côté de Méséglise et le côté de Guermantes se touchent, vieille noblesse de la même région, peut-être alliée depuis des générations, eussent-ils pu se dire. « Qui sait ? c’est peut-être une branche des Guermantes qui porte le nom de comtes de Méséglise. » Or le comte de Méséglise n’avait rien à voir avec les Guermantes et ne faisait même pas part du côté Guermantes, mais du côté Cambremer, puisque le comte de Méséglise, qui, par un avancement rapide, n’était resté que deux ans Legrandin de Méséglise, c’était notre vieil ami Legrandin. Sans doute, faux titre pour faux titre, il en était peu qui eussent pu être aussi désagréables aux Guermantes que celui-là. Ils avaient été alliés autrefois avec les vrais comtes de Méséglise desquels il ne restait plus qu’une femme, fille de gens obscurs et dégradés, mariée elle-même à un gros fermier enrichi de ma tante, nommé Ménager, qui lui avait acheté Mirougrain et se faisait appeler maintenant Ménager de Mirougrain, de sorte que quand on disait que sa femme était née de Méséglise on pensait qu’elle devait être plutôt née à Méséglise et qu’elle était de Méséglise comme son mari de Mirougrain. VI

 

*Et je compris qu’il s’agissait de mon camarade. Il entra d’ailleurs au bout d’un instant. J’eus de la peine à le reconnaître. D’ailleurs, il avait pris maintenant non seulement un pseudonyme, mais le nom de Jacques du Rozier, sous lequel il eût fallut le flair de mon grand-père pour reconnaître la « douce vallée » de l’Hébron et les « chaînes d’Israël » que mon ami semblait avoir définitivement rompues. Un chic anglais avait en effet complètement transformé sa figure et passé au rabot tout ce qui se pouvait effacer. VII

 

*[Saint-Loup au Héros :] Tu verras Napoléon ne pas attaquer quand toutes les règles voulaient qu’il attaquât, mais une obscure divination le lui déconseillait. Par exemple, vois à Austerlitz ou bien, en 1806, ses instructions à Lannes. Mais tu verras des généraux imiter scolastiquement telle manœuvre de Napoléon et arriver au résultat diamétralement opposé. Dix exemples de cela en 1870. Mais même pour l’interprétation de ce que peut faire l’adversaire, ce qu’il fait n’est qu’un symptôme qui peut signifier beaucoup de choses différentes. Chacune de ces choses a autant de chance d’être la vraie, si on s’en tient au raisonnement et à la science, de même que, dans certains cas complexes, toute la science médicale du monde ne suffira pas à décider si la tumeur invisible est fibreuse ou non, si l’opération doit être faite ou pas. C’est le flair, la divination genre Mme de Thèbes (tu me comprends) qui décide chez le grand général comme chez le grand médecin. III

 

*De même, si dans le monde des peintres, des comédiens, M. de Charlus avait si mauvaise réputation, cela tenait à ce qu’on le confondait avec un comte Leblois de Charlus, qui n’avait même pas la moindre parenté avec lui, ou extrêmement lointaine, et qui avait été arrêté, peut-être par erreur, dans une descente de police restée fameuse. En somme, toutes les histoires qu’on racontait sur M. de Charlus s’appliquaient au faux. Beaucoup de professionnels juraient avoir eu des relations avec M. de Charlus et étaient de bonne foi, croyant que le faux Charlus était le vrai, et le faux peut-être favorisant, moitié par ostentation de noblesse, moitié par dissimulation de vice, une confusion qui, pour le vrai (le baron que nous connaissons), fut longtemps préjudiciable, et ensuite, quand il eut glissé sur sa pente, devint commode, car à lui aussi elle permit de dire : « Ce n’est pas moi. » Actuellement, en effet, ce n’était pas de lui qu’on parlait. Enfin, ce qui ajoutait, à la fausseté des commentaires d’un fait vrai (les goûts du baron), il avait été l’ami intime et parfaitement pur d’un auteur qui, dans le monde des théâtres, avait, on ne sait pourquoi, cette réputation et ne la méritait nullement. Quand on les apercevait à une première ensemble, on disait : « Vous savez », de même qu’on croyait que la duchesse de Guermantes avait des relations immorales avec la princesse de Parme ; légende indestructible, car elle ne se serait évanouie qu’à une proximité de ces deux grandes dames où les gens qui la répétaient n’atteindraient vraisemblablement jamais qu’en les lorgnant au théâtre et en les calomniant auprès du titulaire du fauteuil voisin. IV

 

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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