Aussi ou non plus ?

Aussi ou non plus ?

 

Voici un sujet de « disputatio » conflictuelle…

J’ai connu des passionnés de la langue française prêts à prendre les armes pour défendre leur point de vue. Il s’en est fallu de peu que des porte-plumes acérés et des plumes d’oies taillées — tous trempés dans l’encre —ne soient croisés par les belligérants.

 

Le sujet : l’usage de l’adverbe « aussi ». Dans une proposition affirmative, il s’impose naturellement. Exemple, au hasard, cité par Le Robert : « le regret aussi est un amplificateur du désir » (in La Fugitive) :

Dans une proposition négative, aussi cède la place à « non plus ». Exemple, au hasard, choisi par moi dans le même volume proustien : « elle ne se dit pas non plus que je ne sais pas ».

Il n’y a pas débat.

Enfin, il ne devrait pas.

Seulement, par trois fois dans À la recherche du temps perdu, Proust lui-même transgresse la loi.

*« Non, non, je n’ai de fleuriste attitré que Debac. » « Moi aussi, disait Mme Cottard, mais je confesse que je lui fais des infidélités avec Lachaume. » II

*Mais oui ! le milieu n’a pas d’importance. III

*Mais eux aussi, la vieillesse ne les avait pas mûris. VII

 

Sur ce sujet, les linguistes s’étripent — puristes contre laxistes. Si je vous confie que mon cœur saigne à chaque fois que je lis ces citations, vous devinez où je me situe.

Un camp estime que la conjonction affirmative doit être remplacée dans une phrase ou une sous-phrase négative (éventuellement averbale) comme le soutient Le Bon usage de Maurice Grevisse, arbitre incontesté des élégances langagières.

D’autres, se réclamant du même maître, jurent, que malgré la forme négative de la phrase, « aussi » se rencontre après la forme disjointe du pronom personnel sujet. Flaubert : « Moi aussi, je ne suis pas de son opinion » ; La Bruyère : « La faveur des princes n’exclut pas le mérite, et ne le suppose pas aussi » ; Madame de Sévigné : « Elle ne disait mot, ni lui aussi » — uniquement des auteurs cités dans la Recherche !

 

Choisis ton camp, camarade ! Moi, je n’en démords pas, m’appuyant sur le Dictionnaire des difficultés du français d’aujourd’hui, chez Larousse : Aussi / non plus. Exprimant l’identité, au sens de « pareillement, également, de même ». Aussi s’emploie dans des phrases affirmatives. Non plus s’emploie dans des phrases négatives.

 

Parole de proustiste… et de Blogobole aussi.

Patrice Louis

 

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

6 comments to “Aussi ou non plus ?”

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  1. En étant d’accord, on pourrait aussi faire chorus autour de votre position, mais il ne faudrait pas non plus que le purisme altère notre bienveillante tolérance…

    Non aussi plus ni moins !

  2. Que penser alors de « je t’aime moi non plus »! Faut-il croire que Gainsbourg brûle dans un enfer pavé de fautes grammaticales?

  3. Patrice, je vous rejoins: c’est bien connu que même les plus grands écrivains commettent des fautes de français, à commencer par Flaubert qui les collectionnait!
    Mais tout ceci n’est-il pas fredaines?
    Que diraient Proust, Flaubert et Hugo… en entendant parler aujourd’hui un français si malmené, contaminé par l’anglais (c’est trop cool! j’kiffe grave! Bye!)
    Proustementvôtre
    Chantal

  4. Nous sommes non seulement contaminés par l’anglais (toute nouveauté de quelque ordre que ce soit ne semble pouvoir exister que si elle a un nom anglais), mais des mots français adoptés par l’anglais avec un sens différent nous reviennent avec ce sens altéré. Je pense à déployer qui s’emploie maintenant à tout propos et hors de propos, en particulier dans le domaine militaire. Il paraît que le porte-avions Charles de Gaule est déployé dans le golfe Persique. Assez difficile, compte tenu de la résistance de l’acier.
    J’avais lu aussi une fois que le prince Harry était déployé dans une base en Afghanistan. Remarquable exploit!

    • patricelouis says: -#2

      Même Proust cède à ce travers… de travers, appelant « smoking » ce que les Anglais nomment « tuxedo ». C’est dans Le Côté de Guermantes :
      *Le public remarquait tout de suite, dans une de ces petites baignoires découvertes où l’on ne tient que deux, cet Hercule en « smoking » (puisqu’en France on donne à toute chose plus ou moins britannique le nom qu’elle ne porte pas en Angleterre)

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