Le Roumain Ronsard

Le Roumain Ronsard

 

Qu’est-ce que ce blogue, tous comptes faits, sinon — pour une part — un immense et foutraque recueil de notes de bas de pages ? Cela m’est apparu (il était temps !) en préparant cette chronique.

 

Un mot, une tournure, un personnage, une histoire… et vient le déclic.

 

Pourquoi, grands dieux, Marcel Proust éprouve-t-il le besoin de signaler, comme incidemment, que Pierre de Ronsard est célèbre en Roumanie pour son aristocratique naissance et non pour ses vers ? Que lui prend-il d’ajouter que le sang bleu du poète n’est qu’une blague et de nous laisser en plan sans autres lumières ?

 

Précisons justement que de son temps, l’histoire avait défrayé la chronique. Aujourd’hui, ça s’est estompé — pour ma part, j’en ignorais tout. Alors voilà.

 

D’abord les mots de l’écrivain dans Sodome et Gomorrhe :

*[Charlus] dans ces milieux bourgeois et artistes où il passait pour l’incarnation même de l’inversion, sa grande situation mondaine, sa haute origine, étaient entièrement ignorées, par un phénomène analogue à celui qui, dans le peuple roumain, fait que le nom de Ronsard est connu comme celui d’un grand seigneur, tandis que son œuvre poétique y est inconnue. Bien plus, la noblesse de Ronsard repose en Roumanie sur une erreur. IV

 

Quelle est donc la légende ?

Les faits sûrs et certains : Pierre de Ronsard naît en 1524 au château de la Possonnière, dans le Vendômois. Il est le quatrième enfant de Loys de Ronsard, chevalier de la Possonnière, maître d’hôtel du Dauphin (François III de Bretagne, fils aîné de François Ier) et de Jeanne Chaudrier, veuve des Roches. Il entame une carrière de diplomate, que la maladie interrompt, et il se met à écrire. Avec la Pléiade, réunissant d’autres poètes, il a pour ambition d’imiter et de surpasser les Italiens (tels Pétrarque et Dante) en créant une littérature en langue française capable d’égaler les poètes latins ou grecs.

Sa première grande œuvre , ce sont ses Odes. C’est la gloire. Suivent les Amours, les Hymnes, la Franciade. Le « Prince des poètes et poète des princes » meurt en 1585 en son prieuré de Saint- Cosme, en Touraine.

 

L’ancrage de Ronsard dans le Vendômois est avéré, vérifié. Son ascendance lointaine, côté paternel, est plus floue. Elle autorise donc toutes les fantaisies. Le poète ne s’est pas retenu, s’inventant une origine dans les Carpates !

 

C’est lui-même qui affirme ses origines du bas Danube. Il l’écrit dans son ouvrage Le Bocage.

*« Or quant à mon ancêtre, il a tiré sa race

D’où le glacé Danube est voisin de la Thrace.

Plus bas que la Hongrie, en une froide part,

Est un seigneur nommé le marquis de Ronsard,

Riche en villes, & gens, riche d’or, & de terre.

Un de ses fils puinés ardant de voir la guerre

Un camp d’autres puinés assembla hazardeus,

Et quittant son païs, fait capitaine de favorables,

Traversa la Hongrie, & la basse Allemaigne,

Traversa la Bourgongne, & toute la Champaigne,

Et soudart vint servir Philipes de Valois,

Qui pour lors avoit guerre encontre les Anglois.

Il s’emploia si bien au service de France,

Que le Roi lui donna des biens à sufisance,

Situés pres du Loir, puis du tout oubliant

Freres, pere, & païs, françois se mariant

Engendra les aïeus dont est sorti le pere

Par qui premier je vi cette belle lumière. »

 

Où exactement ? Ses amis disent à sa mort, l’un, « des confins de la Hongrie et de la Bulgarie » (Claude Binet), et d’autres « de la Moravie, province située entre la Pologne et la Hongrie » (Du Perron et Georges Critton).

 

Le débat sur ce « marquis de Ronsard » arrivé du « glacé Danube » semble tranché un siècle plus tard : en 1696, Pierre Bayle, dans son Dictionnaire, parle de « chimères ».

 

Dans la deuxième moitié du XIXe, des spécialistes s’écharpent. Les tenant du Danube avancent des hypothèses que d’autre réfutent. En 1904, un historien parle de « fausseté » et un autre, abbé de son état, sort la charte 83 du Cartulaire de Marmoutiers pour le Vendômois au milieu du XIe siècle, qui signale un moulin de Ronzart, ensuite transformé en ronsart parce que couvert de ronces. En 1916, Le Figaro, se fait l’écho d’une querelle sur la souche transylvanienne de Ronsard. (Les données du problème sont à consulter sur patev.net/origironsard.htm).

 

Marcel Proust a naturellement eu l’écho de cette histoire qu’il ressert dans la Recherche. Qu’en dire aujourd’hui —hypothèse plausible, possible probable ou bobards, chimères, fake news ? Une réponse ferme ne viendra sans doute jamais.

 

Alors, Charlus-Ronsard, même combat ?  Sauf que la mignonne du poète n’était pas un mignon. Dans leurs poulaines, Cassandre, Marie et Hélène, mais encore Marguerite, Jeanne, Madeleine, Rose, Sinope, Genèvre et Isabeau ne chaussaient pas du 44 !

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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