Le « rhaidillon »

Le « rhaidillon »

 

Il n’est de haie que de Combray !

Après le raidillon (voir la chronique d’hier), je me devais d’évoquer la haie. L’un ne va pas sans l’autre au point que j’ai eu envie de créer ce mot-valise, « rhaidillon ».

C’est à travers une haie d’aubépines que le jeune Héros de Du côté de chez Swann, passant dans le raidillon, découvre une fillette de son âge qui se révèlera être la fille de Charles et d’Odette. Il en sera marqué à vie.

La haie et le raidillon (Photo PL)

La haie et le raidillon (Photo PL)

Haie apparaît vingt-cinq fois dans À la recherche du temps perdu, la plupart pour désigner celle qui borde Tansonville, la propriété de l’ami de la famille du Héros, comme le résume si bien son père : « cette haie fait partie du parc de Swann. »

 

La première occurrence n’en est encore que la préfiguration évoquée dans l’église de Combray :

*Quand, au moment de quitter l’église, je m’agenouillai devant l’autel, je sentis tout d’un coup, en me relevant, s’échapper des aubépines une odeur amère et douce d’amandes, et je remarquai alors sur les fleurs de petites places plus blondes, sous lesquelles je me figurai que devait être cachée cette odeur comme sous les parties gratinées le goût d’une frangipane ou sous leurs taches de rousseur celui des joues de Mlle Vinteuil. Malgré la silencieuse immobilité des aubépines, cette intermittente ardeur était comme le murmure de leur vie intense dont l’autel vibrait ainsi qu’une haie agreste visitée par de vivantes antennes, auxquelles on pensait en voyant certaines étamines presque rousses qui semblaient avoir gardé la virulence printanière, le pouvoir irritant, d’insectes aujourd’hui métamorphosés en fleurs. I

 

Suivent :

*La haie formait comme une suite de chapelles qui disparaissaient sous la jonchée de leurs fleurs amoncelées en reposoir ; au-dessous d’elles ;

*Je poursuivais jusque sur le talus qui, derrière la haie, montait en pente raide vers les champs » ;

*mon grand-père m’appelant et me désignant la haie de Tansonville, me dit : « Toi qui aimes les aubépines, regarde un peu cette épine rose; est-elle jolie! » ;

*Intercalé dans la haie, mais aussi différent d’elle qu’une jeune fille en robe de fête au milieu de personnes en négligé qui resteront à la maison, tout prêt pour le mois de Marie, dont il semblait faire partie déjà, tel brillait en souriant dans sa fraîche toilette rose, l’arbuste catholique et délicieux.

La haie laissait voir à l’intérieur du parc une allée bordée de jasmins, de pensées et de verveines entre lesquelles des giroflées ouvraient leur bourse fraîche, du rose odorant et passé d’un cuir ancien de Cordoue, tandis que sur le gravier un long tuyau d’arrosage peint en vert, déroulant ses circuits, dressait aux points où il était percé au-dessus des fleurs, dont il imbibait les parfums, l’éventail vertical et prismatique de ses gouttelettes multicolores.

*Ma tante n’alla pas voir la haie d’épines roses, mais à tous moments je demandais à mes parents si elle n’irait pas, si autrefois elle allait souvent à Tansonville, tâchant de les faire parler des parents et grands-parents de Mlle Swann qui me semblaient grands comme des Dieux. Ce nom, devenu pour moi presque mythologique, de Swann, quand je causais avec mes parents, je languissais du besoin de le leur entendre dire, je n’osais pas le prononcer moi-même, mais je les entraînais sur des sujets qui avoisinaient Gilberte et sa famille, qui la concernaient, où je ne me sentais pas exilé trop loin d’elle; et je contraignais tout d’un coup mon père, en feignant de croire par exemple que la charge de mon grand-père avait été déjà avant lui dans notre famille, ou que la haie d’épines roses que voulait voir ma tante Léonie se trouvait en terrain communal, à rectifier mon assertion, à me dire, comme malgré moi, comme de lui-même : « Mais non, cette charge-là était au père de Swann, cette haie fait partie du parc de Swann. »

*la haie de Tansonville ;

*ce parfum d’aubépine qui butine le long de la haie ;

*Car souvent j’ai voulu revoir une personne sans discerner que c’était simplement parce qu’elle me rappelait une haie d’aubépines ;

*cette même Gilberte qui même avant que je l’eusse jamais vue m’apparaissait devant une église, dans un paysage de l’Ile-de-France et qui ensuite m’évoquant non plus mes rêves, mais mes souvenirs, était toujours devant la haie d’épines roses, dans le raidillon que je prenais pour aller du côté de Méséglise.

 

Puis, dans les autres volumes :

*cette même Gilberte qui même avant que je l’eusse jamais vue m’apparaissait devant une église, dans un paysage de l’Ile-de-France et qui ensuite m’évoquant non plus mes rêves, mais mes souvenirs, était toujours devant la haie d’épines roses, dans le raidillon que je prenais pour aller du côté de Méséglise. II

*la haie printanière ; II

* ces jeunes fleurs qui interrompaient en ce moment devant moi la ligne du flot de leur haie légère ; II

*le talus contigu à la haie de Tansonville ; III

*certains fruits durables et ratatinés des haies ; IV

*une odeur de campagne, non pas circonscrite et fixe, comme celle qui est apposée devant les aubépines et qui, retenue par ses éléments onctueux et denses, flotte avec une certaine stabilité devant la haie, mais comme une odeur devant quoi fuyaient les routes, changeait l’aspect du sol, accouraient les châteaux, pâlissait le ciel, se décuplaient les forces… ; V

*Et tout d’un coup, je me dis que la vraie Gilberte, la vraie Albertine, c’étaient peut-être celles qui s’étaient au premier instant livrées dans leur regard, l’une devant la haie d’épines roses, l’autre sur la plage. VII

*Mlle Swann me jetait de l’autre côté de la haie d’épines roses, un regard dont j’avais dû d’ailleurs rétrospectivement retoucher la signification qui était du désir. L’amant de Mme Swann, selon la chronique de Combray, me regardait derrière cette même haie d’un air dur qui n’avait pas non plus le sens que je lui avais donné alors, et ayant d’ailleurs tellement changé depuis que je ne l’avais nullement reconnu à Balbec dans le monsieur qui regardait une affiche, près du Casino, et dont il m’arrivait une fois tous les dix ans de me souvenir en me disant : « Mais c’était M. de Charlus, déjà, comme c’est curieux ! » VII

 

Mais aussi une « double haie » d’invités (deux fois, III), une « double haie de jeunes professeurs » (V) ; une « double haie de curieux » (VII).

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

PS : De nos jours, à Illiers-Combray, les haies se reconnaissent par leur côté militaire, taillées bien carrées, en brosse.

Coupe en brosse

Rien ne doit dépasser.

Haie I-C

Haie d'I-C

 

Sans vouloir jouer les rebelles, je dois reconnaître que ma haie désobéit quelque peu en ce moment.

Haie PL

Je vais la faire tailler, promis.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 

 

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

Comments are closed.

Articles populaires

Abonnez-vous

Un flux RSS proustien pour recevoir tous les articles du Fou de Proust
Et également sur et