Chine et chinoiseries

Chine et chinoiseries

 

La Chine : son crêpe, ses potiches, son encre, ses ombres…

Sous sa forme « Chine » ou « chinois(e) », le mot apparaît plus de cinquante fois dans À la Recherche du Temps perdu, dont une dizaine avec la précision « crêpe de ». Alors, posons d’abord une question de définition. Qu’est-ce donc que ce crêpe de Chine ? Réponse d’un site professionnel : c’est une soie souple avec un pouvoir brillant, une subtile texture qui lui donne un excellent tombé. Le tissu est fait de fils torsadé tissé en sens inverse donnant l’effet de crêpe.

*Crepe de Chine draped-or

 

Le personnage qui l’apprécie le plus est Odette Swann. C’est à son propos qu’on lit ceci :

*elle le reçut en peignoir de crêpe de Chine mauve I

*vêtue d’un peignoir en crêpe de Chine de couleur claire II

*sa robe de chambre de crêpe de Chine II

*près la merveilleuse robe de chambre de crêpe de Chine II

*une robe de chambre de crêpe de Chine, blanche comme une première neige II

*blancs de neige comme sa robe de chambre en crêpe de Chine II

*quelque belle robe, certaines en taffetas, d’autres en faille, ou en velours, ou en crêpe de Chine II

*l’apparence brillante du sourire des grands sacrifices, du crêpe de Chine noir II

 

Albertine en porte deux fois :

*sa jupe de crêpe de chine gris IV

*des jolis peignoirs en crêpe de Chine V

 

Pareil pour la duchesse de Guermantes :

*ennuagée dans la brume d’une robe en crêpe de Chine gris V

*cette robe de chambre était chinoise, avec des flammes jaunes et rouges, je la regardais comme un couchant V

Pour clore ce premier chapitre mode, notons que le baron de Charlus se présente « en robe de chambre chinoise » III

 

Deuxième chapitre : la Chine dans la décoration d’intérieur — la potiche est en tête du hit-parade, et principalement chez Odette :

*les nombreuses lampes qui, presque toutes enfermées dans des potiches chinoises I

une grande postiche (sic) en vieux Chine IV

une potiche de vieux Chine VII

[Charlus :] Quand Auguste de Pologne, comme raconte le charmant Morand, l’auteur délicieux de Clarisse, échangea un de ses régiments contre une collection de potiches chinoises, il fit à mon avis une mauvaise affaire. VII

 

Le Héros, lui, en fait commerce :

*Je songeai à une grande potiche de vieux Chine qui me venait de ma tante Léonie II

*le magasin d’un grand marchand de chinoiseries que connaissait mon père […] chez le marchand de chinoiseries II

 

Mais ce n’est pas tout :

*d’immenses palmiers contenus dans des cache-pot de Chine I

*Elle trouvait à tous ses bibelots chinois des formes « amusantes » I

*les étuis, précieux comme des boîtes chinoises I

*un petit hôtel très étrange avec des chinoiseries I

*elle avait pourtant commencé à remplacer dans ce fouillis nombre des objets chinois qu’elle trouvait maintenant un peu « toc », bien « à côté »  II

*[des coussins] semés de bouquets Louis XV, et non plus comme autrefois de dragons chinois II

« C’était, disait Elstir, tout petit, tout rond, comme un parasol chinois. » II

d’un chapiteau où je vis des dragons quasi chinois II

*la collection de vieux Chine de ma grand’tante II

*un monogramme en forme de chapeau chinois II

*un lavis, à l’encre de Chine II

*emploi exclusif de la gamme chinoise II

*[Charlus :] l’histoire de cet homme qui croyait tenir dans une bouteille la princesse de la Chine. III

*grande soirée d’ombres chinoises chez la princesse de Parme […] elle pouvait regarder des ombres chinoises III

*comme une précieuse œuvre d’art chinoise V

 

À table

*un de ces petits instruments que l’on donne aux convives dans les dîners chinois. II

*[M. de Bréauté :] Dans la province de Canton, en Chine, on ne peut pas vous offrir un plus fin régal que des œufs d’ortolan complètement pourris. III

*[Une barbue] plat dont le marli est fait de la pêche à la ligne par un petit Chinois d’un poisson qui est un enchantement de nacreuse couleur par l’argentement azuré de son ventre. VII

*ces cuillers d’ivoire avec lesquelles les Chinoises versent l’eau sur le poisson qu’elles viennent de pêcher VII

 

Le pays

Basin à Palamède : Tu nous menaçais d’aller passer définitivement ta vie en Chine tant tu étais épris de ce pays IV

 

Les habitants

*comme elle aurait raconté qu’un Chinois se serait mouché avec du papier. III

*les peintres chinois ont cru copier Bellini. III

*tu étais peut-être amoureux d’une Chinoise IV

*[Mme Verdurin sur les Cambremer :] Vous n’allez pas me laisser seule en tête à tête avec ces Chinois-là ! IV

*[Brichot à Mme Verdurin :] « Mais à vrai dire, Madame, Mécène m’intéresse surtout parce qu’il est le premier apôtre de marque de ce Dieu chinois qui compte aujourd’hui en France plus de sectateurs que Brahma, que le Christ lui-même, le très puissant Dieu Je-Men-Fou. » IV

 

La langue

*Toutes ces chinoiseries de forme, toutes ces subtilités de mandarin déliquescent me semblent bien vaines II

*[Mme d’Arpajon :] « Oh ! tout ce que Madame voudra, je lui accorde qu’il nous fait voir le monde en laid parce qu’il ne sait pas distinguer entre le laid et le beau, ou plutôt parce que son insupportable vanité lui fait croire que tout ce qu’il dit est beau, je reconnais avec Votre Altesse que, dans la pièce en question, il y a des choses ridicules, inintelligibles, des fautes de goût, que c’est difficile à comprendre, que cela donne à lire autant de peine que si c’était écrit en russe ou en chinois, car évidemment c’est tout excepté du français, mais quand on a pris cette peine, comme on est récompensé, il y a tant d’imagination ! » De ce petit discours je n’avais pas entendu le début. Je finis par comprendre non seulement que le poète incapable de distinguer le beau du laid était Victor Hugo, mais encore que la poésie qui donnait autant de peine à comprendre que du russe ou du chinois était :

Lorsque l’enfant paraît, le cercle de famille

Applaudit à grands cris… III

*Mme la duchesse vous donnera un dictionnaire chinois IV

*un homme vous répond que c’est du chinois pour lui V

*Elle [la Berma] ne disait pas très bien les vers ? » hasarda l’ami de Bloch pour flatter Rachel qui répondit : « Oh çà, elle n’a jamais su en dire un ; c’était de la prose, du chinois, du volapük, tout, excepté un vers. » VII

 

Toutes ces chinoiseries sont bien dérisoires. Par deux fois, pourtant, l’Empire du Milieu s’invite dans la Recherche pour un motif grave, et les deux fois du fait d’Oriane de Guermantes, qui se mêle de géopolitique avec sérieux.

C’est ce que nous examinerons demain.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

3 comments to “Chine et chinoiseries”

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  1. Comme quoi les chinois ont tout inventé, même les Kleenex!

  2. Tout a été dit, et même plus, pour qualifier la Recherche. Ce blogue nous montre que c’est aussi en quelque sorte une encyclopédie de son temps dont on nous fait déguster jour après jour la proustantifique moelle.
    A ce propos, je ne me rappelle pas si Diderot et Rabelais sont cités dans la Recherche.

    • L’ami Denis : selon Brichot, Diderot aimait à rappeler le début d’une ode d’Horace (La Prisonnière) ; le pastiche des Goncourt cite son « chef d’œuvre », les Lettres à Mademoiselle Volland (Le Temps retrouvé) ; selon Charlus, Goncourt le met au-dessus d’Homère (id.).

      L’ami François : Cottard veut connaître le sens du « quart d’heure de Rabelais » (Du côté de chez Swann) ; Norpois évoque « quelques moutons, de ceux qu’a si bien connus notre Rabelais » (Le Côté de Guermantes) ; « pour parler comme Maître François », Brichot si dit « moult sorbonagre, sorbonicole et sorboniforme », tandis que Cottard cite, cette fois avec assurance, son « quart d’heure » (Sodome et Gomorrhe).

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