Dans le lit de Proust au Ritz

Dans le lit de Proust au Ritz

 

Entre Marcel Proust et le palace du 15 de la place Vendôme, les liens sont indiscutables.

Pour autant, imagine-t-on que l’écrivain a couché ici ?

Ça, c’est la Suite Proust de l’hôtel parisien où l’auteur d’À la recherche du temps perdu a passé tant de temps. Le surnom de « Proust du Ritz » tient aux repas qu’il y a offerts, pas aux draps qu’il n’y a pas froissés.

 

Le Ritz ouvre en 1898 — Proust a été convié à l’inauguration le 1er juin —, fondé par un citoyen suisse César Ritz en collaboration avec le chef Auguste Escoffier. Ancien hôtel de Gramont, il s’impose comme la quintessence du luxe hôtelier, rendez-vous des célébrités et de l’aristocratie européenne.

 

Souvent invité aux réceptions, Marcel Proust y organise son premier dîner 1er juillet 1907, en l’honneur de Gaston Calmette. Ses hôtes, outre le directeur du Figaro : Mesdames de Brantes, de Briey, d’Haussonville, de Ludre, de Noailles, le marquis et la marquise de Clermont-Tonnerre, le marquis d’Albufera, Jean Béraud, Jacques-Émile Blanche, Emmanuel Bibesco pour le souper (menu et carte des vins composés par le duc Armande de Guiche), les Casa Fuerte, les d’Humières, la princesse de Polignac, la comtesse de Chevigné, Édouard Rod, Alexandre de Neufville, Gabriel de La Rochefoucauld, Eugène Fould. Dans un concert donné ensuite, Edouard Risler joue du Fauré (qui s’était fait porter pâle).

 

Toujours en quête d’inspiration pour ses personnages, Proust voit défiler au Ritz des têtes couronnées et des célébrités en vue. Il devient véritablement familier de l’hôtel durant les années de guerre en 1917 et 1918 et jusqu’à sa mort. Le Ritz devient ainsi un des pôles de sa vie, où il se rend deux ou trois fois par semaine pour y recevoir, dans des salons privés, des personnalités comme Jacques de Lacretelle, Pierre de Polignac, Emmanuel Berl, Ramon Fernandez et,  bien entendu, le couple qui l’inspire dorénavant, Hélène Soutzo et Paul Morand. Il tient là son observatoire de la vie parisienne. C’est d’un de ses balcons qu’il assiste à un raid aérien transfigurant Paris en opéra de Wagner.

 

Il apprécie aussi le personnel assez bavard pour lui glisser à l’oreille des renseignements inédits sur leurs illustres clients (leurs noms, ce qu’ils ont mangé, comment ils sont habillés, etc.). En tête, un maître d’hôtel, Olivier Dabescat, source inépuisable d’informations. Premier maître d’hôtel du Ritz, ancien du Savoy de Londres, il sait tout. Il tient registre des étoffes, des plans de table, de l’ordre de préséance, des collusions mondaines, de qui a bu quoi. Il est, selon George D. Painter, « grand, beau et distingué, l’air quelque peu sinistre ; dans l’attention magistrale qu’il port[e] à son métier, il déplo[ie] la dévotion d’un grand-prêtre, le tact d’un diplomate, la stratégie d’un général et la sagacité d’un détective de grande classe ».

À qui lui dit qu’on raconte qu’il aide Proust dans son travail, qu’il est pour beaucoup de ce qui est écrit dans ses livres, il répond : « On le chuchote, on le chuchote ». Accessoirement, il fournit des amants à Proust parmi les jeunes serveurs (Rochat, Vanelli…).

 

Jusqu’à son dernier jour, Marcel Proust envoie Odilon Albaret avec son taxi pour en rapporter de la bière glacée.

 

Un siècle plus tard, le palace perpétue la mémoire de l’écrivain qui, avec Coco Chanel et Ernest Hemingway, en est l’emblématique hôte. Outre la Suite, il lui dédie le Salon de thé.

L’après-midi, y est proposé le « Thé à la française » à 65 € : « Tarif unique par personne, composé d’une sélection de pâtisseries de Noël accompagné d’une boisson chaude ». Parmi elles, des « mélanges aromatiques » tels que « Le Temps retrouvé (Érigeron, pousses d’églantine, romarin, menthe sauvage, pétales de roses trémières, piment) » et « Tante Léonie (Tilleur, menthe, bergamote, fleurs de châtaignier, serpolet, fleurs de guimauve) ».

 

Une nuit dans la Suite Marcel Proust (59 m2, au 1er étage avec vue sur le jardin) est « à partir de 3 000 € ». Pourquoi se priver — comme l’intéressé le signale dans sa dernière évocation du Ritz dans la Recherche — « puisque tout le monde peut y aller en payant » ?

 

La liste des lits que ce cher Marcel a occupés et qui se peuvent voir s’étoffe. Soyez remercié(e) d’avance si vous en connaissez d’autres.

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

PS : Les photos sont extraites du site du Ritz, l’établissement m’ayant interdit tout « shooting » (sic)

 

 

Les extraits

*« Je ne fais aucune objection à une glace, mon Albertine chérie, mais laissez-moi vous la commander, je ne sais pas moi-même si ce sera chez Poiré-Blanche, chez Rebattet, au Ritz, enfin je verrai. V

*Pour les glaces (car j’espère bien que vous ne m’en commanderez que prises dans ces moules démodés qui ont toutes les formes d’architecture possible), toutes les fois que j’en prends, temples, églises, obélisques, rochers, c’est comme une géographie pittoresque que je regarde d’abord et dont je convertis ensuite les monuments de framboise ou de vanille en fraîcheur dans mon gosier. » Je trouvais que c’était un peu trop bien dit, mais elle sentit que je trouvais que c’était bien dit et elle continua, en s’arrêtant un instant, quand sa comparaison était réussie, pour rire de son beau rire qui m’était si cruel parce qu’il était si voluptueux : « Mon Dieu, à l’hôtel Ritz je crains bien que vous ne trouviez des colonnes Vendôme de glace, de glace au chocolat ou à la framboise, et alors il en faut plusieurs pour que cela ait l’air de colonnes votives ou de pylônes élevés dans une allée à la gloire de la Fraîcheur. Ils font aussi des obélisques de framboise qui se dresseront de place en place dans le désert brûlant de ma soif et dont je ferai fondre le granit rose au fond de ma gorge qu’elles désaltéreront mieux que des oasis (et ici le rire profond éclata, soit de satisfaction de si bien parler, soit par moquerie d’elle-même de s’exprimer par images si suivies, soit, hélas! par volupté physique de sentir en elle quelque chose de si bon, de si frais, qui lui causait l’équivalent d’une jouissance). Ces pics de glace du Ritz ont quelquefois l’air du mont Rose, et même, si la glace est au citron, je ne déteste pas qu’elle n’ait pas de forme monumentale, qu’elle soit irrégulière, abrupte, comme une montagne d’Elstir. Il ne faut pas qu’elle soit trop blanche alors, mais un peu jaunâtre, avec cet air de neige sale et blafarde qu’ont les montagnes d’Elstir. La glace a beau ne pas être grande, qu’une demi-glace si vous voulez, ces glaces au citron-là sont tout de même des montagnes réduites à une échelle toute petite, mais l’imagination rétablit les proportions, comme pour ces petits arbres japonais nains qu’on sent très bien être tout de même des cèdres, des chênes, des mancenilliers ; si bien qu’en en plaçant quelques-uns le long d’une petite rigole, dans ma chambre, j’aurais une immense forêt descendant vers un fleuve et où les petits enfants se perdraient. De même, au pied de ma demi-glace jaunâtre au citron, je vois très bien des postillons, des voyageurs, des chaises de poste sur lesquels ma langue se charge de faire rouler de glaciales avalanches qui les engloutiront (la volupté cruelle avec laquelle elle dit cela excita ma jalousie) ; de même, ajouta-t-elle, que je me charge avec mes lèvres de détruire, pilier par pilier, ces églises vénitiennes d’un porphyre qui est de la fraise et de faire tomber sur les fidèles ce que j’aurai épargné. Oui, tous ces monuments passeront de leur place de pierre dans ma poitrine où leur fraîcheur fondante palpite déjà. V

*Je suis sûr, me dit-il [Saint-Loup], que dans tous les grands hôtels on a dû voir les juives américaines en chemise, serrant sur leur sein décati le collier de perles qui leur permettra d’épouser un duc décavé. L’hôtel Ritz, ces soirs-là, doit ressembler à l’Hôtel du libre échange. VII

*eût-il été lui-même [Swann] mille fois moins « chic », cela ne l’eût pas empêché davantage d’aller chez Colombin où à l’hôtel Ritz puisque tout le monde peut y aller en payant. VII

 

 

 


CATEGORIES : Chronique, Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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