Quitter le boulevard Haussmann : quand Marcel Proust a dû rendre les clés de sa chambre de liège
Univers Proustien

Quitter le boulevard Haussmann : quand Marcel Proust a dû rendre les clés de sa chambre de liège

Les lecteurs de Proust connaissent la chambre tapissée de liège, les rideaux tirés, les fumigations, ces nuits d’écriture où « À la recherche du temps perdu » a pris sa forme. On oublie plus souvent que cette chambre n’appartenait pas à l’écrivain. Au 102 boulevard Haussmann, où il s’était installé à la fin de 1906, Marcel Proust était locataire, et c’est un changement de propriétaire qui l’a fait partir.

Janvier 1919, une vente qui tombe mal

Selon ses biographes, la nouvelle arrive à la mi-janvier 1919. L’immeuble appartenait à une tante de l’écrivain, et il est cédé à la banque Varin-Bernier, qui entend y installer ses guichets. Pour un homme malade, qui vit la nuit et redoute le bruit plus que tout, la perspective est terrible. Sa correspondance laisse deviner l’angoisse du déménagement, les livres et les manuscrits à emballer, les meubles de famille à disperser.

Il quitte les lieux vers la fin du mois de mai 1919. Il passe quelques mois au 8 bis rue Laurent-Pichat, dans un appartement mis à sa disposition par la comédienne Réjane, puis s’installe à l’automne au 44 rue Hamelin, où il mourra en 1922. Les sources hésitent sur la date exacte de ce dernier déménagement, entre septembre et le début d’octobre. Le 102 boulevard Haussmann, lui, est resté une banque ; une plaque y rappelle la présence de l’écrivain.

Ce que dirait le droit d’aujourd’hui

Les règles de 1919 n’étaient pas celles de notre époque, et il serait vain de rejuger l’affaire. L’épisode éclaire pourtant une question que se posent encore beaucoup de locataires parisiens : la vente de l’immeuble met-elle fin au bail ? La réponse est non. Le Code civil prévoit, à l’article 1743, que l’acquéreur ne peut expulser le locataire dont le bail a une date certaine. Le nouveau propriétaire reprend le contrat tel qu’il est.

Pour un logement loué vide comme résidence principale, la loi n° 89-462 du 6 juillet 1989 encadre ensuite très strictement la sortie. Le bailleur ne peut donner congé qu’à l’échéance du bail, avec un préavis de six mois, et pour l’un de trois motifs : reprendre le logement pour l’habiter ou y loger un proche, le vendre, ou un motif légitime et sérieux, comme l’inexécution d’une obligation par le locataire (article 15).

L’acheteur d’un bien occupé doit en outre patienter : lorsque le bail arrive à son terme moins de trois ans après l’achat, il ne peut donner congé pour vendre qu’à l’échéance suivante, et lorsque ce terme intervient moins de deux ans après l’achat, un congé pour reprise ne prend effet que deux ans après l’acquisition. Un congé frauduleux, fondé sur une reprise ou une vente fictive, expose son auteur à une amende pénale pouvant atteindre 6 000 euros pour un particulier.

Une leçon qui vaut pour les deux côtés

Le propriétaire qui veut récupérer son bien n’a donc pas le choix de la forme. Le congé doit indiquer le motif et, en cas de reprise, le nom, l’adresse et le lien du bénéficiaire avec le bailleur ; en cas de vente, le prix et les conditions, car il vaut offre de vente au locataire pendant les deux premiers mois du préavis. Une erreur de date ou une mention oubliée, et il faut attendre l’échéance suivante. Pour délivrer un congé valable à son locataire, un bailleur a tout intérêt à faire relire l’acte avant de l’envoyer.

À Paris, avec ses immeubles vendus par lots et ses baux anciens, ces questions reviennent sans cesse. Le cabinet Mon Avocat Bailleur y accompagne les propriétaires lorsque le départ du locataire tourne au conflit.

Proust, lui, a transformé l’épreuve en matière. Les chambres successives, les déménagements, l’attachement aux lieux traversent toute son œuvre. La chambre de liège a disparu, mais la question qu’elle pose, celle du locataire qui doit partir d’un lieu qu’il considère comme le sien, n’a rien perdu de son actualité.

Auteur du blog, je m'intéresse à un tas de sujets. L'écriture est pour moi un moyen d'expression unique dans lequel je prends plaisir à partager avec mes lecteurs.

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