Quand le lait déborde

Quand le lait déborde

 

Ce qu’il y a de bien avec Marcel Proust, c’est que, quand il amplifie, il ne mégote pas…

 

Que vous font penser ces images ?

Des voiliers dans la tempête…

 

… une tempête de neige…

 

… et un mascaret :

 

Oui, comme vous, je songe à des drames, des catastrophes, d’inquiétantes folies de la nature — bref j’en tremble à leur seul idée et ne peux concevoir qu’elles soient évoquées pour autre chose qu’une menace fatale pour qui affronte de tels funestes événements.

 

Marcel, non ! Lui les cite à propos d’un récipient plein de lait chauffé au point de déborder.

 

Ah, ça relativise… Le passage du Côté de Guermantes est croquignolet. Cette scène d’une vie fort quotidienne, domestique, banale et anodine est décrite par le Héros. Il se trouve alors dans la chambre de Robert de Saint-Loup, la seconde à droite du troisième étage d’un bâtiment du quartier de cavalerie de la caserne de Doncières. Son ami qui y sert sous les drapeaux lui a demandé de l’attendre. Son esprit peut alors vagabonder et le romancier nous offre des lignes dont il a le secret, joliment labyrinthiques.

 

Parti du bruit du feu qui brûle dans la cheminée, le jeune homme évoque un monsieur qui marche et se mouche. Voilà pour l’ouïe. Suivent la vue avec les tentures de liberty de vieilles étoffes allemandes et l’odorat avec un goût de pain bis. Le feu devient sage comme un chien couché et lest oreilles sont attirées par un tic tac de montre introuvable qui lui fait dire que les sons n’ont pas de lieu. Surgit alors en pensée un malade à boules Quiès privé ainsi du bruit du feu, des tramways sur la grand’place, des pages du livre qu’il tourne et du bain qui coule — le tout avec force images du genre musique des rails et dieu qui feuillette un bouquin.

Nous-même, poursuit le Héros, avec les oreilles bouchées, nous apprécions les coups de marteau, les cartes à jouer qui jouent toutes seules. Il en profite pour faire un détour vers l’amour et la souffrance avant de revenir au piano assourdi d’une voisine, à un autre occupant de la maison qui fait les cents pas, à la circulation automobile. Si l’on retire au malade le coton obstruant ses oreilles, reviennent des anges musiciens et des tramways chanteurs — bref, c’est du Proust !

Mais il semble impérieux de s’arrêter sur un malheureux sourd — décidément — obligé de regarder sa bouilloire de lait car il n’entendrait pas le bruit du liquide qui se sauve. C’est ici que sont convoqués les éléments déchaînés alors que finalement très prosaïquement le Héros nous informe que pour prévenir tout drame né d’un débordement lacté, il suffit de débrancher la bouillotte, autre nom du récipient.

 

Il ne peut s’empêcher toutefois de comparer le retrait de la prise électrique aux eaux arrêtées par le Seigneur. Rien ne ressemble plus en effet à la fin du passage de la Mer Rouge par les Hébreux que le courant coupé dans une cuisine.

 

Ce geste sublime sauve de l’engloutissement des livres et de la montre du malade. Oui, ça faut deux montres : celle-là et celle de Saint-Loup toujours pas arrivé. La vieille bonne du malheureux, elle, est bien là et ne se prive pas de traiter son patron infirme, mais puissant pendant qu’on y est, d’aussi fou qu’un enfant de cinq ans !

Après l’épisode épique du lait, interviennent encore un visiteur, des objets qui s’enflamment avant de se transformer en monstres ailés, un décor qui s’écroule — rien que du convenu, quoi, avant que le jeune marquis ne fasse son entrée. Rideau.

 

Bien sûr, ma restitution moqueuse est injuste et gomme à dessein le génie proustien qui fait surgir des mondes entremêlés. La page ainsi décortiquée n’en est pas moins ébouriffante.

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 

L’extrait

*On m’indiqua la chambre de Saint-Loup. Je restai un instant devant sa porte fermée, car j’entendais remuer ; on bougeait une chose, on en laissait tomber une autre ; je sentais que la chambre n’était pas vide et qu’il y avait quelqu’un. Mais ce n’était que le feu allumé qui brûlait. Il ne pouvait pas se tenir tranquille, il déplaçait les bûches et fort maladroitement. J’entrai ; il en laissa rouler une, en fit fumer une autre. Et même quand il ne bougeait pas, comme les gens vulgaires il faisait tout le temps entendre des bruits qui, du moment que je voyais monter la flamme, se montraient à moi des bruits de feu, mais que, si j’eusse été de l’autre côté du mur, j’aurais cru venir de quelqu’un qui se mouchait et marchait. Enfin, je m’assis dans la chambre. Des tentures de liberty et de vieilles étoffes allemandes du XVIIIe siècle la préservaient de l’odeur qu’exhalait le reste du bâtiment, grossière, fade et corruptible comme celle du pain bis. C’est là, dans cette chambre charmante, que j’eusse dîné et dormi avec bonheur et avec calme. Saint-Loup y semblait presque présent grâce aux livres de travail qui étaient sur sa table à côté des photographies parmi lesquelles je reconnus la mienne et celle de Mme de Guermantes, grâce au feu qui avait fini par s’habituer à la cheminée et, comme une bête couchée en une attente ardente, silencieuse et fidèle, laissait seulement de temps à autre tomber une braise qui s’émiettait, ou léchait d’une flamme la paroi de la cheminée. J’entendais le tic tac de la montre de Saint-Loup, laquelle ne devait pas être bien loin de moi. Ce tic tac changeait de place à tout moment, car je ne voyais pas la montre ; il me semblait venir de derrière moi, de devant, d’à droite, d’à gauche, parfois s’éteindre comme s’il était très loin. Tout d’un coup je découvris la montre sur la table. Alors j’entendis le tic tac en un lieu fixe d’où il ne bougea plus. Je croyais l’entendre à cet endroit-là ; je ne l’y entendais pas, je l’y voyais, les sons n’ont pas de lieu. Du moins les rattachons-nous à des mouvements et par là ont-ils l’utilité de nous prévenir de ceux-ci, de paraître les rendre nécessaires et naturels. Certes il arrive quelquefois qu’un malade auquel on a hermétiquement bouché les oreilles n’entende plus le bruit d’un feu pareil à celui qui rabâchait en ce moment dans la cheminée de Saint-Loup, tout en travaillant à faire des tisons et des cendres qu’il laissait ensuite tomber dans sa corbeille, n’entende pas non plus le passage des tramways dont la musique prenait son vol, à intervalles réguliers, sur la grand’place de Doncières. Alors, que le malade lise, et les pages se tourneront silencieusement comme si elles étaient feuilletées par un dieu. La lourde rumeur d’un bain qu’on prépare s’atténue, s’allège et s’éloigne comme un gazouillement céleste. Le recul du bruit, son amincissement, lui ôtent toute puissance agressive à notre égard ; affolés tout à l’heure par des coups de marteau qui semblaient ébranler le plafond sur notre tête, nous nous plaisons maintenant à les recueillir, légers, caressants, lointains comme un murmure de feuillages jouant sur la route avec le zéphir. On fait des réussites avec des cartes qu’on n’entend pas, si bien qu’on croit ne pas les avoir remuées, qu’elles bougent d’elles-mêmes et, allant au-devant de notre désir de jouer avec elles, se sont mises à jouer avec nous. Et à ce propos on peut se demander si pour l’Amour (ajoutons même à l’Amour l’amour de la vie, l’amour de la gloire, puisqu’il y a, paraît-il, des gens qui connaissent ces deux derniers sentiments) on ne devrait pas agir comme ceux qui, contre le bruit, au lieu d’implorer qu’il cesse, se bouchent les oreilles ; et, à leur imitation, reporter notre attention, notre défensive, en nous-même, leur donner comme objet à réduire, non pas l’être extérieur que nous aimons, mais notre capacité de souffrir par lui.

Pour revenir au son, qu’on épaississe encore les boules qui ferment le conduit auditif, elles obligent au pianissimo la jeune fille qui jouait au-dessus de notre tête un air turbulent ; qu’on enduise une de ces boules d’une matière grasse, aussitôt son despotisme est obéi par toute la maison, ses lois mêmes s’étendent au dehors. Le pianissimo ne suffit plus, la boule fait instantanément fermer le clavier et la leçon de musique est brusquement finie ; le monsieur qui marchait sur notre tête cesse d’un seul coup sa ronde ; la circulation des voitures et des tramways est interrompue comme si on attendait un Chef d’État. Et cette atténuation des sons trouble même quelquefois le sommeil au lieu de le protéger. Hier encore les bruits incessants, en nous décrivant d’une façon continue les mouvements dans la rue et dans la maison, finissaient par nous endormir comme un livre ennuyeux ; aujourd’hui, à la surface de silence étendue sur notre sommeil, un heurt plus fort que les autres arrive à se faire entendre, léger comme un soupir, sans lien avec aucun autre son, mystérieux ; et la demande d’explication qu’il exhale suffit à nous éveiller. Que l’on retire pour un instant au malade les cotons superposés à son tympan, et soudain la lumière, le plein soleil du son se montre de nouveau, aveuglant, renaît dans l’univers ; à toute vitesse rentre le peuple des bruits exilés ; on assiste, comme si elles étaient psalmodiées par des anges musiciens, à la résurrection des voix. Les rues vides sont remplies pour un instant par les ailes rapides et successives des tramways chanteurs. Dans la chambre elle-même, le malade vient de créer, non pas, comme Prométhée, le feu, mais le bruit du feu. Et en augmentant, en relâchant les tampons d’ouate, c’est comme si on faisait jouer alternativement l’une et l’autre des deux pédales qu’on a ajoutées à la sonorité du monde extérieur.

Seulement il y aussi des suppressions de bruits qui ne sont pas momentanées. Celui qui est devenu entièrement sourd ne peut même pas faire chauffer auprès de lui une bouillotte de lait sans devoir guetter des yeux, sur le couvercle ouvert, le reflet blanc, hyperboréen, pareil à celui d’une tempête de neige et qui est le signe prémonitoire auquel il est sage d’obéir en retirant, comme le Seigneur arrêtant les flots, les prises électriques ; car déjà l’œuf ascendant et spasmodique du lait qui bout accomplit sa crue en quelques soulèvements obliques, enfle, arrondit quelques voiles à demi chavirées qu’avait plissées la crème, en lance dans la tempête une en nacre et que l’interruption des courants, si l’orage électrique est conjuré à temps, fera toutes tournoyer sur elles-mêmes et jettera à la dérive, changées en pétales de magnolia. Mais si le malade n’avait pas pris assez vite les précautions nécessaires, bientôt ses livres et sa montre engloutis, émergeant à peine d’une mer blanche après ce mascaret lacté, il serait obligé d’appeler au secours sa vieille bonne qui, fût-il lui-même un homme politique illustre ou un grand écrivain, lui dirait qu’il n’a pas plus de raison qu’un enfant de cinq ans. À d’autres moments, dans la chambre magique, devant la porte fermée, une personne qui n’était pas là tout à l’heure a fait son apparition, c’est un visiteur qu’on n’a pas entendu entrer et qui fait seulement des gestes comme dans un de ces petits théâtres de marionnettes, si reposants pour ceux qui ont pris en dégoût le langage parlé. Et pour ce sourd total, comme la perte d’un sens ajoute autant de beauté au monde que ne fait son acquisition, c’est avec délices qu’il se promène maintenant sur une Terre presque édénique où le son n’a pas encore été créé. Les plus hautes cascades déroulent pour ses yeux seuls leur nappe de cristal, plus calmes que la mer immobile, comme des cataractes du Paradis. Comme le bruit était pour lui, avant sa surdité, la forme perceptible que revêtait la cause d’un mouvement, les objets remués sans bruit semblent l’être sans cause ; dépouillés de toute qualité sonore, ils montrent une activité spontanée, ils semblent vivre ; ils remuent, s’immobilisent, prennent feu d’eux-mêmes. D’eux-mêmes ils s’envolent comme les monstres ailés de la préhistoire. Dans la maison solitaire et sans voisins du sourd, le service qui, avant que l’infirmité fût complète, montrait déjà plus de réserve, se faisait silencieusement, est assuré maintenant, avec quelque chose de subreptice, par des muets, ainsi qu’il arrive pour un roi de féerie. Comme sur la scène encore, le monument que le sourd voit de sa fenêtre — caserne, église, mairie — n’est qu’un décor. Si un jour il vient à s’écrouler, il pourra émettre un nuage de poussière et des décombres visibles ; mais moins matériel même qu’un palais de théâtre dont il n’a pourtant pas la minceur, il tombera dans l’univers magique sans que la chute de ses lourdes pierres de taille ternisse de la vulgarité d’aucun bruit la chasteté du silence.

Celui, bien plus relatif, qui régnait dans la petite chambre militaire où je me trouvais depuis un moment, fut rompu. La porte s’ouvrit, et Saint-Loup, laissant tomber son monocle, entra vivement. III

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

3 comments to “Quand le lait déborde”

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  1. Qui fait surgir des mondes entremêlés : fine approche de l’esthétique proustienne !

  2. Yes…a perfect example of NEVER knowing what Patrice will post! 😉

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