Les comédiens de la Recherche (3)

Les comédiens de la Recherche (3)

 

Henry Irving (1838-1905).

C’est un acteur et metteur en scène britannique de l’époque victorienne. Il naît John Henry Brodribb. D’une famille ouvrière, il travaille, à 13 ans, dans un cabinet d’avocats. Après avoir vu jouer Hamlet, il se met en quête de cours, de lettres d’introduction, pour enfin travailler dans un théâtre de Sunderland, à 18 ans. Il travaille durement pendant quinze ans. En 1871, il triomphe dans The Bells, une version du Juif polonais, d’Erckmann-Chatrian, à Londres, et sort du lot.

Il est le premier de sa profession à recevoir le titre de sir.

Irving se produit à Londre au Lyceum Theatre qu’il dirige.

Auteurs joués : Doyle, Scott, Sardou (dans une pièce, Robespierre, écrite spécialement pour lui), Shakespeare, Tennyson, Wills.

Irving est supposé avoir inspiré Dracula, le personnage-titre du roman de Bram Stocker publié en 1897.

Marié avec Florence O’Callaghan, à la première de The Bells, sa femme, Florence O’Callagnan, lui lance : « Est-ce que tu vas continuer à faire le fou comme ça toute ta vie » (Elle est enceinte de leur second fils). Irving sort de leur fiacre à Hyde Park Corner, s’enfonce dans la nuit et décide de ne plus jamais la revoir. Le couple ne divorcera jamais et l’épouse revendiqua le titre de Lady Irving.

Irving meurt d’un AVC lors d’une tournée.

 

Le Héros compare l’art de la mise en scène et de l’expression d’une chose (en l’occurrence une lettre) digne de lui, « génial et patient » », qu’il partage avec Frédérick Lemaitre.

 

*quand il m’arrivait de laisser, par mégarde, sur ma table, au milieu d’autres lettres, une certaine qu’il n’eût pas fallu qu’elle vît, par exemple parce qu’il y était parlé d’elle avec une malveillance qui en supposait une aussi grande à son égard chez le destinataire que chez l’expéditeur, le soir, si je rentrais inquiet et allais droit à ma chambre, sur mes lettres rangées bien en ordre en une pile parfaite, le document compromettant frappait tout d’abord mes yeux comme il n’avait pas pu ne pas frapper ceux de Françoise, placé par elle tout en dessus, presque à part, en une évidence qui était un langage, avait son éloquence, et dès la porte me faisait tressaillir comme un cri. Elle excellait à régler ces mises en scène destinées à instruire si bien le spectateur, Françoise absente, qu’il savait déjà qu’elle savait tout quand ensuite elle faisait son entrée. Elle avait, pour faire parler ainsi un objet inanimé, l’art à la fois génial et patient d’Irving et de Frédérick Lemaître. III

 

 

Antoine Louis Prosper Lemaître, dit Frédérick Lemaître (1800-1876).

Il passe son enfance au Havre où son père est architecte. À la mort de son père, il monte à Paris où il vit de petits travaux. Attiré par le théâtre, il s’inscrit au Conservatoire et se choisit le prénom de scène « Frédérick ». Refusé dans un premier temps à l’Odéon, il signe un engagement aux Variétés-Amusantes pour une pièce à trois acteurs, Pyrame et Thisbé où il joue le rôle du lion. Puis il commence véritablement sa carrière d’acteur sur le « boulevard du crime » dans des mélodrames. Il crée notamment le personnage inspiré du bandit Robert Macaire dans l’Auberge des Adrets.

Victor Hugo voit en lui « le comédien suprême » et lui confie des rôles de jeunes premiers sensibles, Ruy Blas, et Gennaro dans Lucrèce Borgia. Il crée aussi le rôle de Kean, d’Alexandre Dumas fait découvrir au public français Hamlet de William Shakespeare. Hugo tente en vain de le faire admettre à la Comédie Française.

Lorsque la popularité du drame romantique décroît, il entre au Boulevard où il connaît un succès durable, ce qui lui vaut le surnom de « Talma des boulevards ».

Marié avec l’actrice Sophie Halligner il a quatre enfants. Durant treize ans, il est l’amant d’une autre actrice, Clarisse Midroy.

Il monte sur scène jusqu’à 75 ans et c’est un cancer de la gorge le force à quitter les planches.

Auteurs joués : Antier, Barrière et Beauvallet, Béraud et Chandezon, Béraud et Merle et Nodier, Bouchardy, Bourgeois et Dumanoir, Dugué et Ennery, Dumanoir et Ennery, Dumas père, Dumas (Adolphe), Ennery et Fournier, Hugo, Lamartine, Meurice, Plouvier, Pyat, Séjour, Shakespeare, Sue.

Ses scènes parisiennes : l’Ambigu-Comique, les Folies-Dramatiques, la Gaîté, les Nouveautés-Amusantes, l’Odéon, la Porte-Saint-Martin, la Renaissance, les Variétés.

 

Le Héros compare l’art de la mise en scène et de l’expression d’une chose (en l’occurrence une lettre) digne de lui, « génial et patient », qu’il partage avec Henry Irving.

 

*quand il m’arrivait de laisser, par mégarde, sur ma table, au milieu d’autres lettres, une certaine qu’il n’eût pas fallu qu’elle vît, par exemple parce qu’il y était parlé d’elle avec une malveillance qui en supposait une aussi grande à son égard chez le destinataire que chez l’expéditeur, le soir, si je rentrais inquiet et allais droit à ma chambre, sur mes lettres rangées bien en ordre en une pile parfaite, le document compromettant frappait tout d’abord mes yeux comme il n’avait pas pu ne pas frapper ceux de Françoise, placé par elle tout en dessus, presque à part, en une évidence qui était un langage, avait son éloquence, et dès la porte me faisait tressaillir comme un cri. Elle excellait à régler ces mises en scène destinées à instruire si bien le spectateur, Françoise absente, qu’il savait déjà qu’elle savait tout quand ensuite elle faisait son entrée. Elle avait, pour faire parler ainsi un objet inanimé, l’art à la fois génial et patient d’Irving et de Frédérick Lemaître. III

 

 

Henri Polydore Maubant, dit Maubant (1821-1902).

À sa sortie du Conservatoire, il est engagé à l’Odéon à 21 ans, puis à la Comédie-Française à 22. Il y demeure pendant quarante-cinq ans, 270e sociétaire.

Dès sa jeunesse, on lui confie les rôles de père noble et de raisonneurs à cause de sa voix de basse et de sa calvitie précoce.

Auteurs joués : Augier et Sandeau, Bornier, Bouilhet, Delair, Feuillet, Girardin, Hugo, Molière, Parodi, Racine, Regnard, Sand, Sedaine, Sophocle, Voltaire.

Ses scènes parisiennes : la Comédie Française, l’Odéon.

 

Flora, grand’tante du Héros, raconte à sa sœur Céline, qu’elle a rencontré chez M. Vinteuil un vieux savant qui le connaît. L’acteur lui a expliqué en détails comment il compose un rôle. Elle trouve ça très intéressant et pense qu’il accepterait de venir dîner, intarissable sur Maubant ou sur Mme Materna, cantatrice. Le grand-père est par avance effondré à subir ces connaissances sur Maubant.

Le Héros a vu sortir Maubant de la Comédie Française, véritable star, un après-midi. Il en a été saisi, mais il se dit plus troublé par la vue d’une femme.

 

*« Imagine-toi, Céline, que j’ai fait la connaissance d’une jeune institutrice suédoise qui m’a donné sur les coopératives dans les pays scandinaves des détails tout ce qu’il y a de plus intéressants. Il faudra qu’elle vienne dîner ici un soir. — Je crois bien ! répondit sa sœur Flora, mais je n’ai pas perdu mon temps non plus. J’ai rencontré chez M. Vinteuil un vieux savant qui connaît beaucoup Maubant, et à qui Maubant a expliqué dans le plus grand détail comment il s’y prend pour composer un rôle. C’est tout ce qu’il y a de plus intéressant. […]

« Je crois qu’on pourra réussir à avoir ce monsieur à dîner, continua Flora ; quand on le met sur Maubant ou sur Mme Materna, il parle des heures sans s’arrêter. — Ce doit être délicieux », soupira mon grand-père dans l’esprit de qui la nature avait malheureusement aussi complètement omis d’inclure la possibilité de s’intéresser passionnément aux coopératives suédoises ou à la composition des rôles de Maubant, qu’elle avait oublié de fournir celui des sœurs de ma grand’mère du petit grain de sel qu’il faut ajouter soi-même pour y trouver quelque saveur, à un récit sur la vie intime de Molé ou du comte de Paris. I

*si les acteurs me préoccupaient ainsi, si la vue de Maubant sortant un après-midi du Théâtre-Français m’avait causé le saisissement et les souffrances de l’amour, combien le nom d’une étoile flamboyant à la porte d’un théâtre, combien, à la glace d’un coupé qui passait dans la rue avec ses chevaux fleuris de roses au frontail, la vue du visage d’une femme que je pensais être peut-être une actrice, laissait en moi un trouble plus prolongé, un effort impuissant et douloureux pour me représenter sa vie ! I

 

Fin des comédiens demain, notamment Mounet-Sully et le grand Talma.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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