Chapeau et savoir vivre

Chapeau et savoir vivre

 

La vie paraît si simple : on met un chapeau lorsque l’on sort.

C’est quand on rentre que ça se complique.

La Recherche est un parfait manuel des us et des bonnes manières à destination des messieurs.

Examinons quelques cas de figure.

 

Le premier, à l’extérieur. Vous croisez une altesse et naturellement vous vous découvrez, pendant que votre épouse s’abaisse en une révérence pour lui baiser la main. Si la dame, une princesse impériale, vous estime, elle vous ordonne de remettre votre chapeau pour marquer votre familiarité avec elle. (C’est une façon de parler et vous gagnerez par déférence à n’en rien faire. [Note du blogueur])

Deuxième situation : vous entrez dans un palace. Le commun des mortels a tendance à se découvrir dès la porte franchie puisqu’il est à couvert et qu’il peut y avoir des dames dans le hall. Vous n’êtes pas le commun des mortels, donc vous conservez votre chapeau sur la tête. Le directeur vous considérera davantage.

 

Troisième cas : vous rentrez chez vous. Vous ôtez votre chapeau, mais conservez-le à la main, ainsi que le prescrit Bloch. (Oui, je sais, ce n’est pas pratique de passer sa journée une main prise, mais vous n’allez pas vous distinguer sottement. [Note du blogueur])

 

Attention, exception pour l’affaire suivante : un roi sonne à votre porte. Comme vous n’êtes pas sorti, vous n’avez pas votre chapeau à la main. Après vous être assuré que c’e n’est pas un usurpateur, saisissez un chapeau, tenez-le bien et ouvrez. En effet, à partir de cet instant, vous n’êtes plus chez vous mais chez lui ! Un monarque étant partout chez lui, vous n’êtes plus qu’un visiteur même dans votre propre demeure. (Cette attitude n’est applicable que pour les têtes couronnées, pas pour le président de la République. [Note du blogueur])

 

Dernière situation : Vous êtes invités chez quelqu’un. Vous vous présentez votre chapeau sur la tête — de préférence un haut-de-forme. Deux possibilités : soit vois laissez votre chapeau dans l’antichambre, soit vous entrez dans le salon le tenant à la main. Là, une fois installé, posez votre chapeau par terre, près de vous.

 

Un conseil pratique enfin pour vous être agréable et que vous ne vous confondiez pas dans la masse : mettez un signe distinctif à votre chapeau. Si vous êtes aristocrate, faites comme Palamède de Guermantes et mettez l’initiale de votre nom dans la coiffe (lui ajoute une couronne ducale au G) ; sinon, agissez comme Swann et doublez votre chapeau de cuir vert. Deux avantages à cette originalité : c’est moins salissant et plus seyant.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 

Les extraits

Une altesse dans la rue

*Le jour où nous étions allés voir les Cynghalais, comme nous revenions, nous aperçûmes, venant dans notre direction et suivie de deux autres qui semblaient l’escorter, une dame âgée, mais encore belle, enveloppée dans un manteau sombre et coiffée d’une petite capote attachée sous le cou par deux brides. « Ah ! voilà quelqu’un qui va vous intéresser », me dit Swann. La vieille dame, maintenant à trois pas de nous souriait avec une douceur caressante. Swann se découvrit, Mme Swann s’abaissa en une révérence et voulut baiser la main de la dame pareille à un portrait de Winterhalter qui la releva et l’embrassa. « Voyons, voulez-vous mettre votre chapeau, vous », dit-elle à Swann, d’une grosse voix un peu maussade, en amie familière. « Je vais vous présenter à Son Altesse Impériale », me dit Mme Swann. Swann m’attira un moment à l’écart pendant que Mme Swann causait du beau temps et des animaux nouvellement arrivés au Jardin d’Acclimatation, avec l’Altesse. « C’est la princesse Mathilde, me dit-il, vous savez, l’amie de Flaubert, de Sainte-Beuve, de Dumas. Songez, c’est la nièce de Napoléon 1er ! Elle a été demandée en mariage par Napoléon III et par l’empereur de Russie. Ce n’est pas intéressant ? II

 

À l’hôtel

*La situation sociale était la seule chose à laquelle le directeur fît attention, la situation sociale, ou plutôt les signes qui lui paraissaient impliquer qu’elle était élevée, comme de ne pas se découvrir en entrant dans le hall, de porter des knickerbockers, un paletot à taille, et de sortir un cigare ceint de pourpre et d’or d’un étui en maroquin écrasé (tous avantages, hélas ! qui me faisaient défaut). II

*[M. de Cambremer] Non seulement il n’était pas habillé en flanelle blanche, mais par vieille manière française, et ignorance de la vie des Palaces, entrant dans un hall où il y avait des femmes, il avait ôté son chapeau dès la porte, ce qui avait fait que le directeur n’avait même pas touché le sien pour lui répondre, estimant que ce devait être quelqu’un de la plus humble extraction, ce qu’il appelait un homme « sortant de l’ordinaire ». II

 

Chez soi (seul)…

*— Ah ! c’est bien évocateur d’un temps assez pernicieusement philistin, car c’était sans doute une habitude universelle d’avoir son chapeau à la main chez soi, dit Bloch, désireux de profiter de cette occasion si rare de s’instruire, auprès d’un témoin oculaire, des particularités de la vie aristocratique d’autrefois, tandis que l’archiviste, sorte de secrétaire intermittent de la marquise, jetait sur elle des regards attendris et semblait nous dire : « Voilà comme elle est, elle sait tout, elle a connu tout le monde, vous pouvez l’interroger sur ce que vous voudrez, elle est extraordinaire. » (La suite, ci-dessous)

 

… et chez soi (avec un roi)

*— Mais non, répondit Mme de Villeparisis tout en disposant plus près d’elle le verre où trempaient les cheveux de Vénus que tout à l’heure elle recommencerait à peindre, c’était une habitude à M. Molé, tout simplement. Je n’ai jamais vu mon père avoir son chapeau chez lui, excepté, bien entendu, quand le roi venait, puisque le roi étant partout chez lui, le maître de la maison n’est plus qu’un visiteur dans son propre salon. III

*En reconduisant Albertine, je vis, par la salle à manger éclairée, la princesse de Parme. Je ne fis que la regarder en m’arrangeant à n’être pas vu. Mais j’avoue que je trouvai une certaine grandeur dans la royale politesse qui m’avait fait sourire chez les Guermantes. C’est un principe que les souverains sont partout chez eux, et le protocole le traduit en usages morts et sans valeur, comme celui qui veut que le maître de la maison tienne à la main son chapeau, dans sa propre demeure, pour montrer qu’il n’est plus chez lui mais chez le Prince. IV

 

Chez les autres

*Le comte d’Argencourt, chargé d’affaires de Belgique et petit-cousin par alliance de Mme de Villeparisis, entra en boitant, suivi bientôt de deux jeunes gens, le baron de Guermantes et S.A. le duc de Châtellerault, à qui Mme de Guermantes dit : « Bonjour, mon petit Châtellerault », d’un air distrait et sans bouger de son pouf, car elle était une grande amie de la mère du jeune duc, lequel avait, à cause de cela et depuis son enfance, un extrême respect pour elle. Grands, minces, la peau et les cheveux dorés, tout à fait de type Guermantes, ces deux jeunes gens avaient l’air d’une condensation de la lumière printanière et vespérale qui inondait le grand salon. Suivant une habitude qui était à la mode à ce moment-là, ils posèrent leurs hauts de forme par terre, près d’eux. L’historien de la Fronde pensa qu’ils étaient gênés comme un paysan entrant à la mairie et ne sachant que faire de son chapeau. Croyant devoir venir charitablement en aide à la gaucherie et à la timidité qu’il leur supposait :

— Non, non, leur dit-il, ne les posez pas par terre, vous allez les abîmer.

Un regard du baron de Guermantes, en rendant oblique le plan de ses prunelles, y roula tout à coup une couleur d’un bleu cru et tranchant qui glaça le bienveillant historien.

— Comment s’appelle ce monsieur ? me demanda le baron, qui venait de m’être présenté par Mme de Villeparisis.

— M. Pierre, répondis-je à mi-voix.

— Pierre de quoi ?

— Pierre, c’est son nom, c’est un historien de grande valeur.

— Ah !… vous m’en direz tant.

— Non, c’est une nouvelle habitude qu’ont ces messieurs de poser leurs chapeaux à terre, expliqua Mme de Villeparisis, je suis comme vous, je ne m’y habitue pas. Mais j’aime mieux cela que mon neveu Robert qui laisse toujours le sien dans l’antichambre. Je lui dis, quand je le vois entrer ainsi, qu’il a l’air de l’horloger et je lui demande s’il vient remonter les pendules.

— Vous parliez tout à l’heure, Madame la marquise, du chapeau de M. Molé, nous allons bientôt arriver à faire, comme Aristote, un chapitre des chapeaux, dit l’historien de la Fronde, un peu rassuré par l’intervention de Mme de Villeparisis, mais pourtant d’une voix encore si faible que, sauf moi, personne ne l’entendit. III

 

*Elle sonna et quand le domestique fut entré, comme elle ne dissimulait nullement et même aimait à montrer que son vieil ami passait la plus grande partie de son temps chez elle :

— Allez donc dire à M. de Norpois de venir, il est en train de classer des papiers dans mon bureau, il a dit qu’il viendrait dans vingt minutes et voilà une heure trois quarts que je l’attends. Il vous parlera de l’affaire Dreyfus, de tout ce que vous voudrez, dit-elle d’un ton boudeur à Bloch, il n’approuve pas beaucoup ce qui se passe.

Car M. de Norpois était mal avec le ministère actuel et Mme de Villeparisis, bien qu’il ne se fût pas permis de lui amener des personnes du gouvernement (elle gardait tout de même sa hauteur de dame de la grande aristocratie et restait en dehors et au-dessus des relations qu’il était obligé de cultiver), était par lui au courant de ce qui se passait. De même ces hommes politiques du régime n’auraient pas osé demander à M. de Norpois de les présenter à Mme de Villeparisis. Mais plusieurs étaient aller le chercher chez elle à la campagne, quand ils avaient eu besoin de son concours dans des circonstances graves. On savait l’adresse. On allait au château. On ne voyait pas la châtelaine. Mais au dîner elle disait : « Monsieur, je sais qu’on est venu vous déranger. Les affaires vont-elles mieux ? »

— Vous n’êtes pas trop pressé ? demanda Mme de Villeparisis à Bloch ?

— Non, non, je voulais partir parce que je ne suis pas très bien, il est même question que je fasse une cure à Vichy pour ma vésicule biliaire, dit-il en articulant ces mots avec une ironie satanique.

— Tiens, mais justement mon petit-neveu Châtellerault doit y aller, vous devriez arranger cela ensemble. Est-ce qu’il est encore là ? Il est gentil, vous savez, dit Mme de Villeparisis de bonne foi peut-être, et pensant que des gens qu’elle connaissait tous deux n’avaient aucune raison de ne pas se lier.

— Oh ! je ne sais si ça lui plairait, je ne le connais … qu’à peine, il est là-bas plus loin, dit Bloch confus et ravi.

Le maître d’hôtel n’avait pas dû exécuter d’une façon complète la commission dont il venait d’être chargé pour M. de Norpois. Car celui-ci, pour faire croire qu’il arrivait du dehors et n’avait pas encore vu la maîtresse de la maison, prit au hasard un chapeau dans l’antichambre et vint baiser cérémonieusement la main de Mme de Villeparisis, en lui demandant de ses nouvelles avec le même intérêt qu’on manifeste après une longue absence. Il ignorait que la marquise de Villeparisis avait préalablement ôté toute vraisemblance à cette comédie, à laquelle elle coupa court d’ailleurs en emmenant M. de Norpois et Bloch dans un salon voisin. Bloch, qui avait vu toutes les amabilités qu’on faisait à celui qu’il ne savait pas encore être M. de Norpois, et les saluts compassés, gracieux et profonds par lesquels l’Ambassadeur y répondait, Bloch se sentait inférieur à tout ce cérémonial et, vexé de penser qu’il ne s’adresserait jamais à lui, m’avait dit pour avoir l’air à l’aise : « Qu’est-ce que cette espèce d’imbécile ? » Peut-être du reste toutes les salutations de M. de Norpois choquant ce qu’il y avait de meilleur en Bloch, la franchise plus directe d’un milieu moderne, est-ce en partie sincèrement qu’il les trouvait ridicules. En tous cas elles cessèrent de le lui paraître et même l’enchantèrent dès la seconde où ce fut lui, Bloch, qui se trouva en être l’objet. […]

— Avez-vous quelque chose sur le chantier ? me demanda M. de Norpois avec un signe d’intelligence en me serrant la main cordialement. J’en profitai pour le débarrasser obligeamment du chapeau qu’il avait cru devoir apporter en signe de cérémonie, car je venais de m’apercevoir que c’était le mien qu’il avait pris par hasard. III

*M. de Guermantes se redressa dans le fauteuil où il s’était affalé, son chapeau à côté de lui sur le tapis, examina d’un air de satisfaction les assiettes de petits fours qui lui étaient présentées. III

*Mme Swann se trouvant seule et ayant compris que j’étais lié avec Saint-Loup me fit signe de venir auprès d’elle. Ne l’ayant pas vue depuis si longtemps, je ne savais de quoi lui parler. Je ne perdais pas de vue mon chapeau parmi tous ceux qui se trouvaient sur le tapis, mais me demandais curieusement à qui pouvait en appartenir un qui n’était pas celui du duc de Guermantes et dans la coiffe duquel un G était surmonté de la couronne ducale. Je savais qui étaient tous les visiteurs et n’en trouvais pas un seul dont ce pût être le chapeau. […]

Je m’y dirigeais assez vivement quand M. de Charlus, qui avait pu croire que j’allais vers la sortie, quitta brusquement M. de Faffenheim avec qui il causait, fit un tour rapide qui l’amena en face de moi. Je vis avec inquiétude qu’il avait pris le chapeau au fond duquel il y avait un G et une couronne ducale. Dans l’embrasure de la porte du petit salon il me dit sans me regarder :

— Puisque je vois que vous allez dans le monde maintenant, faites-moi donc le plaisir de venir me voir. Mais c’est assez compliqué, ajouta-t-il d’un air d’inattention et de calcul, et comme s’il s’était agi d’un plaisir qu’il avait peur de ne plus retrouver une fois qu’il aurait laissé échapper l’occasion de combiner avec moi les moyens de le réaliser. Je suis peu chez moi, il faudrait que vous m’écriviez. Mais j’aimerais mieux vous expliquer cela plus tranquillement. Je vais partir dans un moment. Voulez-vous faire deux pas avec moi ? Je ne vous retiendrai qu’un instant.

— Vous ferez bien de faire attention, Monsieur, lui dis-je. Vous avez pris par erreur le chapeau d’un des visiteurs.

— Vous voulez m’empêcher de prendre mon chapeau ?

Je supposai, l’aventure m’étant arrivée à moi-même peu auparavant, que, quelqu’un lui ayant enlevé son, chapeau, il en avait avisé un au hasard pour ne pas rentrer nu-tête, et que je le mettais dans l’embarras en dévoilant sa ruse. Je lui dis qu’il fallait d’abord que je dise quelques mots à Saint-Loup. « Il est en train de parler avec cet idiot de duc de Guermantes, ajoutai-je. — C’est charmant ce que vous dites là, je le dirai à mon frère. III

*[Swann] C’est ainsi encore que son chapeau, que, selon une habitude qui tendait à disparaître, il posa par terre à côté de lui, était doublé de cuir vert, ce qui ne se faisait pas d’habitude, mais parce que c’était (à ce qu’il disait) beaucoup moins salissant, en réalité (mais il ne le disait pas) parce que c’était fort seyant. […] « Comme c’est bien de faire doubler son chapeau de vert, dit la duchesse à qui rien n’échappait. D’ailleurs, en vous, Charles, tout est joli, aussi bien ce que vous portez que ce que vous dites, ce que vous lisez et ce que vous faites. » III

 

 

 

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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