Combien de dames en couleurs ?

Combien de dames en couleurs ?

 

Il y a d’abord Odette, bicolore ! Comme les aubépines, elle peut être rose ou blanche.

 

Elle est « en rose » quand, demi-mondaine, elle rencontre le Héros, enfant, chez son grand-oncle Adolphe, à Paris.

*Ce petit jeune homme a ses beaux yeux et aussi ça, dit-elle, en traçant avec son doigt une ligne sur le bas de son front. Est-ce que madame votre nièce porte le même nom que vous, ami ? demanda-t-elle à mon oncle.

— Il ressemble surtout à son père, grogna mon oncle qui ne se souciait pas plus de faire des présentations à distance en disant le nom de maman que d’en faire de près. C’est tout à fait son père et aussi ma pauvre mère.

—Je ne connais pas son père, dit la dame en rose avec une légère inclinaison de la tête, et je n’ai jamais connu votre pauvre mère, mon ami. Vous vous souvenez, c’est peu après votre grand chagrin que nous nous sommes connus.

[…]

— Allons, voyons, il est l’heure que tu t’en ailles, me dit mon oncle.

Je me levai, j’avais une envie irrésistible de baiser la main de la dame en rose, mais il me semblait que c’eût été quelque chose d’audacieux comme un enlèvement. Mon cœur battait tandis que je me disais : « Faut-il le faire, faut-il ne pas le faire », puis je cessai de me demander ce qu’il fallait faire pour pouvoir faire quelque chose. Et d’un geste aveugle et insensé, dépouillé de toutes les raisons que je trouvais il y avait un moment en sa faveur, je portai à mes lèvres la main qu’elle me tendait. I

 

Il y aura au total dix-neuf références à cette « dame en rose », jusque dans Le Temps retrouvé. Ultimes citations, avec majuscule :

*je rejoignais, à Combray encore, le côté de Guermantes. Mais à bien d’autres points de ma vie encore conduisait Mlle de Saint-Loup, à la Dame en rose qui était sa grand’mère et que j’avais vue chez mon grand-oncle. Nouvelle transversale ici, car le valet de chambre de ce grand oncle et qui m’avait introduit ce jour-là et qui plus tard m’avait, par le don d’une photographie, permis d’identifier la Dame en rose, était l’oncle du jeune homme que non seulement M. de Charlus, mais le père même de Mlle de Saint-Loup avait aimé, pour qui il avait rendu sa mère malheureuse. VII

 

Entretemps, Odette de Crécy aura eu plusieurs identités, à commencer par Mme Swann. C’est elle, devenue, pour une seule occurrence, une « dame en blanc » que le Héros, un peu plus grand, aperçoit à Combray :

*— Allons, Gilberte, viens ; qu’est-ce que tu fais ? cria d’une voix perçante et autoritaire une dame en blanc que je n’avais pas vue, et à quelque distance de laquelle un monsieur habillé de coutil et que je ne connaissais pas, fixait sur moi des yeux qui lui sortaient de la tête ; et cessant brusquement de sourire, la jeune fille prit sa bêche et s’éloigna sans se retourner de mon côté, d’un air docile, impénétrable et sournois. I

 

D’autres « dames en » vont parsemer la Recherche.

Palette : en jaune — un homme ! :

*[Tante Léonie au curé :]— Mais je ne vois pas où est Saint-Hilaire ?

— Mais si, dans le coin du vitrail vous n’avez jamais remarqué une dame en robe jaune ? Hé bien ! c’est Saint-Hilaire qu’on appelle aussi, vous le savez, dans certaines provinces, Saint-Illiers, Saint-Hélier, et même, dans le Jura, Saint-Ylie. I

 

En noir, deux dames :

*[La tante du pianiste] En robe noire comme toujours, parce qu’elle croyait qu’en noir on est toujours bien et que c’est ce qu’il y a de plus distingué, elle avait le visage excessivement rouge comme chaque fois qu’elle venait de manger. I

* M. de Guermantes disait bonjour dans la cour à deux couples qui tenaient plus ou moins à son monde : un ménage de cousins à lui, qui, comme les ménages d’ouvriers, n’était jamais à la maison pour soigner les enfants, car dès le matin la femme partait à la « Schola » apprendre le contrepoint et la fugue et le mari à son atelier faire de la sculpture sur bois et des cuirs repoussés ; puis le baron et la baronne de Norpois, habillés toujours en noir, la femme en loueuse de chaises et le mari en croque-mort, qui sortaient plusieurs fois par jour pour aller à l’église. III

 

Encore en rose :

*« Qu’est-ce que c’était que cette petite dame en chapeau rose ? — Mais, mon cousin, vous l’avez vue souvent, c’est la vicomtesse de Tours, née Lamarzelle. III

 

Retour au noir :

*Pour qu’on parlât d’une « dernière d’Oriane », il suffisait qu’à une représentation où il y avait tout Paris et où on jouait une fort jolie pièce, comme on cherchait Mme de Guermantes dans la loge de la princesse de Parme, de la princesse de Guermantes, de tant d’autres qui l’avaient invitée, on la trouvât seule, en noir, avec un tout petit chapeau, à un fauteuil où elle était arrivée pour le lever du rideau. III

 

En rouge, spécialité d’Oriane :

*— Est-ce qu’il [Elstir] n’avait pas commencé un portrait de vous, Oriane ? demanda la princesse de Parme.

— Si, en rouge écrevisse, répondit Mme de Guermantes, mais ce n’est pas cela qui fera passer son nom à la postérité. C’est une horreur, Basin voulait le détruire. III

*« Oriane, qu’est-ce que vous alliez faire, malheureuse. Vous avez gardé vos souliers noirs ! Avec une toilette rouge ! Remontez vite mettre vos souliers rouges, ou bien, dit-il au valet de pied, dites tout de suite à la femme de chambre de Mme la duchesse de descendre des souliers rouges ». III

 

En gris, une lesbienne :

*[Rapport d’Aimé au Héros :] D’après elle la chose que supposait Monsieur est absolument certaine. D’abord c’était elle qui soignait (Mlle A.) chaque fois que celle-ci venait aux bains. (Mlle A.) venait très souvent prendre sa douche avec une grande femme plus âgée qu’elle, toujours habillée en gris, et que la doucheuse sans savoir son nom connaissait pour l’avoir vue souvent rechercher des jeunes filles. Mais elle ne faisait plus attention aux autres depuis qu’elle connaissait (Mlle A.). Elle et (Mlle A.) s’enfermaient toujours dans la cabine, restaient très longtemps, et la dame en gris donnait au moins dix francs de pourboire à la personne avec qui j’ai causé. Comme m’a dit cette personne, vous pensez bien que si elles n’avaient fait qu’enfiler des perles, elles ne m’auraient pas donné dix francs de pourboire. (Mlle A.) venait aussi quelquefois avec une femme très noire de peau, qui avait un face-à-main. Mais (Mlle A.) venait le plus souvent avec des jeunes filles plus jeunes qu’elle, surtout une très rousse. Sauf la dame en gris, les personnes que (Mlle A.) avait l’habitude d’amener n’étaient pas de Balbec et devaient même souvent venir d’assez loin. Elles n’entraient jamais ensemble, mais (Mlle A.) entrait, en disant de laisser la porte de la cabine ouverte — qu’elle attendait une amie, et la personne avec qui j’ai parlé savait ce que cela voulait dire. Cette personne n’a pu me donner d’autres détails ne se rappelant pas très bien, « ce qui est facile à comprendre après si longtemps ». VI

 

La littérature française connaît une autre « dame en », fort célèbre, née sous la plume de Gaston… Leroux (à ne pas confondre avec Maurice… Leblanc, père d’Arsène Lupin) : la dame en noir, Mlle Stangerson, elle aussi détentrice de plusieurs identités — Mme Ballmeyer, Mme Darzac et mère de Rouletabille.

 

J’ai encore découvert Solange, l’héroïne de La Dame en bleu, de Noëlle Châtelet :

 

C’est une dernière « dame en » qui a ma préférence, personnage non de papier mais de verre et de plomb, Notre-Dame de la Belle Verrière, dans le vitrail de la cathédrale de Chartres.

(Photo PL)

 

Je ne passe jamais à Chartres sans venir déposer mes hommages aux pieds de cette dame en bleu cobalt — le célèbre « bleu de Chartres ».

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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