… et moustachues

… et moustachues

 

S’il n’y a pas de femmes à barbe dans À la Recherche du temps perdu, il en est à moustache…

 

Il est même une famille qui semble prédestinée : les Cambremer. La plus citée des moustachues est Zélia, la marquise douairière. Ce n’est pas ragoutant. Proust en parle cinq fois, toujours associées à de la bave ou de la salive. Les petites filles de la famille qui salivent ont droit à la formule : « Elle tient de tante Zélia ».

Ce n’est pas une exclusivité. Selon une dineuse de Rivebelle, Rachel a des moustaches « à l’américaine » — soit, semble-t-il, en brosse ; l’« anglaise » d’une jeune fille en a une grise ; celle de la « gouvernante » du Grand-Hôtel n’est pas définie ; celles de la duchesse de Luxembourg, de Mme de Morienval et de Mme de Saint-Euverte sont fines ; et celles de Mme Verdurin sont grandes — mais elles n’existent que dans un rêve de Swann.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 

Les extraits

 

Mme Verdurin (dans un rêve de Swann)

*Mme Verdurin le fixa d’un regard étonné durant un long moment pendant lequel il vit sa figure se déformer, son nez s’allonger et qu’elle avait de grandes moustaches. I, 270

 

Rachel (par une dineuse à Rivebelle)

*Ah ! elle peut dire qu’elle en a une chance. Et je me demande qu’est-ce qu’il peut lui trouver. Il faut qu’il soit tout de même une fameuse truffe. Elle a des pieds comme des bateaux, des moustaches à l’américaine et des dessous sales ! II, 276

 

Une « anglaise »

*Elstir ne resta pas longtemps à causer avec nous. Je me promettais d’aller à son atelier dans les deux ou trois jours suivants, mais le lendemain de cette soirée, comme j’avais accompagné ma grand’mère tout au bout de la digue vers les falaises de Canapville, en revenant, au coin d’une des petites rues qui débouchent perpendiculairement sur la plage, nous croisâmes une jeune fille qui, tête basse comme un animal qu’on fait rentrer malgré lui dans l’étable, et tenant des clubs de golf, marchait devant une personne autoritaire, vraisemblablement son « anglaise », ou celle d’une de ses amies, laquelle ressemblait au portrait de Jeffries par Hogarth, le teint rouge comme si sa boisson favorite avait été plutôt le gin que le thé, et prolongeant par le croc noir d’un reste de chique une moustache grise, mais bien fournie. II, 284

 

Trois aristocrates

*Et cependant, en reconnaissant la princesse, tous ceux qui cherchaient à savoir qui était dans la salle sentaient se relever dans leur cœur le trône légitime de la beauté. En effet, pour la duchesse de Luxembourg, pour Mme de Morienval, pour Mme de Saint-Euverte, pour tant d’autres, ce qui permettait d’identifier leur visage, c’était la connexité d’un gros nez rouge avec un bec de lièvre, ou de deux joues ridées avec une fine moustache. Ces traits étaient d’ailleurs suffisants pour charmer, puisque, n’ayant que la valeur conventionnelle d’une écriture, ils donnaient à lire un nom célèbre et qui imposait ; mais aussi, ils finissaient par donner l’idée que la laideur a quelque chose d’aristocratique, et qu’il est indifférent que le visage d’une grande dame, s’il est distingué, soit beau. III, 24

 

La marquise douairière Cambremer

*Chaque fois qu’elle parlait esthétique, ses glandes salivaires, comme celles de certains animaux au moment du rut, entraient dans une phase d’hypersécrétion telle que la bouche édentée de la vieille dame laissait passer, au coin des lèvres légèrement moustachues, quelques gouttes dont ce n’était pas la place. Aussitôt elle les ravalait avec un grand soupir, comme quelqu’un qui reprend sa respiration. Enfin, s’il s’agissait d’une trop grande beauté musicale, dans son enthousiasme elle levait les bras et proférait quelques jugements sommaires, énergiquement mastiqués et au besoin venant du nez. Or je n’avais jamais songé que la vulgaire plage de Balbec pût offrir en effet une « vue de mer », et les simples paroles de Mme de Cambremer changeaient mes idées à cet égard. En revanche, et je le lui dis, j’avais toujours entendu célébrer le coup d’œil unique de la Raspelière, située au faîte de la colline et où, dans un grand salon à deux cheminées, toute une rangée de fenêtres regarde, au bout des jardins, entre les feuillages, la mer jusqu’au delà de Balbec, et l’autre rangée, la vallée. « Comme vous êtes aimable et comme c’est bien dit : la mer entre les feuillages. C’est ravissant, on dirait… un éventail. » Et je sentis à une respiration profonde destinée à rattraper la salive et à assécher la moustache, que le compliment était sincère. […]

*Je crus qu’elle allait poser sur ma joue ses lèvres moustachues. « Comment, vous aimez Chopin ? Il aime Chopin, il aime Chopin », s’écria-t-elle dans un nasonnement passionné, comme elle aurait dit : « Comment, vous connaissez aussi Mme de Franquetot ? » avec cette différence que mes relations avec Mme de Franquetot lui eussent été profondément indifférentes, tandis que ma connaissance de Chopin la jeta dans une sorte de délire artistique. L’hyper-sécrétion salivaire ne suffit plus. N’ayant même pas essayé de comprendre le rôle de Debussy dans la réinvention de Chopin, elle sentit seulement que mon jugement était favorable. L’enthousiasme musical la saisit. « Élodie ! Élodie ! il aime Chopin » ; ses seins se soulevèrent et elle battit l’air de ses bras. « Ah ! j’avais bien senti que vous étiez musicien, s’écria-t-elle. Je comprends, hhartiste comme vous êtes, que vous aimiez cela. C’est si beau ! » Et sa voix était aussi caillouteuse que si, pour m’exprimer son ardeur pour Chopin, elle eût, imitant Démosthène, rempli sa bouche avec tous les galets de la plage. Enfin le reflux vint, atteignant jusqu’à la voilette qu’elle n’eut pas le temps de mettre à l’abri et qui fut transpercée, enfin la marquise essuya avec son mouchoir brodé la bave d’écume dont le souvenir de Chopin venait de tremper ses moustaches. […]

*« Vous êtes un vrai poète, me dit Mme de Cambremer. On vous sent si vibrant, si artiste ; venez, je vous jouerai du Chopin », ajouta-t-elle en levant les bras d’un air extasié et en prononçant les mots d’une voix rauque qui avait l’air de déplacer des galets. Puis vint la déglutition de la salive, et la vieille dame essuya instinctivement la légère brosse, dite à l’américaine, de sa moustache avec son mouchoir. IV, 146/152/156

 

Les jeunes Cambremer

*quand, dans la famille, une petite fille, dès son enfance, s’arrêtait en parlant pour avaler sa salive, on disait : « Elle tient de tante Zélia », on sentait que plus tard ses lèvres tendraient assez vite à s’ombrager d’une légère moustache, et on se promettait de cultiver chez elle les dispositions qu’elle aurait pour la musique. IV, 340

 

La « gouvernante » du Grand-Hôtel

*Car, au moment de monter dans le tram, elle [Françoise] s’était aperçue qu’elle avait oublié de dire adieu à la « gouvernante » de l’Hôtel, personne moustachue qui surveillait les étages, connaissait à peine Françoise, mais avait été relativement polie pour elle. Françoise voulait absolument faire retour en arrière, descendre du tram, revenir à l’Hôtel, faire ses adieux à la gouvernante et ne partir que le lendemain. V, 6

 

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

2 comments to “… et moustachues”

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  1. Sait-on qui est ou qui sont la ou les personne(s) qui a ou qui ont inspiré à Proust cette marquise douairière objet d’une telle somme de vacheries?

    • J’ai lu quelque part que Pauline d’Harcourt, épouse du comte Paul-Gabriel Othenin de Cléron, comte d’Haussonville, avait inspiré le personnage de Renée-Élodie Cambremer-Legrandin, mais aussi sa belle-mère.

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