Le pommier dans tous ses états

Le pommier dans tous ses états

 

Les pommiers sont en fleurs et c’est un délice !

J’observe attentivement les arbres fruitiers qui poussent dans un champ entre la Grève et la Védière, à Illiers-Combray. Ces derniers jours, leurs branches se sont colorées.

C’est d’abord le cerisier qui a fleuri.

 

Les pommiers ont suivi, éclairés de blanc, de rose et de rouge.

 

J’en ai cueilli une branche dont j’ignorais (la gentille fleuriste d’Illiers-Combray également) qu’elles s’achetaient.

(Photos PL)

 

Des pommes et des pommiers, il y en a quelques-uns dans À la recherche du temps perdu. Débarrassons-nous des pommes de terre, de la Pomme, surnom de la marquise de la Pommelière, et du pommier dans le nom de M. de La Pommeraye.

Retenons alors les huit occurrences de la première et les vingt-cinq du second : pomme mûre, année à pommes, rougeur de pommes, tarte aux pommes, chateaubriand aux pommes et la formule utilisée par Swann « s’en soucier comme un poisson d’une pomme » devenue avec Charlus « s’en ficher comme un poisson d’une pomme » ; pommiers du côté de chez Swann, au bord de la mer, en pleine campagne, du Midi, de Normandie ; saison des pommiers ; feuilles de pommier, fleurs de pommier, branches de pommier ; pétales de satin blanc, rougissants boutons, blanches corolles, bouton rose.

 

Mangez des pommes !

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

PS : le titre de cette chronique est un hommage au poète Francis Ponge, auteur de La crevette dans tous ses états.

 

 

 

Les extraits

*À intervalles symétriques, au milieu de l’inimitable ornementation de leurs feuilles qu’on ne peut confondre avec la feuille d’aucun autre arbre fruitier, les pommiers ouvraient leurs larges pétales de satin blanc ou suspendaient les timides bouquets de leurs rougissants boutons. C’est du côté de Méséglise que j’ai remarqué pour la première fois l’ombre ronde que les pommiers font sur la terre ensoleillée, et aussi ces soies d’or impalpable que le couchant tisse obliquement sous les feuilles, et que je voyais mon père interrompre de sa canne sans les faire jamais dévier. I

* innombrables visages populaires, révérends et futés comme celui de Théodore, enluminés de la rougeur d’une pomme mûre. I

*Mais quand sur le chemin du retour j’avais aperçu sur la gauche une ferme, assez distante de deux autres qui étaient au contraire très rapprochées, et à partir de laquelle pour entrer dans Combray il n’y avait plus qu’à prendre une allée de chênes bordée d’un côté de prés appartenant chacun à un petit clos et plantés à intervalles égaux de pommiers qui y portaient, quand ils étaient éclairés par le soleil couchant, le dessin japonais de leurs ombres, brusquement mon cœur se mettait à battre, je savais qu’avant une demi-heure nous serions rentrés, et que, comme c’était de règle les jours où nous étions allés du côté de Guermantes et où le dîner était servi plus tard, on m’enverrait me coucher sitôt ma soupe prise, de sorte que ma mère, retenue à table comme s’il y avait du monde à dîner, ne monterait pas me dire bonsoir dans mon lit. I

*Le côté de Méséglise avec ses lilas, ses aubépines, ses bluets, ses coquelicots, ses pommiers, le côté de Guermantes avec sa rivière à têtards, ses nymphéas et ses boutons d’or, ont constitué à tout jamais pour moi la figure des pays où j’aimerais vivre, où j’exige avant tout qu’on puisse aller à la pêche, se promener en canot, voir des ruines de fortifications gothiques et trouver au milieu des blés, ainsi qu’était Saint-André-des-Champs, une église monumentale, rustique et dorée comme une meule ; et les bluets, les aubépines, les pommiers qu’il m’arrive quand je voyage de rencontrer encore dans les champs, parce qu’ils sont situés à la même profondeur, au niveau de mon passé, sont immédiatement en communication avec mon cœur. […] ce que je veux revoir, c’est le côté de Guermantes que j’ai connu, avec la ferme qui est peu éloignée des deux suivantes serrées l’une contre l’autre, à l’entrée de l’allée des chênes ; ce sont ces prairies où, quand le soleil les rend réfléchissantes comme une mare, se dessinent les feuilles des pommiers, I

*[Swann sur Odette :] Entendre du Wagner pendant quinze jours avec elle qui s’en soucie comme un poisson d’une pomme, ce serait gai ! » I

*la route bordée de pommiers qui part de Balbec II

*des terres labourées. Au milieu d’elles, on voyait çà et là un pommier privé il est vrai de ses fleurs et ne portant plus qu’un bouquet de pistils, mais qui suffisait à m’enchanter parce que je reconnaissais ces feuilles inimitables dont la large étendue, comme le tapis d’estrade d’une fête nuptiale maintenant terminée avait été tout récemment foulée par la traîne de satin blanc des fleurs rougissantes.

Combien de fois à Paris dans le mois de mai de l’année suivante, il m’arriva d’acheter une branche de pommier chez le fleuriste et de passer ensuite la nuit devant ses fleurs où s’épanouissait la même essence crémeuse qui poudrait encore de son écume les bourgeons des feuilles et entre les blanches corolles desquelles il semblait que ce fût le marchand qui, par générosité envers moi, par goût inventif aussi et contraste ingénieux eût ajouté de chaque côté, en surplus, un seyant bouton rose ; je les regardais, je les faisais poser sous ma lampe — si longtemps que j’étais souvent encore là quand l’aurore leur apportait la même rougeur qu’elle devait faire en même temps à Balbec — et je cherchais à les reporter sur cette route par l’imagination, à les multiplier, à les étendre dans le cadre préparé, sur la toile toute prête, de ces clos dont je savais le dessin par cœur et que j’aurais tant voulu, qu’un jour je devais, revoir, au moment où avec la verve ravissante du génie, le printemps couvre leur canevas de ses couleurs. II

*Elstir me causa une joie mêlée de torture en me disant qu’il ferait quelques pas avec moi, mais qu’il était obligé de terminer d’abord le morceau qu’il était en train de peindre. C’était des fleurs, mais pas de celles dont j’eusse mieux aimé lui commander le portrait que celui d’une personne, afin d’apprendre par la révélation de son génie ce que j’avais si souvent cherché en vain devant elles — aubépines, épines roses, bluets, fleurs de pommiers. II

*— Ah ! des fleurs de ce temps-là, comme c’est ingénieux, s’écria Legrandin.

— Vous peignez en effet de belles fleurs de cerisier … ou des roses de mai, dit l’historien de la Fronde non sans hésitation quant à la fleur, mais avec de l’assurance dans la voix, car il commençait à oublier l’incident des chapeaux.

— Non, ce sont des fleurs de pommier, dit la duchesse de Guermantes en s’adressant à sa tante.

— Ah ! je vois que tu es une bonne campagnarde ; comme moi, tu sais distinguer les fleurs.

— Ah ! oui, c’est vrai ! mais je croyais que la saison des pommiers était déjà passée, dit au hasard l’historien de la Fronde pour s’excuser.

— Mais non, au contraire, ils ne sont pas en fleurs, ils ne le seront pas avant une quinzaine, peut-être trois semaines, dit l’archiviste qui, gérant un peu les propriétés de Mme de Villeparisis, était plus au courant des choses de la campagne.

— Oui, et encore dans les environs de Paris où ils sont très en avance. En Normandie, par exemple, chez son père, dit-elle en désignant le duc de Châtellerault, qui a de magnifiques pommiers au bord de la mer, comme sur un paravent japonais, ils ne sont vraiment roses qu’après le 20 mai.

— Je ne les vois jamais, dit le jeune duc, parce que ça me donne la fièvre des foins, c’est épatant.

— La fièvre des foins, je n’ai jamais entendu parler de cela, dit l’historien.

— C’est la maladie à la mode, dit l’archiviste.

— Ça dépend, cela ne vous donnerait peut-être rien si c’est une année où il y a des pommes. Vous savez le mot du Normand. Pour une année où il y a des pommes … dit M. d’Argencourt, qui n’étant pas tout à fait français, cherchait à se donner l’air parisien.

— Tu as raison, répondit à sa nièce Mme de Villeparisis, ce sont des pommiers du Midi. C’est une fleuriste qui m’a envoyé ces branches-là en me demandant de les accepter. Cela vous étonne, Monsieur Vallenères, dit-elle en se tournant vers l’archiviste, qu’une fleuriste m’envoie des branches de pommier ? Mais j’ai beau être une vieille dame, je connais du monde, j’ai quelques amis, ajouta-t-elle en souriant par simplicité, crut-on généralement, plutôt, me sembla-t-il, parce qu’elle trouvait du piquant à tirer vanité de l’amitié d’une fleuriste quand on avait d’aussi grandes relations. III

*[Charlus au Héros :] Je fais atteler pour qu’on vous ramène… Si vous craignez qu’il ne soit trop tard… j’aurais pu vous donner une chambre ici… » Je dis que ma mère serait inquiète. « Ah ! oui, vrai ou faux, le propos a fait son œuvre. Ma sympathie un peu prématurée avait fleuri trop tôt ; et comme ces pommiers dont vous parliez poétiquement à Balbec, elle n’a pu résister à une première gelée. » III

*[Chez Charlus] on distinguait les premiers accords de la troisième partie de la Symphonie pastorale, « la joie après l’orage », exécutés non loin de nous, au premier étage sans doute, par des musiciens. Je demandai naïvement par quel hasard on jouait cela et qui étaient les musiciens. « Eh bien ! on ne sait pas. On ne sait jamais. Ce sont des musiques invisibles. C’est joli, n’est-ce pas, me dit-il d’un ton légèrement impertinent et qui pourtant rappelait un peu l’influence et l’accent de Swann. Mais vous vous en fichez comme un poisson d’une pomme. Vous voulez rentrer, quitte à manquer de respect à Beethoven et à moi. Vous portez contre vous-même jugement et condamnation », ajouta-t-il d’un air affectueux et triste, quand le moment fut venu que je m’en allasse. III

*je partis me promener seul vers cette grande route que prenait la voiture de Mme de Villeparisis quand nous allions nous promener avec ma grand’mère ; des flaques d’eau, que le soleil qui brillait n’avait pas séchées, faisaient du sol un vrai marécage, et je pensais à ma grand’mère qui jadis ne pouvait marcher deux pas sans se crotter. Mais, dès que je fus arrivé à la route, ce fut un éblouissement. Là où je n’avais vu, avec ma grand’mère, au mois d’août, que les feuilles et comme l’emplacement des pommiers, à perte de vue ils étaient en pleine floraison, d’un luxe inouï, les pieds dans la boue et en toilette de bal, ne prenant pas de précautions pour ne pas gâter le plus merveilleux satin rose qu’on eût jamais vu et que faisait briller le soleil ; l’horizon lointain de la mer fournissait aux pommiers comme un arrière-plan d’estampe japonaise ; si je levais la tête pour regarder le ciel entre les fleurs, qui faisaient paraître son bleu rasséréné, presque violent, elles semblaient s’écarter pour montrer la profondeur de ce paradis. Sous cet azur, une brise légère mais froide faisait trembler légèrement les bouquets rougissants. Des mésanges bleues venaient se poser sur les branches et sautaient entre les fleurs, indulgentes, comme si c’eût été un amateur d’exotisme et de couleurs qui avait artificiellement créé cette beauté vivante. Mais elle touchait jusqu’aux larmes parce que, si loin qu’elle allât dans ses effets d’art raffiné, on sentait qu’elle était naturelle, que ces pommiers étaient là en pleine campagne comme des paysans, sur une grande route de France. Puis aux rayons du soleil succédèrent subitement ceux de la pluie; ils zébrèrent tout l’horizon, enserrèrent la file des pommiers dans leur réseau gris. Mais ceux-ci continuaient à dresser leur beauté, fleurie et rose, dans le vent devenu glacial sous l’averse qui tombait : c’était une journée de printemps. IV

*M’écartant de l’éblouissante maison de « plaisir », insolemment dressée là malgré les protestations des familles inutilement adressées au maire, je rejoignis la falaise et j’en suivis les chemins sinueux dans la direction de Balbec. J’entendis sans y répondre l’appel des aubépines. Voisines moins cossues des fleurs de pommiers, elles les trouvaient bien lourdes, tout en reconnaissant le teint frais qu’ont les filles, aux pétales roses, de ces gros fabricants de cidre. Elles savaient que, moins richement dotées, on les recherchait cependant davantage et qu’il leur suffisait, pour plaire, d’une blancheur chiffonnée. IV

*[M. de Cambremer] son nez avait choisi, pour venir se placer de travers au-dessus de sa bouche, peut-être la seule ligne oblique, entre tant d’autres, qu’on n’eût eu l’idée de tracer sur ce visage, et qui signifiait une bêtise vulgaire, aggravée encore par le voisinage d’un teint normand à la rougeur de pommes. IV

*[Mme Verdurin au Héros :] Aimez-vous les tartes aux pommes ? Oui, eh bien ! notre chef les fait comme personne. IV

*Swann, avant sa mort, aurait pu répondre, lui qui avait été amateur de fantômes. De fantômes poursuivis, oubliés, recherchés à nouveau, quelquefois pour une seule entrevue, et afin de toucher à une vie irréelle laquelle aussitôt s’enfuyait, ces chemins de Balbec étaient pleins. En pensant que leurs arbres, poiriers, pommiers, tamaris, me survivraient, il me semblait recevoir d’eux le conseil de me mettre enfin au travail pendant que n’avait pas encore sonné l’heure du repos éternel. IV

*— J’entends bien, répondit Brichot, que, pour parler comme Maître François Rabelais, vous voulez dire que je suis moult sorbonagre, sorbonicole et sorboniforme. Pourtant, tout autant que les camarades, j’aime qu’un livre donne l’impression de la sincérité et de la vie, je ne suis pas de ces clercs… — Le quart d’heure de Rabelais, interrompit le docteur Cottard avec un air non plus de doute, mais de spirituelle assurance. — … qui font vœu de littérature en suivant la règle de l’Abbaye-aux-Bois dans l’obédience de M. le vicomte de Chateaubriand, grand maître du chiqué, selon la règle stricte des humanistes. M. le vicomte de Chateaubriand… — Chateaubriand aux pommes ? interrompit le docteur Cottard. IV

*Peut-être l’habitude que j’avais prise de garder au fond de moi certains désirs, désir d’une jeune fille du monde comme celles que je voyais passer de ma fenêtre suivies de leur institutrice, et plus particulièrement de celle dont m’avait parlé Saint-Loup, qui allait dans les maisons de passe, désir de belles femmes de chambre, et particulièrement celle de Mme Putbus, désir d’aller à la campagne au début du printemps, revoir des aubépines, des pommiers en fleurs, des tempêtes, désir de Venise, désir de me mettre au travail, désir de mener la vie de tout le monde, V

*[Albertine] aucune image d’elle n’accompagnant les palpitations cruelles, les larmes qu’apportait à mes yeux un vent froid soufflant, comme à Balbec, sur les pommiers déjà roses, j’en arrivais à me demander si la renaissance de ma douleur n’était pas due à des causes toutes pathologiques et si ce que je prenais pour la reviviscence d’un souvenir et la dernière période d’un amour n’était pas plutôt le début d’une maladie de cœur. VI

*ces grandes décorations des chambres d’aujourd’hui où sur un fond d’argent, tous les pommiers de Normandie sont venus se profiler en style japonais, pour halluciner les heures que vous passez au lit — VII

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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  1. A Beaubec, on dit que les fruitiers mettent leurs robes de mariée…

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