Le dialogue bancal de Céline et Flora

Le dialogue bancal de Céline et Flora

 

La scène se passe à Combray. C’est le soir. Toute la famille du Héros est dans le jardin de sa grand’tante : lui, ses parents, sa grand’mère, son grand-père de Léonie), Léonie et deux autres grand’tantes, vieilles filles, Céline et Flora. Il y a là aussi Charles Swann, habitué des dîners à la maison.

 

Ouvrons Du côté de chez Swann à la page où la conversation de Céline et Flora porte sur une institutrice suédoise (pour Flora) et un vieux savant (pour Céline). Mais qui parle vraiment de qui ?

 

*Une des sœurs de ma grand’mère […] interpella l’autre : « Imagine-toi, Céline, que j’ai fait la connaissance d’une jeune institutrice suédoise qui m’a donné sur les coopératives dans les pays scandinaves des détails tout ce qu’il y a de plus intéressants. Il faudra qu’elle vienne dîner ici un soir. — Je crois bien ! répondit sa sœur Flora, mais je n’ai pas perdu mon temps non plus. J’ai rencontré chez M. Vinteuil un vieux savant qui connaît beaucoup Maubant, et à qui Maubant a expliqué dans le plus grand détail comment il s’y prend pour composer un rôle. C’est tout ce qu’il y a de plus intéressant. C’est un voisin de M. Vinteuil, je n’en savais rien ; et il est très aimable. — Il n’y a pas que M. Vinteuil qui ait des voisins aimables », s’écria ma tante Céline d’une voix que la timidité rendait forte et la préméditation, factice, tout en jetant sur Swann ce qu’elle appelait un regard significatif. En même temps ma tante Flora qui avait compris que cette phrase était le remerciement de Céline pour le vin d’Asti, regardait également Swann avec un air mêlé de congratulation et d’ironie, soit simplement pour souligner le trait d’esprit da sa sœur, soit qu’elle enviât Swann de l’avoir inspiré, soit qu’elle ne pût s’empêcher de se moquer de lui parce qu’elle le croyait sur la sellette. « Je crois qu’on pourra réussir à avoir ce monsieur à dîner, continua Flora ; quand on le met sur Maubant ou sur Mme Materna, il parle des heures sans s’arrêter. — Ce doit être délicieux », soupira mon grand-père…

 

Reprenons : le début ne peut être que dans la bouche de Flora puisqu’elle nomme celle à qui elle s’adresse, Céline ;

*« Imagine-toi, Céline, que j’ai fait la connaissance d’une jeune institutrice suédoise qui m’a donné sur les coopératives dans les pays scandinaves des détails tout ce qu’il y a de plus intéressants. Il faudra qu’elle vienne dîner ici un soir.

 

Le tiret qui suit indique un changement de locutrice :

*— Je crois bien ! répondit sa sœur Flora, mais je n’ai pas perdu mon temps non plus. J’ai rencontré chez M. Vinteuil un vieux savant qui connaît beaucoup Maubant, et à qui Maubant a expliqué dans le plus grand détail comment il s’y prend pour composer un rôle. C’est tout ce qu’il y a de plus intéressant. C’est un voisin de M. Vinteuil, je n’en savais rien ; et il est très aimable.

Eh oui, Proust, s’est trompé dans les prénoms. Il attribue à Flora ce qui doit appartenir à Céline.

 

En toute logique, le tiret suivant doit redonner la parole à Flora :

*— Il n’y a pas que M. Vinteuil qui ait des voisins aimables », s’écria ma tante Céline d’une voix que la timidité rendait forte et la préméditation, factice, tout en jetant sur Swann ce qu’elle appelait un regard significatif.

Nouvelle erreur de Proust. C’est Céline qui devrait dire ces mots.

 

Achevons avec la dernière intervention, signée Flora :

*« Je crois qu’on pourra réussir à avoir ce monsieur à dîner, continua Flora ; quand on le met sur Maubant ou sur Mme Materna, il parle des heures sans s’arrêter.

Proust ne s’amende pas. Celle qui connaît le vieux savant, c’est Céline.

 

Pour que le dialogue tienne debout, il suffirait de rayer un seul mot et commencer l’échange ainsi : « *« Imagine-toi que j’ai fait la connaissance, etc.

 

Moralité : Notre cher Marcel est tête en l’air et les correcteurs sont inattentifs.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

2 comments to “Le dialogue bancal de Céline et Flora”

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  1. Autre interprétation: les « tantes Céline et Flora » forment un curieux personnage à deux têtes. Ce phénomène biologique se reproduira plusieurs fois, notamment dans Le Temps retrouvé. Proust attribue une silhouette déjantée et amincie à Legrandin et à Saint-Loup indifféremment (et en arrive à les confondre), parce que tous deux ont pris l’habitude de sortir de maisons de rendez-vous où ils n’aimeraient pas qu’on voie qu’ils vont. Et Norpois et Brichot chroniqueurs de la guerre échangent aussi volontiers leurs répliques journalistiques. Pour Proust, l’essentiel est le phénomène à mettre en lumière; il faut reconnaître que dès lors, les personnages n’ont plus qu’à s’exécuter, et pour lui, l’un vaut bien l’autre. On voit, dans les ratures de ses manuscrits, que dans les passages sur l’art, Bergotte, Elstir et Vinteuil, c’est « du pareil au même » du moment qu’il s’agit de démontrer quelque chose.
    Pour la petite histoire, le « vieux savant » lui-même voisin de Vinteuil est en fait un reliquat d’un personnage de savant que finalement Proust a fondu dans Vinteuil, quand il a eu l’idée d’en faire une illustration de sa thèse contre Sainte-Beuve (un vieillard retiré dans un village de province, un compositeur de génie à Paris).
    Bref, si « Marcel » paraît tête en l’air, c’est parce que les personnages n’ont cessé, au fil des réécritures, de fusionner ou au contraire de se dissocier, ce qui est toujours très curieux à observer.

  2. Proust est en quelque sorte un illusionniste ou un bonneteur!

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