Proust prend le train (9)

Proust prend le train (9)

 

Qui peut le plus loin, peut le plus près. Pour les Parisiens que sont Proust et son Héros, il est un train autour de la Capitale qui permet — c’est le cas de le dire —de boucler la boucle : le chemin de fer de la Petite Ceinture.

0181 Petite Ceinture, les sections

Les sections de la Petite Ceinture

 

*[Bloch sur Mme Swann :] Je l’avais rencontrée quelques jours auparavant dans le train de Ceinture. Elle voulut bien dénouer la sienne en faveur de ton serviteur, je n’ai jamais passé de si bons moments et nous allions prendre toutes dispositions pour nous revoir quand une personne qu’elle connaissait eut le mauvais goût de monter à l’avant-dernière station. » Le silence que je gardais ne parut pas plaire à Bloch. « J’espérais, me dit-il, connaître grâce à toi son adresse et aller goûter chez elle plusieurs fois par semaine, les plaisirs d’Éros, chers aux dieux, mais je n’insiste pas puisque tu poses pour la discrétion à l’égard d’une professionnelle qui s’est donnée à moi trois fois de suite et de la manière la plus raffinée entre Paris et le Point-du-Jour. Je la retrouverai bien un soir ou l’autre. » II

 Gare du Point-du-Jour (sur le viaduc d'Auteuil au milieu du bd Exelmans)

Gare du Point-du-Jour (sur le viaduc d’Auteuil au milieu du bd Exelmans)

[Dans un passage biffé sur la deuxième dactylographie, Proust précise que « la possession par Bloch, en wagon » a eu lieu « entre Saint-Lazare et Passy », « vingt ans » après la visite d’Odette à Forcheville « dans le temps où Swann l’avait crue à la Maison d’Or ».]

 

*Ayant quitté Paris où, malgré le printemps commençant, les arbres des boulevards étaient à peine pourvus de leurs premières feuilles, quand le train de ceinture nous arrêta, Saint-Loup et moi, dans le village de banlieue où habitait sa maîtresse, ce fut un émerveillement de voir chaque jardinet pavoisé par les immenses reposoirs blancs des arbres fruitiers en fleurs. III

0183 Train de Ceinture 1

0184 Petite Ceinture, Buttes Chaumont

0185 Petite Ceinture 2, Gare

 

Dans tous les trains, bien choisir sa voiture.

Wagons de 1ère classe, de 3e classe, wagon-bar, wagon couloir, des wagons-lits.

Les premiers wagons

Les premiers wagons

Le Wagon de troisième classe, Daumier, 1864

Le Wagon de troisième classe, Daumier, 1864

Wagon de 3e classe (plein air)

Wagon de 3e classe (plein air)

Wagons de 3e classe

Wagons de 3e classe

Wagon de 1ère classe

Wagon de 1ère classe

 Wagon Napoléon III

Wagon…

... Napoléon III

… Napoléon III

0199 Wagons-lits

 

*À Harambouville, comme le tram était bondé, un fermier en blouse bleue, qui n’avait qu’un billet de troisième, monta dans notre compartiment. Le docteur, trouvant qu’on ne pourrait pas laisser voyager la princesse avec lui, appela un employé, exhiba sa carte de médecin d’une grande Compagnie de chemin de fer et força le chef de gare à faire descendre le fermier. Cette scène peina et alarma à un tel point la timidité de Saniette que, dès qu’il la vit commencer, craignant déjà, à cause de la quantité de paysans qui étaient sur le quai, qu’elle ne prît les proportions d’une jacquerie, il feignit d’avoir mal au ventre, et pour qu’on ne pût l’accuser d’avoir sa part de responsabilité dans la violence du docteur, il enfila le couloir en feignant de chercher ce que Cottard appelait les « waters ». N’en trouvant pas, il regarda le paysage de l’autre extrémité du tortillard. IV

Carte de circulation

Carte de circulation

 

On s’y couvre de couvertures de voyage.

Qu’y faire ? Regarder le paysage, discuter, manger et boire.

Que mange-t-on ? Des œufs durs, du poulet froid.

0201 Œufs durs 1

0202 Poulet 1

0203 Œufs durs et poulet 1

(Cuissons et photos PL)

*Les levers de soleil sont un accompagnement des longs voyages en chemin de fer, comme les œufs durs, les journaux illustrés, les jeux de cartes, les rivières où des barques s’évertuent sans avancer. II

* Ma mère craignait toujours que je ne trouvasse les voyages trop longs, trop fatigants, et reculait le plus tard possible, pour m’occuper pendant les dernières heures, le moment où elle chercherait pour moi de nouvelles distractions, déballerait les œufs durs, me passerait les journaux, déferait le paquet de livres qu’elle avait achetés sans me le dire. VII

*C’était leur morgue qui les préservait de toute sympathie humaine, de tout intérêt pour les inconnus assis autour d’eux, et au milieu desquels M. de Stermaria gardait l’air glacial, pressé, distant, rude, pointilleux et malintentionné, qu’on a dans un buffet de chemin de fer au milieu de voyageurs qu’on n’a jamais vus, qu’on ne reverra pas, et avec qui on ne conçoit d’autres rapports que de défendre contre eux son poulet froid et son coin dans le wagon. II

 

Que boit-on et où ?

0205 Wagon-bar

0206 Wagon-bar, affiche

Voiture restaurant 1928

Voiture restaurant 1928

*Pour éviter les crises de suffocation que me donnerait le voyage, le médecin m’avait conseillé de prendre au moment du départ un peu trop de bière ou de cognac, afin d’être dans un état qu’il appelait « euphorie », où le système nerveux est momentanément moins vulnérable. J’étais encore incertain si je le ferais, mais je voulais au moins que ma grand’mère reconnût qu’au cas où je m’y déciderais, j’aurais pour moi le droit et la sagesse. Aussi j’en parlais comme si mon hésitation ne portait que sur l’endroit où je boirais de l’alcool, buffet ou wagon-bar. Mais aussitôt à l’air de blâme que prit le visage de ma grand’mère et de ne pas même vouloir s’arrêter à cette idée : « Comment, m’écriai-je, me résolvant soudain à cette action d’aller boire, dont l’exécution devenait nécessaire à prouver ma liberté puisque son annonce verbale n’avait pu passer sans protestation, comment tu sais combien je suis malade, tu sais ce que le médecin m’a dit, et voilà le conseil que tu me donnes ! »

Quand j’eus expliqué mon malaise à ma grand’mère, elle eut un air si désolé, si bon, en répondant : « Mais alors, va vite chercher de la bière ou une liqueur, si cela doit te faire du bien » que je me jetai sur elle et la couvris de baisers. Et si j’allai cependant boire beaucoup trop dans le bar du train, ce fut parce que je sentais que sans cela j’aurais un accès trop violent et que c’est encore ce qui la peinerait le plus. Quand, à la première station je remontai dans notre wagon, je dis à ma grand’mère combien j’étais heureux d’aller à Balbec, que je sentais que tout s’arrangerait bien, qu’au fond je m’habituerais vite à être loin de maman, que ce train était agréable, l’homme du bar et les employés si charmants que j’aurais voulu refaire souvent ce trajet pour avoir la possibilité de les revoir. II

 

On y achète un livre.

0213 Bibliothèque de gare 30212 Bibliothèque de gare 2

 

*[Saint-Loup au Héros :] « Après un trajet qui, me disait-il, s’est bien effectué, en lisant un livre acheté à la gare, qui est par Arvède Barine (c’est un auteur russe, je pense, cela m’a paru remarquablement écrit pour un étranger, mais donnez-moi votre appréciation, car vous devez connaître cela vous, puits de science qui avez tout lu), me voici revenu, au milieu de cette vie grossière, où hélas, je me sens bien exilé, n’y ayant pas ce que j’ai laissé à Balbec ; II

 

On y lit

*Ils [mes désirs] ne m’apparaissaient plus que comme les créations purement subjectives, impuissantes, illusoires, de mon tempérament. Ils n’avaient plus de lien avec la nature, avec la réalité qui dès lors perdait tout charme et toute signification et n’était plus à ma vie qu’un cadre conventionnel comme l’est à la fiction d’un roman le wagon sur la banquette duquel le voyageur le lit pour tuer le temps. I

 

On peut y jouer au bonneteau avec un compère.

*Il [le duc de Guermantes] savait que la verve de sa femme avait besoin d’être stimulée par la contradiction, la contradiction du bon sens qui proteste que, par exemple, on ne peut pas prendre une femme pour une vache (c’est ainsi que Mme de Guermantes, enchérissant sur une première image, était souvent arrivée à produire ses plus jolis mots). Et le duc se présentait naïvement pour l’aider, sans en avoir l’air, à réussir son tour, comme, dans un wagon, le compère inavoué d’un joueur de bonneteau. III

 

Regarder la décoration

*— Tu devrais peut-être essayer de dormir un peu, et tourna les yeux vers la fenêtre dont nous avions baissé le rideau qui ne remplissait pas tout le cadre de la vitre, de sorte que le soleil pouvait glisser sur le chêne ciré de la portière et le drap de la banquette (comme une réclame beaucoup plus persuasive pour une vie mêlée à la nature que celles accrochées trop haut dans le wagon, par les soins de la Compagnie, et représentant des paysages dont je ne pouvais pas lire les noms) la même clarté tiède et dormante qui faisait la sieste dans les clairières. II

 

Deux exemples (plus récents) trouvés sur le Net de ces photos de paysages ou de monuments placées sous le filet à bagage.

0216 Photo (1ère classe) cfchanteraines.fr 0215 Photo (2e classe)passiondestrains.free.fr

 

On se repose.

*Je m’installai dans un wagon où j’étais seul ; il faisait un soleil splendide, on étouffait ; je baissai le store bleu qui ne laissa passer qu’une raie de soleil. IV

 

On prend conscience.

*Durant le trajet en chemin de fer que je fis pour rentrer à Paris, la pensée de mon absence de dons littéraires que j’avais cru découvrir jadis du côté de Guermantes, que j’avais reconnue avec plus de tristesse encore dans mes promenades quotidiennes, avec Gilberte, avant de rentrer dîner, fort avant dans la nuit, à Tansonville, et qu’à la veille de quitter cette propriété, j’avais à peu près identifiée, en lisant quelques pages du journal des Goncourt, à la vanité, au mensonge de la littérature, cette pensée moins douloureuse peut-être, plus morne encore, si je lui donnais comme objet non ma propre infirmité, mais l’inexistence de l’idéal auquel j’avais cru, cette pensée qui ne m’était pas depuis bien longtemps revenue à l’esprit, me frappa de nouveau et avec une force plus lamentable que jamais. VII

*Ma longue absence de Paris n’avait pas empêché d’anciens amis à continuer, comme mon nom restait sur leurs listes, à m’envoyer fidèlement des invitations, et quand j’en trouvai en rentrant – avec une pour un goûter donné par la Berma en l’honneur de sa fille et de son gendre – une autre pour une matinée qui devait avoir lieu le lendemain chez le prince de Guermantes, les tristes réflexions que j’avais faites dans le train ne furent pas un des moindres motifs qui me conseillèrent de m’y rendre. Ce n’était vraiment pas la peine de me priver de mener la vie de l’homme du monde, m’étais-je dit, puisque, le fameux « travail » auquel depuis si longtemps j’espère chaque jour me mettre le lendemain, je ne suis pas, ou plus, fait pour lui, et que peut-être même il ne correspond à aucune réalité. VII

 

Et puis, en train, on rencontre du monde.

 

À suivre

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

2 comments to “Proust prend le train (9)”

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  1. Proust peut aussi prendre un train métaphorique, par exemple quand il pense à « Dans les choux » au début du Temps Retrouvé:
    « Et encore ce courant transversal (entre deux souvenirs) aboutissait, en ce qui concerne ces reliques de souvenirs d’Albertine, à une voie s’arrêtant en pleine friche à plusieurs années de distance. Car je ne pensais plus jamais à elle. C’était une voie de souvenirs, une ligne que je n’empruntais plus jamais. Tandis que les œuvres de « Dans les choux » étaient récentes et cette ligne de souvenirs perpétuellement fréquentée et utilisée par mon esprit.

  2. Je me rends compte que je prends Proust pour son Héros.

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