« Tu » ou « vous » ?…

« Tu » ou « vous » ?…

 

Si je m’écoutais, je dirais « vous » à mon chat »… Fichtre, ça aurait de la gueule !

Les règles de la politesse langagière me fascinent.

 

Voyons les couples de la Recherche :

Ceux qui se tutoient : les parents du Héros ;

 

Ceux qui se vouvoient : le duc et la duchesse de Guermantes ; la marquise de Villeparisis et M. de Norpois ;

 

Ceux qui alternent :

L’oncle Adolphe et la dame en rose ;

 

Ceux qui passent du « vous » au « tu » :

Le Héros et Albertine ; le Héros et Robert de Saint-Loup ; Mme Verdurin et Odette (c’est le souhait de la première) ; la cousine de Bloch et une jeune mariée dans une scène de lesbianisme

 

L’un dit « tu », l’autre « vous »

Le chasseur d’un cercle de jeu et le baron de Charlus, après qu’ils se soient « embrassés ».

Aimé et « les plébéiens » qu’il n’a jamais vus.

 

Ce qui trouble les habitués du « tu », c’est l’usage du « vous » dans un couple lors de rapports intimes. Pour parler clair, ils n’envisagent pas que l’on s’y dise des choses crues avec le vouvoiement. D’expérience, je confirme que c’est possible, mais ce témoignage n’a que peu d’intérêt. Écoutons plutôt Jupien s’adressant à Charlus après leur grande scène amoureuse : « Vous en avez un gros pétard ! ». Pour être honnête, c’est suivi d’un tutoiement : « Oui, va, grand gosse ! »

 

C’est attendrissant.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 

Les extraits :

*Puis mon père dit : « Hé bien ! si tu veux, nous allons monter nous coucher. » « Si tu veux, mon ami, bien que je n’aie pas l’ombre de sommeil ; ce n’est pas cette glace au café si anodine qui a pu pourtant me tenir si éveillée ; mais j’aperçois de la lumière dans l’office et puisque la pauvre Françoise m’a attendue, je vais lui demander de dégrafer mon corsage pendant que tu vas te déshabiller. » I

 

*Le valet de chambre vint ouvrir, et en me voyant parut embarrassé, me dit que mon oncle était très occupé, ne pourrait sans doute pas me recevoir et tandis qu’il allait pourtant le prévenir la même voix que j’avais entendue disait: « Oh, si ! laisse-le entrer ; rien qu’une minute, cela m’amuserait tant. Sur la photographie qui est sur ton bureau, il ressemble tant à sa maman, ta nièce, dont la photographie est à côté de la sienne, n’est-ce pas ? Je voudrais le voir rien qu’un instant, ce gosse. »

J’entendis mon oncle grommeler, se fâcher ; finalement le valet de chambre me fit entrer.

Sur la table, il y avait la même assiette de massepains que d’habitude ; mon oncle avait sa vareuse de tous les jours, mais en face de lui, en robe de soie rose avec un grand collier de perles au cou, était assise une jeune femme qui achevait de manger une mandarine. L’incertitude où j’étais s’il fallait dire madame ou mademoiselle me fit rougir et n’osant pas trop tourner les yeux de son côté de peur d’avoir à lui parler, j’allai embrasser mon oncle. Elle me regardait en souriant, mon oncle lui dit : « Mon neveu », sans lui dire mon nom, ni me dire le sien, sans doute parce que, depuis les difficultés qu’il avait eues avec mon grand-père, il tâchait autant que possible d’éviter tout trait d’union entre sa famille et ce genre de relations.

— Comme il ressemble à sa mère, dit-elle.

— Mais vous n’avez jamais vu ma nièce qu’en photographie, dit vivement mon oncle d’un ton bourru.

— Je vous demande pardon, mon cher ami, je l’ai croisée dans l’escalier l’année dernière quand vous avez été si malade. Il est vrai que je ne l’ai vue que le temps d’un éclair et que votre escalier est bien noir, mais cela m’a suffi pour l’admirer. Ce petit jeune homme a ses beaux yeux et aussi ça, dit-elle, en traçant avec son doigt une ligne sur le bas de son front. Est-ce que madame votre nièce porte le même nom que vous, ami ? demanda-t-elle à mon oncle. I

 

*Odette lui avait dit il y avait déjà deux ans : « Oh ! Mme Verdurin, en ce moment il n’y en a que pour moi, je suis un amour, elle m’embrasse, elle veut que je fasse des courses avec elle, elle veut que je la tutoie. » I

 

*Je ne vous ai demandé que l’une des deux choses, la moins importante, l’autre l’est plus pour moi, mais je crains que vous ne me la refusiez; cela vous ennuierait-il que nous nous tutoyions ?

— Comment m’ennuyer, mais voyons ! joie ! pleurs de joie ! félicité inconnue !

— Comme je vous remercie … te remercie. Quand vous aurez commencé ! Cela me fait un tel plaisir que vous pouvez ne rien faire pour Mme de Guermantes si vous voulez, le tutoiement me suffit.

— On fera les deux.

— Ah! Rober t! Écoutez […]

Je lui dis : « Vous avez un moment d’oubli, mais vous allez bientôt la reconnaître.— Mais non, je te jure que tu confonds. Jamais tu ne me l’as dite. Va. »  […]

— Vous m’intéressez, pardon, tu m’intéresses beaucoup, dis-je à Saint-Loup, mais dis-moi, il y a un point qui m’inquiète.

[Plus tard, le Héros montre le mal qu’il a à tutoyer :]

— Robert, comme je vous aime !

— Vous êtes gentil de m’aimer mais vous le seriez aussi de me tutoyer comme vous l’aviez promis et comme tu avais commencé de le faire. III

 

*La cousine de Bloch alla s’asseoir à une table où elle regarda un magazine. Bientôt la jeune femme vint s’asseoir d’un air distrait à côté d’elle [une jeune femme au Casino de Balbec]. Mais sous la table on aurait pu voir bientôt se tourmenter leurs pieds, puis leurs jambes et leurs mains qui étaient confondues. Les paroles suivirent, la conversation s’engagea, et le naïf mari de la jeune femme, qui la cherchait partout, fut étonné de la trouver faisant des projets pour le soir même avec une jeune fille qu’il ne connaissait pas. Sa femme lui présenta comme une amie d’enfance la cousine de Bloch, sous un nom inintelligible, car elle avait oublié de lui demander comment elle s’appelait. Mais la présence du mari fit faire un pas de plus à leur intimité, car elles se tutoyèrent, s’étant connues au couvent, incident dont elles rirent fort plus tard, ainsi que du mari berné, avec une gaieté qui fut une occasion de nouvelles tendresses. IV

 

il [Jupien] considéra la figure du baron, grasse et congestionnée sous les cheveux gris, de l’air noyé de bonheur de quelqu’un dont on vient de flatter profondément l’amour-propre, et, se décidant à accorder à M. de Charlus ce que celui-ci venait de lui demander, Jupien, après des remarques dépourvues de distinction telles que : « Vous en avez un gros pétard ! », dit au baron d’un air souriant, ému, supérieur et reconnaissant : « Oui, va, grand gosse ! » IV

 

*«Allons, dit Aimé au mécanicien, qu’il ne connaissait d’ailleurs pas et qui n’avait pas bougé, tu n’entends pas qu’on te dit de relever ta capote ? » Car Aimé, dessalé par la vie d’hôtel, où il avait conquis, du reste, un rang éminent, n’était pas aussi timide que le cocher de fiacre pour qui Françoise était une « dame » ; malgré le manque de présentation préalable, les plébéiens qu’il n’avait jamais vus il les tutoyait, sans qu’on sût trop si c’était de sa part dédain aristocratique ou fraternité populaire. IV

 

*Ainsi, vers cette époque, M. de Charlus reçut une lettre ainsi conçue : « Mon cher Palamède, quand te reverrai-je ? Je m’ennuie beaucoup après toi et pense bien souvent à toi etc. PIERRE. » M. de Charlus se cassa la tête pour savoir quel était celui de ses parents qui se permettait de lui écrire avec une telle familiarité, qui devait par conséquent beaucoup le connaître, et dont malgré cela il ne reconnaissait pas l’écriture. Tous les princes auxquels l’Almanach de Gotha accorde quelques lignes défilèrent pendant quelques jours dans la cervelle de M. de Charlus. Enfin, brusquement, une adresse inscrite au dos l’éclaira : l’auteur de la lettre était le chasseur d’un cercle de jeu où allait quelquefois M. de Charlus. Ce chasseur n’avait pas cru être impoli, en écrivant sur ce ton à M. de Charlus qui avait, au contraire, un grand prestige à ses yeux. Mais il pensait que ce ne serait pas gentil de ne pas tutoyer quelqu’un qui vous avait plusieurs fois embrassé, et vous avait par là — s’imaginait-il dans sa naïveté — donné son affection. M. de Charlus fut au fond ravi de cette familiarité. V

 

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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