Saxe et tanagra

Saxe et tanagra

 

Ils sont fragiles l’un et l’autre…

Proust — qui ne casse pas des briques — joue de leur délicatesse.

 

L’appellation Porcelaine de Saxe recouvre les productions de plusieurs manufactures allemandes de la région de Saxe à partir du début du XVIIIe siècle.

 Porcelaine de Saxe, Manufacture de Meissenn, 1772


Porcelaine de Saxe, Manufacture de Meissenn, 1772

 

Substantivé, « saxe » concerne d’abord l’écrivain dans la vraie vie. Son amie Laure Hayman, courtisane de haut vol, en collectionne. Le jeune homme amoureux lui offre un Saxe pour le Jour de l’An 1893. Dès lors, elle appelle Marcel « mon petit saxe psychologique ».

Ouvrons une parenthèse : Faut-il lire un autre mot ? En cherchant « saxe psychologique » sur internet, le moteur de recherche répond « sexe psychologique ». J’apprends qu’il existe plusieurs types de sexe : biologique, social et psychologique (selon l’un), chromosomique, anatomique, 
hormonale, social et psychologique (selon un autre). Le dernier — lui, est le fait de se sentir homme ou femme. Le plus souvent, ils coïncident, sont le plus souvent en accord les uns avec les autres.

 

Refermons la parenthèse pour ouvrir l’œuvre. Il y a cinq occurrences de « Saxe » dans trois des tomes d’À la Recherche du Temps perdu. Il s’agit de signaler le goût d’Odette Swann pour ces objets décoratifs (II) ; de lui comparer Oriane de Guermantes (« cette statuette en porcelaine de Saxe qu’était Mme de Guermantes », III) ; puis des Guermantes femmes (« imaginées comme des statuettes de Saxe », III) ; enfin Robert de Saint-Loup, un Guermantes (« je lui avais trouvé l’air efféminé, qui n’était certes pas un effet de ce que j’apprenais de lui maintenant mais de la grâce particulière aux Guermantes, de la finesse de cette porcelaine de Saxe en laquelle la duchesse était modelée aussi », VI).

 

Retour à la vraie vie pour évoquer le Tanagra.

C’est une statuette de terre cuite apparue aux IVe et IIIe siècles avant notre ère. D’un travail très fin, elle représente une femme ou un enfant.

Tanagra

 

Le 7 juillet 1904, Proust participe à un dîner chez Anna de Noailles avec Guiche, un médecin roumain, le docteur Vaschide, et Maurice Barrès. Ce soir-là, l’écrivain brise une statuette de Tanagra que l’hôtesse fera recollée et exposera avec une étiquette : « Tanagra brisé par Marcel Proust ».

 

Dans Du côté de chez Swann, le mot a droit à une occurrence pour évoquer des plis dans des vêtements féminins.

 

Saxe ou Tanagra, Proust a dans son écriture une délicatesse dont il n’a pas toujours usé dans l’existence.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 

Les extraits

*D’ailleurs, dans le désordre artiste, dans le pêle-mêle d’atelier, des pièces aux murs encore peints de couleurs sombres qui les faisaient aussi différentes que possible des salons blancs que Mme Swann eut un peu plus tard, l’Extrême-Orient, reculait de plus en plus devant l’invasion du XVIIIe siècle ; et les coussins que, afin que je fusse plus « confortable », Mme Swann entassait et pétrissait derrière mon dos étaient semés de bouquets Louis XV, et non plus comme autrefois de dragons chinois. Dans la chambre où on la trouvait le plus souvent et dont elle disait : « Oui, je l’aime assez, je m’y tiens beaucoup ; je ne pourrais pas vivre au milieu de choses hostiles et pompier ; c’est ici que je travaille » (sans d’ailleurs préciser si c’était à un tableau, peut-être à un livre, le goût d’en écrire commençait à venir aux femmes qui aiment à faire quelque chose, et à ne pas être inutiles), elle était entourée de Saxe (aimant cette dernière sorte de porcelaine, dont elle prononçait le nom avec un accent anglais, jusqu’à dire à propos de tout : c’est joli, cela ressemble à des fleurs de Saxe) elle redoutait pour eux, plus encore que jadis pour ses magots et ses potiches, le toucher ignorant des domestiques auxquels elle faisait expier les transes qu’ils lui avaient données par des emportement auxquels Swann, maître si poli et doux, assistait sans en être choqué. II, 133

 

*Dans les fêtes qu’elle donnait, comme je n’imaginais pour les invités aucun corps, aucune moustache, aucune bottine, aucune phrase prononcée qui fût banale, ou même originale d’une manière humaine et rationnelle, ce tourbillon de noms introduisant moins de matière que n’eût fait un repas de fantômes ou un bal de spectres autour de cette statuette en porcelaine de Saxe qu’était Mme de Guermantes, gardait une transparence de vitrine à son hôtel de verre. III, 5

 

*D’une façon générale d’ailleurs, mais qui serait bien insuffisante à expliquer cet état d’esprit, les Guermantes étaient assez différents du reste de la société aristocratique, ils étaient plus précieux et plus rares. Ils m’avaient donné au premier aspect l’impression contraire, je les avais trouvés vulgaires, pareils à tous les hommes et à toutes les femmes, mais parce que préalablement j’avais vu en eux, comme en Balbec, en Florence, en Parme, des noms. Évidemment, dans ce salon, toutes les femmes que j’avais imaginées comme des statuettes de Saxe ressemblaient tout de même davantage à la grande majorité des femmes. Mais de même que Balbec ou Florence, les Guermantes, après avoir déçu l’imagination parce qu’ils ressemblaient plus à leurs pareils qu’à leur nom, pouvaient ensuite, quoique à un moindre degré, offrir à l’intelligence certaines particularités qui les distinguaient. III, 306

 

Je me rappelais que le premier jour où j’avais aperçu Saint-Loup à Balbec, si blond, d’une matière si précieuse et si rare, contourner les tables, faisant voler son monocle devant lui, je lui avais trouvé l’air efféminé, qui n’était certes pas un effet de ce que j’apprenais de lui maintenant mais de la grâce particulière aux Guermantes, de la finesse de cette porcelaine de Saxe en laquelle la duchesse était modelée aussi. VI, 191

 

*L’idée de perfection que je portais en moi, je l’avais prêtée alors à la hauteur d’une victoria, à la maigreur de ces chevaux furieux et légers comme des guêpes, les yeux injectés de sang comme les cruels chevaux de Diomède, et que maintenant, pris d’un désir de revoir ce que j’avais aimé, aussi ardent que celui qui me poussait bien des années auparavant dans ces mêmes chemins, je voulais avoir de nouveau sous les yeux au moment où l’énorme cocher de Mme Swann, surveillé par un petit groom gros comme le poing et aussi enfantin que saint Georges, essayait de maîtriser leurs ailes d’acier qui se débattaient effarouchées et palpitantes. Hélas! il n’y avait plus que des automobiles conduites par des mécaniciens moustachus qu’accompagnaient de grands valets de pied. Je voulais tenir sous les yeux de mon corps pour savoir s’ils étaient aussi charmants que les voyaient les yeux de ma mémoire, de petits chapeaux de femmes si bas qu’ils semblaient une simple couronne. Tous maintenant étaient immenses, couverts de fruits et de fleurs et d’oiseaux variés. Au lieu des belles robes dans lesquelles Mme Swann avait l’air d’une reine, des tuniques gréco-saxonnes relevaient avec les plis des Tanagra, et quelquefois dans le style du Directoire, des chiffrons liberty semés de fleurs comme un papier peint. Sur la tête des messieurs qui auraient pu se promener avec Mme Swann dans l’allée de la Reine-Marguerite, je ne trouvais pas le chapeau gris d’autrefois, ni même un autre. Ils sortaient nu-tête. Et toutes ces parties nouvelles du spectacle, je n’avais plus de croyance à y introduire pour leur donner la consistance, l’unité, l’existence; elles passaient éparses devant moi, au hasard, sans vérité, ne contenant en elles aucune beauté que mes yeux eussent pu essayer comme autrefois de composer. C’étaient des femmes quelconques, en l’élégance desquelles je n’avais aucune foi et dont les toilettes me semblaient sans importance. Mais quand disparaît une croyance, il lui survit — et de plus en plus vivace pour masquer le manque de la puissance que nous avons perdue de donner de la réalité à des choses nouvelles — un attachement fétichiste aux anciennes qu’elle avait animées, comme si c’était en elles et non en nous que le divin résidait et si notre incrédulité actuelle avait une cause contingente, la mort des Dieux. I, 302

 

 

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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  1. Il y a, chez Hervé Bazin dont la mysogynie ne connaissait guère de répit, une « vanne » sur les Tanagra, (dans « le Matrimoine », je crois) : deux amis voient passer une mince jeune fille, aux côtés de sa mère à la grosseur imposante. Le premier dit, en parlant de la jeune fille « regarde, un Tanagra »… Et le second répond, en désignant la mère : « à côté d’un Tanagra double » !

    Il paraît que le meilleur (des gras-double) est lyonnais. Sûr que Françoise aurait pratiqué cette recette-là !

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