Un culte singulier

Un culte singulier

Certes, on visite des Maisons d’Écrivains, à Médan (pour Zola), au Croisset (pour Flaubert) ou à Villequier (pour Hugo).

Naturellement, on chemine sur le Sentier des Guerres Picrocholines au départ de la Devancière rabelaisienne, sur les pas de George Sand dans le Berry ou sur ceux de Camus vers Lourmarin.

Bien sûr, on va boire un verre au Ritz aussi à la santé d’Hemingway.

Évidemment, on punaise un poster de Rimbaud dans sa chambre d’adolescent.

Bien entendu, des portails littéraires conduisent à Boris Vian (borisvian.org), à Maurice Leblanc (arsene-lupin.com) ou à Sophie Rostopchine (musee-comtessedesegur.com).

Il est assurément des associations célébrant d’autres grands écrivains sur la planète. En vrac : Société des Amis de Bergson (2006), Société des Amis de Victor Hugo (2000), Société des Amis d’Alexandre Dumas (1971), Association des Amis d’Alfred de Vigny (1er Bulletin en 1968), Société des Amis d’Alfred Jarry (1979), Les Amis de Balzac (Le Courrier Balzacien créé en 1948), Les Amis de Colette (1956), Société des Amis de Louis Guilloux (1980), La Société Littéraire des Amis d’Alexandre Chatrian, Les Amis de Louis Aragon et Elsa Triolet (1985), Société des Amis d’Émile Zola (1921), Société Jules Verne (1935), Société Chateaubriand (1er Bulletin en 1955), Société Internationale des Amis de Montaigne (1912), Société Voltaire (2000, Facebook), Société Jean-Jacques Rousseau (1904)…

N’y a-t-il pas d’équivalents à la Proustmania dans le monde ? La singularité de Proust est-elle vraiment unique ? Pour en constituer une, il faut une écriture particulière, un sanctuaire visité, des admirateurs organisés, une notoriété planétaire, un nom référence, des études permanentes, un sujet de débats, des déclinaisons extra-littéraires. Il semble bien que seul Proust englobe le tout. Mieux, d’aucun autre, on ne confesse sa honte de ne pas l’avoir lu. Et de lui seul, on se souvient à quel âge et dans quelles conditions on l’a lu, trouvant plaisant de le raconter. Lâchez « Proust » dans une réunion et constatez !

Deux objets ont fait entrer Marcel dans notre vocabulaire : la madeleine et le questionnaire. L’une et l’autre lui sont inséparables, exclusifs. Bien sûr, on connaît le pilier de Claudel, le steack Chateaubriand, le clairon de Déroulède, la langue d’Ésope, les médecins de Molière, le pari de Pascal, l’inventaire à la Prévert, le syndrome de Stendhal, et l’on qualifie des situations de cornéliennes, courtelinesques, dantesques, homériques, kafkaïennes, machiavéliques ou rabelaisiennes, des comportements de cartésiens, comme l’on dit d’événements « c’est du Dickens, du Feydeau, du Zola » sans oublier les marivaudages. De même le shakespearien To be or not to be est cité à la moindre occasion, davantage même que l’incipit de la Recherche.

Il s’est publié plus de livres sur Proust que sur Napoléon et de Gaulle. Pour s’en tenir aux écrivains, il écrase Montaigne et Balzac, Hugo et Flaubert, Gide et Sartre. Qui pour l’égaler ? Homère, Shakespeare, les auteurs de la Bible ? Qui pour le concurrencer ? Austen, Borges, Céline, Faulkner ? Qui pour le défier ? Mettez les noms que vous voulez, J. K. Rowling, Saint-Exupéry, Marc Lévy. La lutte est inégale : vous pouvez mettre en avant Stratford-upon-Avon, les vestiges de la Grèce antique, Don Quichotte et sa Dulcinée, la prose de l’exécrable docteur Louis-Ferdinand Destouches, « L’enfer, c’est les autres », la démesure de la Comédie humaine, le culte des « Janeites » voué à l’auteure de Pride and Préjudice, les pouvoirs magiques de Harry Potter… sur l’ensemble des critères, Proust est seul, champion toutes catégories. (Je sens et sais que les adulateurs d’autres auteurs trépignent, mais bon…).

Pour le seul XXe siècle, la Recherche talonne L’Étranger de Camus et précède Le Procès de Kafka en tête d’un classement des cent livres du siècle établi en 1999 par la FNAC et Le Monde.

Cet engouement résiste au temps. Qu’on se souvienne qu’en 1950, le jury du « Grand Prix des meilleurs romans du demi-siècle » avait adopté une liste de douze titres : Fermina Marquez (Valéry Larbaud), les Dieux ont soif (Anatole France), la Colline inspirée (Maurice Barrès). Un amour de Swann (Marcel Proust), la Confession de minuit (Georges Duhamel), Silbermann (Jacques de Lacretelle), les Faux-Monnayeurs (André Gide), Thérèse Desqueyroux (François Mauriac), la Condition humaine (André Malraux). Journal d’un curé de campagne (Georges Bernanos), la Nausée (J.-P. Sartre), la Douceur de la vie (Jules Romains). Combien des onze autres œuvres sont-elles encore lues ?

Un événement s’approche du fol engouement proustien : le « Bloomsday », en gaélique Lá Bloom. Cette fête se tient chaque 16 juin (à Dublin notamment) pour fêter la vie de James Joyce. Ce n’est donc pas la date de décès de Joyce qui est célébrée ce jour-là, mais bien celle du jour pendant lequel se déroulent les événements fictifs relatés dans Ulysses. L’écrivain avait choisi de dater ce récit du jour de sa « déclaration d’amour » à sa future épouse, Nora Barnacle. Le premier Bloomsday a lieu en 1954, treize ans après la mort de Joyce. Depuis ce jour, ses admirateurs se vêtent des habits du début du XXe siècle, et parcourent Dublin en citant des passages de l’œuvre.

Ah, parcourir les rues d’Illiers-Combray, un chapeau melon sur la tête, en lisant du Proust !


Mémorable Narrathon de 2014.

Parole de proustiste…

Patrice Louis


CATEGORIES : Chronique/ AUTHOR : patricelouis

2 comments to “Un culte singulier”

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  1. Translated-Google:
    “And alone, we remember at what age and under what conditions we have read,….”

    What other book do we have imprinted on our hearts?

  2. Et quelle « pluralité » dans ce culte « singulier » !

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