Deux rendez-vous en douce

Deux rendez-vous en douce

 

Albertine et Palamède on le même goût pour la drague discrète — mais tous d’eux s’y montrent lourdauds.

Ils utilisent le même artifice pour inviter leur proie à les retrouver.

Pour la première, c’est une jeune fille, à Balbec, à laquelle elle précise ses horaires de tennis et de bain dans l’espoir qu’elle s’y rende aussi.

Le baron de Charlus, lui, se montre plus sournois encore. Dans une lettre à Aimé, il l’agonit de reproche et lui ferme la porte à toute future rencontre avant de lui fournir son adresse et l’heure à laquelle il sera chez lui.

 

*Quant à Albertine, je ne peux pas dire que nulle part, au Casino, sur la plage, elle eût avec une jeune fille des manières trop libres. Je leur trouvais même un excès de froideur et d’insignifiance qui semblait plus que de la bonne éducation, une ruse destinée à dépister les soupçons. À telle jeune fille, elle avait une façon rapide, glacée et décente, de répondre à très haute voix : « Oui, j’irai vers cinq heures au tennis. Je prendrai mon bain demain matin vers huit heures », et de quitter immédiatement la personne à qui elle venait de dire cela — qui avait un terrible air de vouloir donner le change, et soit de donner un rendez-vous, soit plutôt, après l’avoir donné bas, de dire fort cette phrase, en effet insignifiante, pour ne pas « se faire remarquer ». Et quand ensuite je la voyais prendre sa bicyclette et filer à toute vitesse, je ne pouvais m’empêcher de penser qu’elle allait rejoindre celle à qui elle avait à peine parlé. IV

 

*À ma demande que vous me rapportiez un livre, vous avez fait répondre que vous aviez à sortir. Et ce matin, quand je vous ai fait demander de venir à ma voiture, vous m’avez, si je peux, parler ainsi sans sacrilège, renié pour la troisième fois. Vous m’excuserez de ne pas mettre dans cette enveloppe les pourboires élevés que je comptais vous donner à Balbec et auxquels il me serait trop pénible de m’en tenir à l’égard de quelqu’un avec qui j’avais cru un moment tout partager. Tout au plus pourriez-vous m’éviter de faire auprès de vous, dans votre restaurant, une quatrième tentative inutile et jusqu’à laquelle ma patience n’ira pas. (Et ici M. de Charlus donnait son adresse, l’indication des heures où on le trouverait, etc.) Adieu, Monsieur. IV

 

Ah la matoise, ah le retors, ah les rusés !

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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