Proust, le lion et le python

Proust, le lion et le python

 

Une coquille cocasse ? Une certaine Lore m’a envoyé un courriel pour me présenter une phrase de La Fugitive qui l’interpelle :

*Et mon amour qui venait de reconnaître le seul ennemi par lequel il pût être vaincu, l’Oubli, se mit à frémir, comme un lion qui dans la cage où on l’a enfermé a aperçu tout d’un coup le serpent python qui le dévorera. VI

 

Commentaire de ma correspondante : «  Un python, jamais n’avalera un lion. Par contre, il  avale bien un lapin. Les premières et les dernières lettres de lion et de lapin sont les mêmes, c’est-à-dire le l et le n. Dans l’écriture presque illisible de Proust (comme il le dit lui-même), le début du mot et la fin du mot sont pourtant lisibles. Au milieu, il y a un certain gribouillage qui a été mal dactylographié, et de cette façon-là, le lapin se transforme en un lion. Cette théorie ne me paraît pas farfelue mais fondée sur la logique de ce propos. »

 

J’ai aussitôt saisi ma loupe, culotté ma pipe calasbah et, coiffé de mon deerstalker, j’ai commence mon enquête — « C’est du Sherlock Holmes », écrit le Héros à Albertine dans un « P.-S. », justement dans le même tome.

 

Internet fourmille d’exemples (que je n’ai pas personnellement vérifiés) de serpents géants du type anacondas s’attaquant à de grosses bestioles, jusques et y compris des antilopes, des caïmans ou des hommes.

 

Mais surtout, j’ai souvenir d’un boa avalant un éléphant. Et la source est aussi crédible que Marcel Proust puisqu’il s’agit d’un autre écrivain, d’Antoine de Saint-Exupéry. C’est une célébrissime scène du Petit Prince.

Si un serpent peut avaler tout cru un éléphant, il peut ne faire qu’une bouchée du roi des animaux, crinière comprise. Un lapin ? Éventuellement en amuse gueule…

 

Alors, ma chère Lore, mieux que l’herpétologie (la science de tout ce qui rampe), la réponse est bien à trouver dans la littérature. Il n’y a là aucune coquille, même cocasse. Et d’ailleurs, si l’auteur d’À la recherche du temps perdu écrit comme un cochon, pourquoi ne pas lire à la place de « lion », outre « lapin », « serin », « nain », « thon » voire « Léon » ?

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

PS : Je suis tout de même allé voir ce qu’en dit ma Pléiade, celle de Clarac et Ferré. Une note indique : « Les deux mots “lion“ et “python“ sont suivis chacun, sur le MS [Texte autographe des Cahiers], d’un point d’interrogation. Au lieu de “lion“, Proust avait d’abord écrit “animal“ qu’il a biffé. »

L’hypothèse d’un serpent félidophage n’est donc pas invalidée.

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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  1. Quelques éléments de réponse, dans les manuscrits. Proust a en effet écrit lion en remplacement d’animal, et inscrit un point d’interrogation à côté de python. Mais le romancier prête visiblement au python des capacités d’absorption importantes, car une version plus ancienne du même passage dit : « il fut pris d’une terreur panique comme le buffle qui sait qu’il sera dévoré parce qu’il a aperçu, enfermé auprès de lui, un python ». Le choix du serpent est très intentionnel (tout l’est dans une œuvre de toute façon, mais de façon plus ou moins aléatoire), car Proust se donne en marge cette recommandation : « Il faudra tâcher de finir l’histoire d’Albertine par le python ». Mais il est aussi, comme nous et avant nous, pris d’un doute, puisqu’on trouve au voisinage cette autre notation : « le python et le taureau : vérifier les deux animaux ».

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