Proust ou pas Proust : après lecture

Proust ou pas Proust : après lecture

 

J’ai donc pu lire l’article qui révèlerait la présence de Marcel Proust à l’église de la Madeleine pour le mariage d’Armand de Guiche et Élaine Greffulhe.

Il remplit dix pages et demi du n° 4 de la Revue d’études proustiennes (Classiques Garnier, 2017), sous le titre « Un spectre passa… Marcel Proust retrouvé » et la signature de Jean-Pierre Sirois-Trahan.

 

Je vous dis d’emblée que le Canadien ne m’a pas convaincu. Lui est sûr que l’homme à la redingote grise est l’auteur de Les Plaisirs et les Jours (1896) et de la traduction de La Bible d’Amiens (1904). Ce n’est pas mon opinion.

J’ajoute que le débat ne sera sans doute jamais clos et que c’est ce qui fait le sel des controverses.

 

Des informations livrées, je me réjouis que mon analyse des images ait été validée alors que je ne m’appuyais que sur mon regard, hors tout contexte. Je ne suis pas mécontent d’avoir noté la haie de spectateurs, l’agent de police, les photographes, les habits communs à tous les messieurs sauf notre homme, le défilé que j’ai nommé procession, la place de la caméra… Ce sont autant d’éléments relevés par M. Sirois-Trahan. Et si lui remarque le regard de son Proust au couple qu’il dépasse, moi, j’avais signalé le regard dans l’autre sens.

Nous nous accordons tous deux sur la singularité du mystérieux descendeur — « choisit-il de se singulariser ? », demandé-je ; « il se démarque par une présence singulière », « singularité de son apparition », « une façon artiste de se démarquer, d’affirmer sa singularité », enchaîne le chercheur.

 

Tout se joue dans l’attitude et la tenue : pourquoi le personnage-mystère porte-t-il des vêtements différents des autres et pourquoi accélère-t-il ?

 

Spécialiste du cinéma et non de Proust, l’auteur de l’article répond que « l’habillement de l’homme seul est caractéristique de la façon singulière qu’avait Proust de se vêtir à cette époque ». Et de donner des exemples mais dont aucun n’a la singularité d’un mariage huppé à la Madeleine. Fasciné par la comtesse Greffulhe, Marcel Proust aurait eu l’audace de se vêtir ainsi « par bravade » au risque de la fâcher. Je n’y crois pas une seconde ! Quatre mois plus tôt, il portait l’habit pour le dîner de fiançailles de son ami Armand — s’en mordant les doigts car il était le seul ainsi attifé — et pour les noces à l’église, il n’en porterait pas ? Guère crédible.

 

Quant à la cause de la rapidité du pas, le même imagine des motifs surprenants : « Fut-il indisposé par l’atmosphère saturée d’encens sous les ors de l’église ? Par les plantes exotiques qui menaçaient de lui causer une crise d’asthme ? Voulut-il rattraper la comtesse pour lui glisser un mot ou simplement l’admirer ? Se sentait-il déplacé dans ce monde où il avait bien quelques amis du sérail (Bertrand de Salignac-Fénelon, Anna de Noailles, Gabriel de La Rochefoucauld, etc.), mais aussi peuplé de gens hostiles ou semi-hostiles (Agénor de Gramont, Robert de Montesquiou) ? ». Ce n’est pas sérieux. J’apprécie la fantaisie, mais tout de même !

 

Moi, spécialiste de rien, je rappelle qu’en juillet de la même année, Marcel a consulté le docteur Merklen, attaché à l’hôpital Laënnec, qui diagnostique un asthme d’origine nerveuse. Quelques jours plus tard, le docteur Vaschide fait le même diagnostic. En septembre, Proust consulte le docteur Linossier, professeur agrégé à la Faculté de médecine de Lyon. Le 8 octobre, il assiste au contrat de mariage d’Albuféra, mais, repris par son asthme, il n’est pas au mariage, le 11. Et Proust gambaderait le 14 novembre ?

Dans un commentaire argumenté à ma chronique, l’excellentissime Luc Fraisse (patron de la Revue et consulté pour l’article) écrit : « Pourquoi descendre pressé ? Moins pressé qu’il n’y paraît, si l’on se souvient que le film est en accéléré. » L’argument, cher ami, est un peu faible. Ce film n’est tout de même pas un Mack Sennett !

 

 

Non, rien de probant n’est avancé pour transformer l’inconnu en Marcel Proust (je ne reviens pas sur mes réticences d’hier). Définitivement, selon moi, le chroniqueur mondain de 1904 au Figaro qui n’est pas encore le cruel auteur de la Recherche n’est pas plus transgressif que rebelle.

 

Toujours est-il que Garnier a réussi son coup en distillant les révélations les unes après les autres jusqu’au texte intégral de Jean-Pierre Sirois-Trahan.

www.classiques-garnier.com/edition…/MarcelProust.pdf

Et là, j’ai été séduit par le rapprochement entre le mariage de la Madeleine et celui de la fille du docteur Percepied à Saint-Hilaire.

 

Un détail avant de conclure : il n’est pas raisonnable de laisser passer la faute « rue d’Astor » pour « d’Astorg » où se trouvait l’hôtel particulier des Greffulhe.

 

Au final, s’il n’est pas Proust, qui est l’anonyme de l’escalier ? Si j’étais obligé de faire une proposition, j’opterai pour l’hypothèse d’un journaliste. Je parle là d’expérience : lors d’un événement officiel, rien ne plaît plus aux représentants de la presse que de montrer qu’ils n’ont que faire de l’ordre et de ses interdits (dans des limites tolérables) en sortant du parcours balisé, en ne respectant pas les codes vestimentaires et à une allure pointant le service commandé — « Presse, je suis pressé ! »

 

Et puisqu’on parle des médias, nous allons voir comment, comme un seul homme, ils ont communié à la version « Proust retrouvé ». Mais demain, nous aborderons la question : qui en premier a découvert le film ?

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

PS : En rouvrant la biographie de la comtesse Greffulhe de Laure Hillerin, j’ai eu la confirmation que Proust ne cherchait pas à faire le malin dès qu’il s’agissait d’elle. Celle qui va l’inspirer pour peindre la duchesse de Guermantes le convie dans sa propriété de Bois-Boudran le 15 janvier 1905, donc peu après le mariage de sa fille. « Échaudé par l’expérience de Vallière, Marcel demande conseil à son ami Louis d’Albufera, dans le style de valse-hésitation comique qui caractérise souvent sa correspondance :

« Si je ne suis pas souffrant (mais c’est bien improbable !) j’irai peut-être dimanche à boids boudran où Me Greffulhe m’a invité à assister à des expériences de téléphonie sans fil (?) [par Branly]. Peut-on (doit-on) se mettre en redingote ou est-il forcé d’être en veston. Est-il forcé d’être en chapeau mou. »

Dès le demain, il devra s’aliter pour plusieurs jours, avec fièvre et bronchite.

Et l’on voudrait le reconnaître en voltigeur anticonformiste ?!

 

 


CATEGORIES : Chronique/ AUTHOR : patricelouis

6 comments to “Proust ou pas Proust : après lecture”

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  1. Proust filmé le 14 novembre 1904

    Suite à l’exhumation du « film » où l’on voit Marcel Proust sortant de la la Madeleine lors du mariage d’Elaine, la fille de la comtesse Greffulhe avec de Guiche.
    (15 février 2017)
    On lit chez George Painter, MARCEL PROUST, volume 2, page 40, (1904 – 1922 paru en 1966 en français au Mercure de France)

    « Le cercle aristocratique des amis de Proust commençait à se défaire. Le 14 novembre, Guiche épousa la fille de la comtesse Greffulhe, Elaine, agée de 22 ans, à l’église de la Madeleine. Sa mère, qui avait exactement le double de son âge, était encore dans le plein éclat de sa beauté ; et, tandis que le cortège nuptial descendait les degrés, Elisabeth de Clermont-Tonnerre entendit une femme du peuple s’exclamer : « C’est-il Dieu possible que ce soit la mère ! » Guiche, écrivit un reporter, était « pâle, avec un doux sourire » ajouta Proust, qui se frayait un chemin à travers la cohue des invités en direction de Mme Greffulhe, pour lui dire : « Je crois que Guiche a envisagé son mariage – un des aspects seulement – comme une possibilité d’avoir votre photographie….. » (la suite expose ce qu’avait été la « petite Elaine », l’achat d’un revolver chez le meilleur armurier de Paris, etc., etc.)
    Le passage « qui se frayait un chemin à travers la cohue des invités en direction de Mme Greffulhe » correspond quand même étrangement avec le film. D’où Painter tenait-il l’info ?

  2. Fascinating. Let’s keep the debate going….more press for Proust! 😉

  3. Un papier de Libération en date du 11 août 2003, lisible en ligne, indique sous la plume d’Ange-Dominique Bouzet que « des proustiens transis font le trajet de Bois-d’Arcy rien que dans l’espoir de reconnaître le romancier sur ces images tremblantes »…
    Cette quête n’est donc pas nouvelle et l’identification du sujet ne semble en effet guère plus objective aujourd’hui qu’hier.
    Peut-être relève-t-elle davantage de la foi que de la raison, dans une démarche finalement très proustienne qui privilégie l’impression sur le raisonnement !
    N’existerait-il pourtant aucun moyen scientifique de lever un doute que des recoupements et spéculations historiques, pour avérés qu’ils soient, n’écarteront pas totalement ? (L’extrait de Painter livré ici étant parmi les plus troublants).
    On se plairait à imaginer qu’à la faveur de techniques avancées, il soit possible de procéder à quelque examen morphologique et de comparaison d’images, sur la base de détails du visage ou d’éléments de la silhouette plus déterminants que la moustache ou le chapeau melon… Tout justifierait ces investigations dont les conclusions, dans l’hypothèse positive dont chacun rêve bien sûr, donneraient une force définitive à ce témoignage émouvant jusque dans sa fragilité…

  4. Thinking, if I read French, I would…

    -find the description of how Proust dressed at his brother’s wedding (February 2, 1903);
    -find Paul Morand’s description of Proust and how he dressed;
    -find the year Proust bought his otter-lined fur coat; and
    -find out if Proust ever, ever, went anywhere without….his gloves and cane. 😉

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