J’aurais pu sauver Bergotte

J’aurais pu sauver Bergotte

 

Apprenez les gestes qui sauvent ! Ce n’est pas qu’une formule. Les attentats de Paris ont tragiquement montré que le danger rôde partout. L’État en a tiré une leçon pour chaque Français : des séances de sensibilisation en attendant les professionnels du secours.

Qui que nous soyons, nous pouvons, nous devons nous préparer pour faire face. Jusque là, ce n’était pour moi que des mots. Depuis ce week-end, c’est une réalité à travers une matinée chez les pompiers d’Illiers-Combray.

Avec une trentaine d’autres habitants, j’ai passé deux heures à suivre les enseignements prodigués par deux sapeurs-pompiers. Quelque soit son niveau, on y apprend forcément quelque chose et on se sent plus responsable, plus citoyen. Voilà du civisme bien compris. Merci pour cette initiative.

(Photos PL)

Secours 2

(Photos PL)

 

En quittant la caserne, je me suis dit, riche mon attestation, que, témoin de la scène — toujours bouleversante, même après mille lectures —, de la mort de Bergotte, dans La Prisonnière, j’aurais su (peut-être) pratiquer le massage cardiaque sur l’écrivain ou pensé à le placer sur le côté, le maintenant en vie en attendant que les vrais secours interviennent.

 

*[La mort] de Bergotte survint le lendemain de ce jour-là où il s’était ainsi confié à un de ces amis (ami ? ennemi ?) trop puissant. Il mourut dans les circonstances suivantes : Une crise d’urémie assez légère était cause qu’on lui avait prescrit le repos. Mais un critique ayant écrit que dans la Vue de Delft de Ver Meer (prêté par le musée de La Haye pour une exposition hollandaise), tableau qu’il adorait et croyait connaître très bien, un petit pan de mur jaune (qu’il ne se rappelait pas) était si bien peint, qu’il était, si on le regardait seul, comme une précieuse œuvre d’art chinoise, d’une beauté qui se suffirait à elle-même, Bergotte mangea quelques pommes de terre, sortit et entra à l’exposition. Dès les premières marches qu’il eut à gravir, il fut pris d’étourdissements. Il passa devant plusieurs tableaux et eut l’impression de la sécheresse et de l’inutilité d’un art si factice, et qui ne valait pas les courants d’air et de soleil d’un palazzo de Venise, ou d’une simple maison au bord de la mer. Enfin il fut devant le Ver Meer, qu’il se rappelait plus éclatant, plus différent de tout ce qu’il connaissait, mais où, grâce à l’article du critique, il remarqua pour la première fois des petits personnages en bleu, que le sable était rose, et enfin la précieuse matière du tout petit pan de mur jaune. Ses étourdissements augmentaient; il attachait son regard, comme un enfant à un papillon jaune qu’il veut saisir, au précieux petit pan de mur. « C’est ainsi que j’aurais dû écrire, disait-il. Mes derniers livres sont trop secs, il aurait fallu passer plusieurs couches de couleur, rendre ma phrase en elle-même précieuse, comme ce petit pan de mur jaune. » Cependant la gravité de ses étourdissements ne lui échappait pas. Dans une céleste balance lui apparaissait, chargeant l’un des plateaux, sa propre vie, tandis que l’autre contenait le petit pan de mur si bien peint en jaune. Il sentait qu’il avait imprudemment donné le premier pour le second. « Je ne voudrais pourtant pas, se disait-il, être pour les journaux du soir le fait divers de cette exposition. »

Il se répétait : « Petit pan de mur jaune avec un auvent, petit pan de mur jaune. » Cependant il s’abattit sur un canapé circulaire ; aussi brusquement il cessa de penser que sa vie était en jeu et, revenant à l’optimisme, se dit : « C’est une simple indigestion que m’ont donnée ces pommes de terre pas assez cuites, ce n’est rien. » Un nouveau coup l’abattit, il roula du canapé par terre, où accoururent tous les visiteurs et gardiens. Il était mort. Mort à jamais ? Qui peut le dire ?

 

Grâce à l’enseignement des tueries du Bataclan et des terrasses, Bergotte terrassé s’en serait-il tiré ? « Mort à jamais ? »

Par son génie littéraire, Proust a répondu « Non ». Son personnage est immortalisé.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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  1. Merci Patrice pour ce bel article. Votre sens des associations et rebondissements est intarissable….pour le plaisir de tous!

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